Voyages à travers l'Histoire: La Chute de la Nouvelle-France


La chute de la Nouvelle France

Prélude

Accoudé sur la rampe, Stéphane était songeur face à la noirceur de la nuit qui s’étalait devant lui. C’était une de ces soirées fraîche d’août où l’été tirant à sa fin, on sent un fonds d’air frais encore légèrement chauffé par le soleil durant la journée. Cet air rêveur qu’il traînait depuis le décès de son père en février l’avait rendu indécis quant à son avenir. Les études de comptabilité terminées, il lui restait à passer les examens de septembre; ce qu’il n’avait plus le goût de faire. Grand sportif, ceinture noire en judo, tout avait été abandonné pour ce job à temps partiel qui risquait de devenir permanent s’il ne se prenait pas rapidement en main.

Il se redressa soudainement pour arpenter les couloirs du columbarium. Ces couloirs l’avaient toujours fasciné, il devinait au hasard des urnes, la vie des gens dont les cendres y dormaient dorénavant pour l’éternité …. ou du moins jusqu’à l’expiration de leur contrat de 99 ans ! Là, Giuseppe Borsalino, un italien né en 1922 à Palerme (Italie), décédé en 1987 à Montréal. Probablement un fils d’immigrant qui avait gravi les échelons du monde des affaires à force de travail. Il aurait donc connu comme enfant l’Italie des années d’avant la 2e guerre mondiale, puis le Québec monolithique des années 50 et tout ce qui s’en était suivi. Là bas, Hector Dubé, né en tant que canadien-français en 1911 à Terrebonne et décédé en tant que québécois à Laval en 1979. Toute son existence se révélait à travers cette transformation identitaire. Probablement un honnête cultivateur ayant travaillé toute sa vie sur une terre qu’il revendit à un développeur et qui est maintenant couverte de bungalows nord-américains.

À la fin du couloir, son regard se porta sur l’urne d’une jeune fille, Mélanie Saintonge; qui elle avait vu sa vie s’arrêter tragiquement un soir de juillet 1998 à l’âge de 16 ans. Revenant d’un bal de finissants du secondaire, l’auto à l’intérieur de laquelle elle se trouvait dérapa dans une courbe. Bien qu’il ne la connaissait que de loin, il s’en souvenait car elle avait été son premier contact personnel avec la mort. Vie trop courte d’une jeune fille qui elle aussi aurait dû être écrite sur 50 ou 60 ans. À cette pensée, son regard s’embruma et il préféra détourner son regard de l’urne.

Il vit alors au bout du corridor, la silhouette de ce qu’il cru être M. Ming, nouveau responsable de l’entretien ménager auquel il devait se rapporter. Celui-ci le salua d’un coup de tête et s’en approcha. Personnage mystérieux s’il en est, M. Ming aimait bien discuter avec lui, surtout d’histoire et de politique. L’antiquité, le Moyen-Âge, l’histoire contemporaine, toutes ces périodes étaient prétexte à échanges. Autant M. Ming abordait ces différents sujets de façon stoïque et neutre; autant c’était pour Stéphane une rare occasion de s’enflammer et de s’arracher de la grisaille du quotidien.

Une seule fois, avait-il vu une lueur dans les yeux de M. Ming. C’était lorsqu’il avait évoqué la possibilité de voyager à travers l’Histoire et de revivre au choix différents moments de celle-ci. C’était lors d’une discussion sur les croisades chrétiennes du Moyen Âge qu’il avait évoqué pour la première fois cette idée utopique de voyager à travers le temps. Probablement influencé inconsciemment par les attentats du 11 septembre 2001, il avait énoncé l’idée que ceux-ci tiraient leurs origines des affrontements entre chrétiens et musulmans de cette période; affrontements provoqués selon lui par les musulmans. M. Ming l’avait bien entendu rappelé à l’ordre là-dessus, affirmant que le poids de l’agression historique était davantage du côté chrétien que du côté musulman. C’est alors que Stéphane avait évoqué son idée «d’aller voir à travers l’espace-temps» ce qu’il en retournait réellement; idée qu’il n’avait jamais osé confier à personne auparavant.

M. Ming s’assit à ses côtés et lui demanda comment avait été sa journée de travail et où se situait son moral actuel. Stéphane répondit nonchalamment qu’il avait effectué toutes les tâches qui lui avaient été assignées à l’intérieur des délais. M. Ming l’en félicita et lui sourit d’un son air toujours aussi mystérieux. Ils échangèrent alors sur divers sujets banals et rapidement, la discussion bifurqua sur ce moment historique qui se déroulait devant eux en cette soirée d’août 2008 où Barack Obama venait d’être désigné candidat pour la présidence des Etats-Unis. M. Ming rappela à Stéphane qu’il avait écouté en direct à son âge les discours de Martin Luther King, et plus spécifiquement celui de 1963 à Washington;  probablement son plus célèbre d’ailleurs. Stéphane fit le commentaire que Martin Luther King aurait probablement mérité un meilleur sort. M. Ming acquiesça en hochant doucement de la tête et lui fit remarquer qu’à ce titre, les frères John et Robert Kennedy auraient eux aussi mérité un meilleur sort. Cette remarque en apparence anodine de M. Ming réveilla chez Stéphane ses vieilles passions relatives à ce qu’aurait été (et serait) l’Histoire si celle-ci avait pu prendre un tournant différent dans des moments aussi critiques dans l’existence d’un peuple ou d’une société. En fait, il se questionna quant à savoir où en serait l’Occident aujourd’hui si la présidence de John Kennedy aurait pu durer les 8 années prévues et si elle avait été suivie par 4 ans de présidence sous Robert Kennedy. Bonne question en effet lui répondit M. Ming, peut être serions-nous mieux ou pire, peut être qu’il n’y aurait pas eu de différence. Sur ce, Stéphane s’enflamma davantage, manifestant sa frustration de ne pouvoir s’arracher du quotidien et lui rappela son rêve de pouvoir voyager à travers l’Histoire.

Sur ce, M. Ming se leva et lui glissa à l’oreille qu’aucun rêve n’était impossible, tout n’étant qu’affaire de volonté et d’avancement dans le domaine des sciences. Il l’invita à l’accompagner pour la fermeture des lieux. Ils éteignirent les lumières et activèrent le système d’alarme, se retrouvant à l’extérieur de l’édifice. Il devait être minuit, le ciel d’août particulièrement dégagé à cette période de l’année était rempli d’étoiles. Stéphane attendit M. Ming à l’extérieur pour lui poser la question : «Est-ce que c’était simplement  pour me calmer que vous disiez que mon rêve était une affaire de volonté ? En fait, lui répondit M. Ming, j’ai dit une affaire de volonté et……….. d’avancement des sciences ». Sur ce, M. Ming s’approcha de Stéphane et lui remis une enveloppe. Il lui dit : «Tiens, prends cette enveloppe et, si tu es sérieux dans ta volonté, rejoins moi demain soir après ton quart de travail à l’adresse qui y est inscrite». Stéphane voulût intervenir mais M. Ming l’en empêcha en levant sa main. «Demain soir» lui dit-il, si ta volonté est là le reste suivra. Il esquissa alors un de ses sourires sardoniques et s’éloigna de Stéphane qui demeurait songeur face à l’enveloppe. Les bruits d’une auto au loin l’arrachèrent à ses pensées et il marcha alors directement vers son véhicule, une vieille Honda Civic 1998. Il s’y engouffra et démarra dans la nuit.
Arrivée chez sa mère, Stéphane se dirigea directement au frigo de la cuisine, se prit une bière et alla s’asseoir à l’arrière de la maison. Songeur, il regardait la nuit et son regard se porta sur la cour d’école primaire jouxtant celle de la maison de ses parents. Maison de banlieue de Laval construite dans les années 70, elle avait été essentiellement tout ce qu’il avait connu depuis 25 ans. Le vent de cette nuit d’été lui amena un brin de fraîcheur et il songea à sa conversation avec M. Ming. À cette pensée, il se rappela soudainement l’enveloppe qu’il lui avait laissée. Il ouvrit celle-ci pour en extraire une feuille de papier où il était inscrit une adresse : 522 rue St-Paul Est (Montréal). S’en suivait ce court extrait de Wikipedia :

 

' Le voyage rétrograde de David Deutsch [modifier]

Il est censé selon son auteur ne pas violer la causalité : il s'agit d'une application du principe de Turing via un générateur de réalité virtuelle (un immense calculateur quantique) qui permettrait à un observateur d'avoir une interactivité avec un passé parallèle au nôtre (donc différent du nôtre… mais identique en tout point !). L'interactivité avec ce passé parallèle ne produirait pas de paradoxe temporel. Physiquement possible selon son auteur, ce type de voyage reste pour l'heure du domaine de la spéculation.'
Juste en dessous était inscrit également un court texte sur la télékynésie, toujours extrait de Wikipedia :

'La psychokinèse ou psychokinésie (PK) correspond à l’interaction d’un individu avec son environnement, d'une manière non conforme à la science telle qu'elle est connue. Le mot psychokinésie ou psychokinèse est employé sous la forme psychokinesis en anglais mais en français, on emploie le mot « télékinésie » (« TK »). Plus concrètement, il s'agirait de l'impact de facultés psychiques latentes et hypothétiques sur la matière physique. C'est un phénomène paranormal que les parapsychologues préfèrent qualifier de métapsychique, et dont l'existence n'est considérée comme une possibilité sérieuse que par très peu de scientifiques. Cependant, des recherches ont été effectuées dans ce domaine et certaines apportent des conclusions positives en ce qui concerne la « Micro-PK »'.
Qu’avaient en commun ces deux concepts et quel était leur lien avec l’adresse sur la rue St-Paul ? Et M. Ming dans tout çà, d’où venait-il et quel était son rôle ? Ces questions le troublaient quelque peu mais en même temps, elles piquaient sa curiosité. Il entendit des pas dans la cuisine et quelqu’un alluma la lumière extérieure. L’effet de la lumière l’aveugla quelque pu et en se retournant il vit à travers la vitre sa sœur qui l’observait.

Il se leva et entra dans la cuisine. «Salut Nath fit-il, est-ce que je t’avais réveillé ?» Non répondit-elle en l’observant d’un air amusé. «Étais-tu toujours perdu dans tes pensées lui dit elle ? Steph, il faudra bien que tu passes à autre chose un moment donné, on ne pourra pas le ramener à la vie et tu sais bien qu’il aurait voulu qu’on continue malgré çà ! «Çà» c’était la mort de son père qui le rongeait de l’intérieur depuis 6 mois. Bien involontairement, ces propos de sa sœur l’amenaient bien au-delà du deuil qui s’éternisait, il faisait également ressortir les relations «père-fils» qui s’étaient gâchés à l’adolescence et qui avaient été marquées par une incompréhension mutuelle et des occasions manquées. «En effet, Nath je vais en revenir, tu as raison comme toujours petite soeur n’est-ce pas ?» Sur ce, il passa sa main dans ses cheveux et lui souhaita bonne nuit.

Cette nuit là, il eut de la difficulté à s’endormir, ressassant sans cesse les paroles de M. Ming et les extraits inscrits sur la feuille de la mystérieuse enveloppe. Cette adresse du 522 St-Paul Est et sa volonté de voyager à travers l’histoire étaient-ils reliés ? Après quelques heures où toutes ses pensées s’entrechoquaient, il finit par s’endormir pour se réveiller au son du cadran le lendemain matin. Toutefois, à son réveil, il se souvint qu’il avait fait un rêve où il tombait dans un trou noir profond et se réveillait sur une rue de pavés, bordées de maisons ancestrales où circulaient des calèches tirées par des chevaux. Il se leva précipitamment et, comme sa sœur et sa mère dormaient encore, il s’empressa d’aller déjeuner au restaurant «Chez Cleo» à deux coins de rue de son travail. Sur place, son ami Éric qui y bossait tous les jours depuis bientôt 3 ans, lui fit remarquer qu’à son air, il avait probablement «passé la nuit sur la corde à linge !». En effet, répliqua Stéphane, en lui faisant remarquer malicieusement qu’il avait beaucoup venté……..sur la corde à linge. Eric était un ami d’enfance qui n’avait pas survécu au passage du secondaire et qui avait abandonné ses études, voyagé un an en Amérique du Sud pour ensuite retourner travailler et compléter ses études en criminologie à temps partiel ; processus qui semblait parti pour durer encore quelques années. Par contre, il partageait avec Stéphane la même passion pour l’Histoire et était celui qui, pour la première fois, lui avait donné l’idée de voyager à travers celle-ci. «On se voit jeudi pour le début de la saison de hockey balle ?» lança-t-il à Stéphane. «Ah oui, lui répondit celui-ci en sursaut.

Préparation du voyage

La journée de travail passa cette fois-ci assez vite pour Stéphane, celui-ci s’appliquant plus ou moins à ses tâches quotidiennes. L’adresse du 520 St-Paul Est et les paroles de M. Ming l’obsédèrent toute la journée. Finalement, le soir venu il démarra sa vieille Honda et celle-ci dévala les rues de Montréal à toute vitesse. De Christophe-Colomb à la rue St-Denis jusqu’à finalement la rue St-Paul, Stéphane observa à peine la foule qui circulait aux différents endroits ; profitant des dernières chaleurs de la saison estivale, lorsque le mois d’août fait illusion sur la fin de l’été qui bientôt s’achèvera avec les premières fraîcheurs de septembre.

Arrivé au 520 St-Paul Est, pestant contre le manque de stationnement, il finit par abandonner sa vieille Honda un peu plus loin, au coin des rues St-Paul Est et Gilford. Se disant qu’au pire, il ferait payer son futur «ticket de stationnement» par M. Ming, il examina les lieux avant d’entrer. Maison historique de 3 étages datant des années 1700, typiquement d’architecture française mais ayant subit les ravages du temps ; celle-ci semblait être une ancienne auberge qui avait probablement connue son heure de gloire il y a bien longtemps. Avant d’entrer, il jeta un dernier coup d’œil sur le paysage urbain. Au loin de la rue de la Commune, les dernières lueurs du soleil couchant éclairaient les édifices historiques du Vieux Montréal, teintant ceux-ci de couleurs rougeâtres et bleutées. Admirant quelques secondes cette scène, il se fit la réflexion suivante : «Hum, c’est beau malgré tout !» et finit par cogner à la porte.

Quelques secondes plus tard, M. Ming lui ouvrit et il entra dans une pièce plus ou moins éclairée. De cette pièce, dont les volets étaient clos, il pouvait entendre un bruit sourd qui semblait venir du sous-sol. M. Ming lui sourit brièvement et lui fit signe de le suivre. Ils descendirent les escaliers vers le sous-sol, entrèrent dans un dépôt au bout duquel M. Ming déplaça une armoire en bois. Derrière celle-ci se trouvait une porte en acier, fermée par une serrure électronique. Intrigué, Stéphane observa M. Ming qui semblait presser certains boutons : 12, 6 suivi de *…. il ne pouvait tout voir, ayant la vue obstruée. Soudainement, la porte s’ouvrit sur un espace très éclairé. M. Ming s’y engouffra et Stéphane le suivi.

En refermant la porte, Stéphane remarqua que la pièce ne possédait pas de fenêtres et qu’une immense boîte en métal était localisée au milieu de celle-ci. Mesurant environ 5 m. de hauteur par 8m. de largeur ; elle avait au moins 10 m. de longueur. Des tuyaux, des fils électriques et des câbles de toutes sortes y entraient et en ressortaient.

«Comment te sens-tu ?», lui demanda M. Ming. Un peu distrait par toute cette installation, Stéphane lui répondit mollement «pas trop mal». M. Ming lui fit signe de s’asseoir sur une chaise à côté de laquelle se trouvait une mallette de couleur bleue. Stéphane s’assied et, en fermant les yeux, il s’adressa à M. Ming :«Allez-vous finir par m’expliquer ce que tout cela signifie ?». Se retournant doucement, M. Ming le regarda dans les yeux en lui demandant :« Es-tu prêt ?». «Prêt à quoi ?» lui rétorqua Stéphane. «Hé bien, à voyager dans le temps et à revisiter l’Histoire lui répondit M. Ming». À ces propos, Stéphane fût partagé entre un sentiment de dérision et de joie. Bien qu’il en avait souvent évoqué l’idée, la faisabilité d’une telle action lui était toujours apparût des plus futile ! À cette pensée, il se rappela le papier que M. Ming lui avait laissé et qu’il avait glissé dans ses poches. Il le déplia rapidement et M. Ming lui lança : «Ah oui, le Principe de Turing, nous y reviendrons peut-être, mais avant, tu dois acquérir certaines qualités psychiques essentielles à ton voyage. Tu possèdes déjà les attributs physiques de force et d’endurance ainsi que l’intelligence; mais ce ne sera pas suffisant. Tu devras également maîtriser la télékynésie.

Sur ce, M. Ming ouvrit la mallette bleue et en ressortit une fiole d’un liquide vert. Je vais devoir te l’injecter afin que tu entres dans un état de semi-somnolence, mentionna t’il à Stéphane. Celui-ci, à la vue de l’aiguille et de la seringue eût quelques hésitations et balbutia :« Mais….. Heu…. Je ne suis pas certain de vouloir.». Sur ce, M. Ming prit un certain recul et lui lança :«Si tu hésites ou n’es plus certain, libres à toi de partir, mais saches que tu ne pourras revenir en ces lieux». Prenant une ou deux secondes de réflexion, Stéphane se retourna et lui dit :«Non, c’est OK, de toute façon, je n’ai pas grand-chose qui me retient ici». M. Ming, qui avait déjà vidé le contenu de la fiole dans la seringue, lui injecta immédiatement le produit sur l’épaule droite. Après une certaine sensation de brûlure, Stéphane s’étendit et tomba dans un état semi-comateux ; étant partiellement conscient tout en étant endormi.

Combien de temps dura son sommeil ? Deux heures, deux jours…. il ne pouvait le dire. Tout ce dont il se souvenait à son réveil, c’était une succession d’images qui défilait dans son subconscient : M. Ming, une jeune fille d’origine arabe qui lui parlait à voix basse, les mots PK écrit sur des feuilles jaunes et le visage de M. Ming encore une fois. À son réveil, il remarqua sur son poignet gauche une petite incision sur lequel un bandage léger avait été mis. Il enleva celui-ci et remarqua en dessous de la cicatrice une légère plaquette d’environ 1 cm.

«C’est avec çà que tu pourras utiliser la télékynésie  et voyager dans l’espace-temps lui glissa M. Ming en s’approchant avec un plateau sur lequel était posé un sandwich au jambon, une pomme et un verre de lait. Tout en mangeant, Stéphane espérait que son mal de tête disparaisse et il observait du coin de l’œil M. Ming. Celui-ci y allait de préparatifs devant un ordinateur relié à l’immense boîte de métal.

Ayant complété son repas, Stéphane s’approcha de M. Ming et lui dit. «On fait quoi maintenant ?». Au même moment, la jeune fille arabe qu’il avait vue dans son rêve entra et remis à M. Ming un verre d’eau et des comprimés. «Merci Khadidja» dit M Ming à la jeune fille. Il pris les comprimés et le verre d’eau et tendit le tout à Stéphane en lui disant :«Allez, prends çà, on est proche du départ». Sans vraiment hésiter cette fois-ci, Stéphane absorba les cachets à travers quelques gorgées. Se sentant faiblir quelques minutes par après, il s’étendit sur la chaise pliante et retomba encore une fois dans une demie conscience.

Par la suite, les images défilèrent dans son sommeil : Il était transporté et couché sur un lit, puis une porte se refermait et il était dans le noir  absolu ; s’ensuivait un bruit assourdissant et, comme un éclair suivi d’un sentiment d’élévation et de chute dans un trou noir…. Suivit par le néant. Au bout d’un certain temps, il se réveilla et ressentit une sensation d’humidité et une odeur de renfermée. Il tenta de relever la tête, mais celle-ci retomba sur le sol. Il se rendit alors compte que celui-ci était dur et poussiéreux. Petit à petit, il reprenait conscience et ressentait davantage les conditions de l’endroit où il était. Celui-ci semblait être le même qu’auparavant mais plus rien n’y était pareil. Lorsqu’il finit par se redresser, il constata qu’il était dans un sous-sol remplit de barils, de sacs de coton et d’armoires. Que le sol était en pierre et qu’une petite fenêtre laissait filtrer la lumière extérieure. Maintenant assit, mais avec un terrible mal de tête, il observa que la boîte de métal gigantesque était disparue, tous les objets auparavant présents n’y étaient plus (la table, le lit, les chaises, les ordinateurs…. tout avait disparu). Et M. Ming où était-il ? Affligé par son mal de tête qui ne le quittait pas, Stéphane ferma ses yeux et reprit quelque peu ses esprits.



Contact avec 1759

Soudainement, il entendit des pas dans l’escalier, puis ceux-ci se rapprochèrent de plus en plus de l’endroit où il était. Se cachant derrière une série de tonneaux, il entendit la porte s’ouvrir et vit une jeune fille blonde entrer. Elle était habillée de vêtements amples ressemblant à ceux que portaient les colons français d’autrefois : robe longue en coton, tablier sur le devant, foulard cachant partiellement ses cheveux ; la jeune fille transportait un panier dans lequel elle jetait diverses denrées qu’elle sortait des sacs de coton et des armoires.

N’osant pas se relever de peur de l’effrayer, Stéphane resta accroupit et attendit qu’elle reparte. Puis, son mal de tête se dissipant quelque peu, il releva la tête et porta attention aux bruits diffus qui venaient autant du plafond (des pas précipités et des chaises qui grattent le plancher) que de la minuscule fenêtre où il entendait les bruits de sabots sur le sol ainsi que des voix. S’approchant de la fenêtre, il monta sur un tonneau de bois non sans mal car il était encore étourdit par son mal de tête et avait de la difficulté à maintenir son équilibre. Ayant essuyé de ses mains les saletés qui recouvraient les barreaux, il eut le choc de sa courte existence en constatant qu’il y avait là une série de charrettes tirées par des chevaux et certaines par des bœufs. Il aperçût quelques passants vêtus à l’ancienne, des bâtiments de la rue St-Paul qu’il croyait reconnaître, puis n’en était plus certain. Soudainement, il anticipa ce qui lui était arrivé. M. Ming et sa boîte de métal l’avaient projeté à travers l’Histoire ? Cette pensée l’effraya et il redescendit s’asseoir au sol derrière les tonneaux ; consterné et figé par la réalité qu’il commençait à envisager.

Épuisé par sa douleur à la tête et ce qu’il pressentait, il resta assis un bon bout de temps et finit par s’endormir. Il se réveilla en sursaut en entendant des bruits de pas dans l’escalier suivis du bruit sourd de quelqu’un qui tombe au sol. Se redressant quelque peu, il aperçût un jeune homme entrer. Il était habillé à l’ancienne et portant un chapeau en se tenant sur l’armoire qui était située à côté de la porte. Du sang coulait de son front et l’arrière de sa chemise avait aussi des traces de sang. Stéphane l’observa de son poste et il lui semblait qu’il était souffrant, le souffle haletant. Entendant un bruit en haut de l’escalier, l’homme saisit de l’intérieur de sa chemise un objet et le plaça rapidement derrière le coffre qui se situait à l’arrière des sacs de coton. Les bruits dans l’escalier se rapprochant, il tenta de placer un tonneau devant la porte, mais pu à peine le bouger. Tout à coup, dans un fracas, la porte s’ouvrit brusquement et au moins trois hommes entrèrent. Ils étaient habillés de longues tuniques noires et portaient des chapeaux de soldats en feutre. Stéphane tenta de regarder la scène mais, ne souhaitant pas être aperçût, il ne pu qu’observer partiellement ce qui se passait. Dans un français qu’il avait de la difficulté à comprendre, les trois hommes s’adressaient à celui qui était au sol en le rouant de coups de pieds. L’un d’eux portait une longue moustache et était assez grand alors que les deux autres semblaient plus trapus.

Le plus grand sortit un couteau de sa manche et le plaça sous la gorge du pauvre homme gisant au sol en lui disant : «Où est la carte ?». N’obtenant pas de réponse, il se retourna vers ses deux comparses en leur lançant : «On l’amène, il finira bien par parler». Sur ce, ils le relevèrent et sortirent rapidement sans porter plus d’attention à l’endroit. Stéphane resta assit un certain temps, tentant encore une fois de se ressaisir. Petit à petit, la lumière qui lui parvenait de la fenêtre diminuait. Son mal de tête s’étant atténué, il tenta de se concentrer. Il porta sa main sur son poignet, là où M. Ming lui avait fait l’incision. Sous cette incision, il pouvait sentir la plaquette d’un centimètre qu’on lui avait insérée. Il tenta de méditer et de faire appel à la télékynésie. Cet effort lui permis de se relaxer et, bien qu’il n’eût réussit qu’à faire bouger partiellement la petite roche qui était devant lui, cet exercice mental lui redonna des forces. Il se rappela alors de l’objet que l’homme avait jeté derrière le coffre et, se relevant, il s’y dirigea.

Ayant pris soin de dégager le coffre, il en récupéra un linge de coton replié sur lui-même à l’intérieur duquel il pouvait distinguer du papier jaunit et un bout de cire, le tout bien enroulé. Il déballa rapidement le tout et crût apercevoir une carte géographique où était dessinée une rivière ; de même que du texte qui lui semblait être en français écrit à la main. Il distingua une croix marquant un endroit en dessous duquel était inscrit en lettres stylisées «Ville de Québec». Absorbé par tout cela, il n’avait pas entendu les pas dans les escaliers et la porte qui s’ouvra tout à coup. Une jeune fille entra rapidement et s’écria à sa vue :«Oh mon Dieu, père venez vite».

Un homme barbu fit irruption dans la pièce et, apercevant les papiers que tenaient Stéphane, il lui dit :«Allez vite, suivez-moi». Montant les escaliers à la suite de l’homme et de la jeune fille, Stéphane aperçût une vaste salle qui était meublée de tables en bois, de tabourets, de lampes à l’huile; quelques personnes semblaient assises et discutaient. L’endroit était calme et il s’en dégageait une odeur de feu de bois et de viandes grillées.

Au premier étage, l’homme se dirigea au fonds du couloir, retira une clé de son tablier et fit entrer Stéphane. Après avoir refermé la porte, il lui dit :«Bonsoir, mon nom est Honoré Gagnon, propriétaire-aubergiste, vous êtes ici à l’Auberge de Tonnancourt ». « Bonsoir, lui répondit timidement Stéphane». Sur ce, l’aubergiste désignant les papiers que tenaient Stéphane, lui lança :«Ainsi, c’est donc vous que la Société du Lys d’Amérique a envoyé ?». Ne sachant que répondre, Stéphane resta bouche bée. L’aubergiste le relança : «Le plan, vous l’avez avec vous ?» Sur ce, Stéphane se rappela vaguement de la carte qu’il avait vue et répondit :«Bien sûr que je l’ai ». « Très bien » lui dit l’aubergiste. « Dès que l’aube sera levée, le capitaine De Courcy vous amènera à Québec ». Sur ce, il se dirigea vers la porte et, avant de quitter, toisant Stéphane du regard, il lui demanda :«Au fait, quel est votre nom ? » « Stéphane……De la Rochelle» lui répondit Stéphane non sans avoir hésiter quelque peu.«Hum, drôle de prénom pour un breton », lui fit remarquer l’aubergiste. « Et de quel drôle de tissu sont faits vos vêtements ? » lui lança-t-il également à la vue de son jean et de son t-shirt blanc. Il ajouta : «Je vais vous en procurer d’autres. Sinon vous ne passerez pas inaperçu durant votre voyage», et il sortit.

La noirceur tombant, Stéphane prit la bougie et alla allumer celle-ci à partir d’une lampe à l’huile au fonds du corridor. Il s’installa sur la table, face à la fenêtre et observa quelques instants son environnement. La chambre était minuscule, avec un simple lit en paille, deux chaises en bois et un tabouret. Les murs de pierre contenaient des insertions à l’intérieur desquelles on pouvait voir la chambre d’à côté. Quant à la porte en bois massif, elle semblait assez lourde. Par la suite, ouvrant les fenêtres Stéphane aperçût quelques édifices desquels s’élevaient des volutes de fumée, des bruits de sabots occasionnels venant de la rue et quelques passants. Ombres furtives qui glissaient dans la nuit naissante. Au loin, éclairée par les dernières lueurs du jour, il apercevait une vaste étendue d’eau. «Le St-Laurent» pensa-t-il. Sur ce, il déplia la carte devant lui et la feuille manuscrite qui l’accompagnait.

Ainsi installé, il examina la carte, celle-ci présentant assez clairement le Fleuve St-Laurent avec les villes de Québec, Montréal, Des Trois-Rivières et Tadoussac. D’autres noms de villages étaient inscrits mais il ne les connaissait pas. Puis, à côté de Tadoussac, sur le bord du Fleuve, un endroit était marqué d’une croix. Cela désignait un lieu précis sans plus d’explications. Il prit alors la feuille manuscrite sur laquelle étaient griffonnées les phrases suivantes :
«A l’ouest du grand sapin, en retrait de la berge, vous retrouverez enfoui sous une pierre marquée du code de notre confrérie, le document à remettre au gouverneur Vaudreuil. Ainsi notre nation sera préservée de l’envahisseur anglais. Puisse Dieu préserver notre roi.
Mathurin Gagnon, le 15 mai en l’an de grâce 1759.»

La date le frappa de plein fouet, 1759 ! Ainsi donc, il était physiquement et géographiquement demeuré au même endroit, mais avait reculé dans le temps de près de 253 années. Partagé entre la stupeur et l’excitation, il se calma en s’installant sur le lit après avoir bien refermé la carte et la note dans son enveloppe. Il se concentra en méditant, recherchant cette technique que lui avait enseignée M. Ming. Ceci lui permettait de pousser ses forces télékynésiennes à leur plein potentiel. Ainsi, il réussit à faire bouger le tabouret au bout de son lit. S’absorbant davantage dans sa méditation, ce processus lui permettait de s’immerger dans le contexte spatio-temporel où il était et, comme en accéléré, de s’en imprégner complètement.

Cet exercice plutôt épuisant le laissa dans un profond sommeil dont il émergea aux premières lueurs de l’aube qui entraient par sa fenêtre et des bruits extérieurs qui débutaient. Soudainement, on frappa à sa porte et ouvrant celle-ci, il remarqua la jeune fille aux cheveux blonds de la nuit précédente. Celle-ci lui tendit un plateau de bois sur lequel était placé la moitié d’un pain, un bouillon fumant et une pomme. Elle se pencha, ramassa une pile de vêtements et lui mentionna : «Tenez, mangez et habillez vous avec ces vêtements. Vous devez être dans la cour arrière dans trente minutes». Sur ce, elle lui sourit et s’éloigna dans le corridor.

Stéphane avala son déjeuner d’une traite et enfila ses nouveaux vêtements tout en prenant bien soin de mettre son jean et son t-shirt blanc à l’intérieur du baluchon. Il ouvrit la porte et s’avança à l’intérieur du corridor. Bien que sa séance de télékynésie l’avait renforcé, il se sentait encore instable mentalement et avait des flashes d’anxiété face à son nouvel environnement. Au passage d’une porte donnant sur une chambre, il entendit un ronflement très sonore et ceci le fit sourire, tout en apaisant son appréhension au moment où il s’engageait dans l’escalier.

Rendu au bout de l’escalier, la jeune fille qui était au fourneau à pain, lui fit signe de pousser la porte à sa droite. Ainsi, il entra dans une minuscule cour intérieure. Celle-ci était entourée par l’arrière de l’auberge, à gauche par un mur d’une dizaine de pieds qui la séparait de la rue et à droite par le mur d’une autre demeure qui jouxtait en partie l’auberge. Au fonds de la cour il distingua des chevaux à travers un petit bâtiment. Oscillant encore entre l’anxiété face à sa situation et sa volonté de foncer, Stéphane s’appuya sur le mur mitoyen et se concentra sur la pelle en bois qui traînait au sol. Absorbé par cet exercice de télékynésie, il parvint à ramener la pelle en bois jusqu’à ses pieds. Ceci lui dégagea l’esprit et il entendit le bruit des voix de deux hommes qui traversaient la porte arrière de l’auberge.

L’un d’eux, portant tunique et chapeau, armé d’un pistolet et d’un sabre, avait fière allure. L’autre était l’aubergiste Honoré Gagnon. Ils s’approchèrent de Stéphane :«Bonjour M. De la Rochelle, je suis le capitaine Olivier de Courcy, au service de sa majesté le gouverneur Vaudreuil. Je dois vous amener auprès de l'intendant Boudreau». Sur ce, il prit la bride du cheval que lui tendait l’aubergiste et ajouta :«Allez montez, nous devrons être à Québec d’ici peu car le temps presse».

Voyage à Trois-Rivières

Embarquant sur son cheval, Stéphane n’eut aucune difficulté à suivre. Il avait, plus jeune, fait de l’équitation et la télékynésie commençait à faire son effet au niveau de sa concentration. Trottinant sur son cheval aux côtés du capitaine de Courcy, il le questionna :«Quel est le plan de notre trajet capitaine ?», Celui-ci se retourna et mentionna :«Hé bien, nous allons au bout de l’île de Montréal. De là nous prendrons la traverse pour se rendre sur la rive nord du fleuve et l’on se doit d’être aux Trois-Rivières avant la tombée du jour. Sinon, on devra coucher à la belle étoile. Et franchement, mon ami, je n’aime pas particulièrement cela en ces terres de Nouvelle-France !». «Pourquoi ?», lui lança Stéphane :«Nous ne sommes qu’au mois d’août, il ne doit pas faire si froid que çà» ajouta-t-il. Le capitaine De Courcy répliqua : «Oui, mais c’est qu’il y a de la mouche ici. Ce n’est pas comme chez moi, en Picardie».  Sur ce, Stéphane fit semblant d’acquiescer tout en se faisant la réflexion que le «chez soi» du capitaine demeurait bien la France de l’autre côté de l’Atlantique. Cette phrase semblait tout lui dire. Se retournant, il aperçût au loin les derniers faubourgs de la ville de Montréal de 1759. L’air chaud et le soleil d’août lui réchauffaient la figure, si bien que son anxiété était pratiquement disparue. 

Il réfléchissait à sa situation et, pour la première fois depuis son voyage dans le temps, il songeait à anticiper ce qui pouvait s’en suivre. Ainsi, il se nommerait Stéphane de la Rochelle, serait de St-Malo, d’une famille de commerçants (laquelle il ne le savait pas pour l’instant). Et il serait arrivé en Nouvelle-France à la fin de l’été 1754. Il se rappela de la carte qu’il avait en sa possession ainsi que de cette «Société du Lys d’Amérique» que lui avait mentionnée l’aubergiste Gagnon. Qu’était donc cette société dont il n’avait jamais entendu parler dans les livres d’histoire qu’il avait lus ? À cette pensée, il se concentra sur le capitaine De Courcy en usant de cette capacité télépathique qu’il croyait avoir retrouvée à la suite de ses exercices télékynésiens. Il tenta de rejoindre la pensée de celui-ci, mais ne parvint qu’à croiser seulement quelques bribes de celle-ci : mandat du gouverneur Vaudreuil, ennui du village de Lyons La forêt, Madeleine aux seins bondissants, ce jeune Stéphane, quel drôle de nom, l’obligation de rencontrer le sieur de Montarville……. Il s’y perdit et dû y renoncer, car la cadence du cheval avait augmenté alors qu’ils s’engageaient dans un boisé :«Attention aux branches» lui lança le capitaine De Courcy qui fit accélérer son cheval dès que l’entrée du bois fût franchie.
Galopant à sa suite, Stéphane observa l’environnement et reconnût la forêt de feuillus qui recouvrait alors l’île de Montréal. La traversée du boisé prit une vingtaine de minutes. Ils débouchèrent sur une plaine et reprirent leur chemin tout en apercevant au loin quelques fermes et exploitations agricoles. La traversée de ces champs se fit rapidement et, Stéphane crût apercevoir à l’occasion des ouvriers agricoles au loin. Tentant de deviner où il pouvait bien être, il se risqua en se disant qu’il devait être au niveau du quartier d’Anjou; en plein dans le Centre « Les Galeries » du même nom. Cette pensée le fit sourire et il se redressa en faisant claquer la bride sur son cheval.

Au bout d’une heure environ, il aperçut au loin les premiers reflets du fleuve et à la suite d’une nième manoeuvre, il pût distinguer le poste de traverse à la fin du chemin. Le capitaine De Courcy, qui avait été plutôt silencieux depuis le début du voyage lui mentionna : « Allez, nous allons nous arrêter un peu, le temps de manger et d’attendre le retour de la traverse ». Sur ce, il se dirigea vers la « Maison de Traverse » et en ressortit au bout de quelques minutes. « Nous en avons pour une heure environ. Selon la position du soleil, nous devrions traverser vers les 12 h 30. Il serait donc requis de se reposer quelque peu ». Sur ce, il prit le baluchon accroché à son cheval et fit signe à Stéphane de s’approcher.

Confortablement installé dans l’herbe, il déballa la nourriture sur le linge qui servait de baluchon : jambon, pain se seigle, fromage, deux pommes; le tout accompagné d’une bouteille de vin composaient le repas. Le jambon et le fromage ne semblaient pas avoir très bonne mine. « Évidemment, les conditions d’hygiène ne sont pas au même niveau », se dit Stéphane en lui-même; tout en s’asseyant face au capitaine. Celui-ci se fit plutôt silencieux au cours du repas, n’y allant que de simples remarques superficielles sur le paysage et l’état des lieux. N’osant trop parler de peur de se piéger dans ses inventions, Stéphane se risqua à la fin du repas à poser la question suivante : « Ainsi donc, capitaine, vous m’amenez voir le gouverneur Vaudreuil ? » Réprimant un sourire, celui-ci se retourna et lui dit : »Vous êtes un agent important, Messire, mais pas au point de rencontrer le gouverneur directement. Non, vous rencontrerez plutôt l’intendant Boudreau dès que nous serons arrivés à Québec ». Ces paroles furent suivies d’un silence bizarre de quelques minutes et Stéphane se sentit donc le besoin d’ajouter : « Ainsi donc, vous êtes de la Picardie ? » Le capitaine De Courcy, se retournant, lui mentionna : « Je ne me souviens pas de vous avoir dit cela, mais bon, puisque vous abordez le sujet. Hé oui, je suis de la Picardie, de Lyons la Forêt plus précisément ». Il mentionna à Stéphane qu’il était de la troisième génération d’officiers français, que son père avait combattu les anglais dans la guerre de trente ans et que son frère cadet possédait toujours le château et les terres familiales de cette région. L’idée passa à travers la tête de Stéphane de lui demander pourquoi c’était le cadet qui possédait le château et lui qui avait été « expédié » en Nouvelle-France (ce qui lui semblait, après tout, comme un déshonneur). Il s’en garda bien, et ils furent interrompus par le cri du gardien de traverse qui leur faisait signe au loin d’embarquer.

« Allons-y c’est l’heure !» lança le capitaine. L’embarquement des chevaux se fit relativement facilement. La barge de traverse était grande et en plus du capitaine, de Stéphane et des deux chevaux; se trouvaient également un coureur des bois, deux fermiers du coin et un homme tout de noir vêtu qui fort probablement était un curé. La traversée fût au début assez lente puis elle s’accéléra vers le milieu du chenal lorsque les courants de la rivière et du fleuve se rencontrent. Comme personne ne semblait trop nerveux malgré les soubresauts de la traverse ballotée par le courant, Stéphane garda son calme. Seul l’homme d’église sembla un peu préoccupé, son visage paraissant encore plus blanc et contrasté avec son habit noir. Au bout d’une quinzaine de minutes, la traverse toucha la terre ferme de l’autre côté de la rivière; ce qui apparût être Repentigny pour Stéphane. Se retournant vers le point de départ, il constata que la traverse avait dérivé sur le fleuve de manière volontaire pour profiter de l’effet du courant. Cette habileté, que possédaient probablement les maîtres de traverse depuis longtemps, permettait donc de franchir le cours d’eau en décrivant un arc et de profiter de l’effet du courant. « Ingénieux.... » songea-t-il.

Aussitôt débarqué, le capitaine et Stéphane reprirent rapidement leur chevauchée, désireux d’arrivée à Trois-Rivières avant le couché du soleil. Le capitaine, pressé par le temps, se concentrait sur la courbe du chemin qu’il voyait au loin : »Le chemin du roi », fit-il en observant Stéphane du coin de l’oeil. Celui-ci, ne l’écoutant que distraitement, regardait le quai de traverse qui s’éloignait tranquillement. Il était encore fasciné par ce nouveau monde ! Les deux fermiers marchaient sur le même chemin que lui, un autre tentait tant bien que mal d’embarquer deux vaches et des cages à poule sur le bateau de traverse. L’homme des bois avait disparu et Stéphane crût voir au loin l’homme d’église en discussion avec trois autres individus. Il lui avait semblé le voir se retourner vers lui mais il n’en était pas certain.

L’appel du capitaine De Courcy le ramena sur le plancher des vaches et le reste du trajet se fit rapidement car le chemin du roi était en assez bonne condition. Peu de rencontres toutefois : quelques fermiers à pieds ou en charrettes, un autre coureur des bois, une patrouille de la milice. Avec en toile de fonds, le fleuve et les champs ainsi que la forêt encore très présente à cette époque. Le seul moment de tension se situa à la traverse d’une autre rivière, vers la fin de l’après-midi. Celle-ci, de bonne dimension mais peu profonde, devait être franchie à cheval en se retenant par une corde qui était attachée d’une rive à l’autre. Or, un groupe de cinq amérindiens « Wendake Huron », alliés de la Nouvelle-France, s’apprêtait également à traverser lorsque le capitaine De Courcy les apostropha : « Allez, bandes de sauvages, dépêchez vous, nous n’avons pas toute la journée ! ». Surpris, l’un des amérindiens s’approcha du capitaine en le dévisageant et en brandissant son couteau. Un autre, déjà rendu de l’autre côté, lui lança un cri en huron. Sur ce, l’amérindien se renfrogna, se retourna et s’engagea dans la rivière en tenant la corde. Lorsqu’ils furent traversés, le capitaine et Stéphane s’engagèrent à leur tour. « Était-ce bien nécessaire d’apostropher ce huron capitaine ? » «  Comment savez-vous que c’est un, comment dites-vous, un ......... huron...pour moi, ce sont tous des sauvages ces indiens ! Ils ne savent ni lire et écrire, ils sont tous paresseux et leur allégeance au roi varie au fil du temps » répliqua le capitaine.

Au moment où il prononçait ces paroles, la corde qu’il tirait solidement, lui glissa entre les doigts et il tomba à l’eau à côté de son cheval. La scène, plus drôle que dramatique, illumina d’un sourire le visage de Stéphane qui lui, eut la présence d’esprit d’attacher la corde déroulante à la bride de son cheval. S’avançant à coté du cheval du capitaine qui se tenait péniblement à l’étrier, le corps à moitié dans l’eau, Stéphane lui tendit la main pour le relever et lui permettre de remonter sur son cheval. Le courant, faible à cette période de l’année, ne les empêcha pas d’atteindre la rive opposée. Descendant de son cheval pour enlever l’eau de ses bottes, le capitaine remarqua le bout de corde qui pendait de l’arbre, visiblement sectionnée par un couteau. « Satanés indiens ! » lança-t-il à Stéphane qui, sans parler, rattachait la corde à une autre branche. « Tu l’auras bien cherché par contre, mon cher capitaine français..... » se disait-il en lui-même. En souriant à son compagnon il lui dit : »C’est ce qu’on appelle de la guérilla mon capitaine ». Celui-ci, éberlué par cette nouvelle remarque lui répondit : » Guérilla, encore un mot sortit de nulle part ! Décidément vous êtes un étrange personnage pour un breton ! » Réalisant son erreur de terme pour l’époque, Stéphane se sentit piégé et ne pu que balbutier : « Allez capitaine, en route si on veut arriver avant la tombée de la nuit ».

Reprenant son chemin, Stéphane se renferma en se disant qu’il fallait quand même qu’il soit prudent dans ses expressions et sa façon d’être. Encore là, l’excitation du moment qu’il vivait pouvait l’amener à commettre des erreurs qui pourraient le faire suspecter quant à son identité réelle, avec les conséquences imprévisibles qui pourraient en découler. Il se concentra donc sur la route et tenta par télépathie d’entrer en contact avec la pensée du capitaine. Il ne maîtrisait encore que très partiellement ce don, le voyage temporel ayant éprouvé ses facultés. Par contre, outre quelques jurons à l’égard des indiens et un cynisme à son égard, une pensée du capitaine l’intrigua davantage. Il devait se rendre aux Forges de St-Maurice avant de repartir de Trois-Rivières pour Québec. Cela semblait important et même le prélude à sa rencontre de Québec avec l’intendant Boudreau. Celle-ci le préoccupait également mais Stéphane ne pût en apprendre davantage.

Trois-Rivières

Finalement, après une longue chevauchée ils arrivèrent au-dessus d’une colline et aperçurent le fleuve au loin; avec en toile de fond des volutes de fumée dans le ciel, premiers signes annonciateurs de Trois-Rivières. Celle-ci se précisa davantage au fil de leur approche. On pouvait distinguer quelques fermes, un ou deux chemins de terre, la portion d’un boisé défriché... Puis, quelques bâtiments apparurent au loin en dessous de la fumée, leurs contours se précisant de plus en plus. Une partie de la ville était protégée par une palissade en bois mais on ne pouvait dire que tout était entouré. Village de  quelques centaines d’habitants, celui-ci apparût à Stéphane comme petit et fragile. Il reconnaissait certains bâtiments au fur et à mesure qu’ils avançaient dans les faubourgs : Le Couvent des Ursulines, la Maison du Gouverneur, la Place centrale....

Ils s’engagèrent donc dans un chemin qui les mena tout droit à « L’auberge du Renard blanc ». Petite maison d’un étage surplombée par une mansarde où se situaient les chambres, elle avait malgré tout fière allure et semblait assez récente comme construction, du moins à la vue du bois extérieur. Un modeste bâtiment était situé du côté opposé à l’auberge et une minuscule cour intérieure s’ouvrait sur un immense potager. À travers la grille, Stéphane pouvait apercevoir des choux, des courges et d’autres légumes. Un homme sortit de l’auberge, salua le capitaine sans vraiment regarder Stéphane et prit les deux chevaux pour les mener dans l’autre bâtiment. Stéphane suivit le capitaine à l’intérieur et les deux s’installèrent au fond de la salle principale qui tenait lieu de salle à manger et de taverne.

Il observa la pièce rapidement. Celle-ci, contrairement à son équivalent de Montréal n’avait pas de foyer, celui-ci étant situé à l’arrière probablement aux cuisines. On pouvait sentir l’odeur de fumée qui s’en dégageait. Deux personnes étaient assises à une table, fumant une pipe et buvant un cidre local. Une autre était assise plus loin et mangeait. Bien qu’encombré, mal éclairée et enfumé, l’endroit apparût à Stéphane mieux tenu que le précédent. Un homme, portant un tablier, sortit de la porte des cuisines et se dirigea vers le capitaine et Stéphane : « Bonsoir capitaine, qu’est-ce qu’on vous sert ce soir ? » Celui-ci répondit : »Le pot au feu et une miche de pain ira pour moi. » « Et pour votre ami ? » de poursuivre l’aubergiste. Stéphane eut la pensée de demander une pizza (ce qui le fit sourire brièvement), mais il enchaina plutôt : »Un pot au feu m’ira très bien moi aussi.» Sur ce, l’aubergiste s’éloigna discrètement.

Au bout de quelques minutes, il revint en apportant les deux plats qu’il déposa sur la table, le tout accompagné d’une bouteille de cidre. Le capitaine déboucha la bouteille, se versa un verre et la tendit à Stéphane qui, machinalement, s’en versa également. Les deux attaquèrent le pot au feu qui consistait essentiellement en un mélange de légumes et de viande avec des pommes de terre. Stéphane, qui avait plutôt faim, mangea avec appétit et trouva le tout, franchement bon. »Ce n’est pas la cuisine de la salle à manger du Gouverneur et encore moins celle de ma Picardie natale, mais c’est quand même pas mal; n’est-ce pas mon cher Stéphane ? » lui souffla le capitaine De Courcy. »Pour moi, c’est même excellent, surtout après notre chevauchée » répondit Stéphane. Sur ce, l’aubergiste qui était revenu, s’assit à leur table : »Capitaine, certains coureurs des bois m’ont rapporté la nouvelle à l’effet qu’une flotte anglaise se dirige vers le Golfe St-Laurent et pourrait atteindre Québec d’ici peu ». Le capitaine De Courcy répliqua d’un ton sentencieux : «  Voyons, voyons, ce ne sont que des ragots tout  çà. Les anglais sont trop démoralisés par leur échec de l’année dernière pour rappliquer ainsi. Souvenez-vous de la flotte du lieutenant d’Arcy, elle n’a même pas pu s’approcher de la rive qu’elle avait déjà quelques boulets de canon sur son pontage ». L’aubergiste insista : « Oui, mais cette fois ce serait différent. La flotte anglaise serait beaucoup plus importante, commandée par un général nommé Wolfe. Et puis, il y aurait l’un des commandants, Ian Murray, qui serait terrible à ce qu’on dit. Un de mes cousins m’a informé qu’il avait ravagé toute la côte de l’Acadie, massacrant plusieurs habitants au passage. On parlerait même de déporter toute la population acadienne vers..... » »Assez, assez mon ami, la France est trop grande pour se laisser abattre ainsi ! » tonna le capitaine. Stéphane ne pût s’empêcher d’intervenir : » Mon capitaine, je pense qu’il a raison. Croyez-moi c’est quelque chose qui pourrait devenir périlleux pour toute la colonie ». Se retournant, le capitaine lui dit : »Bon vous aussi ? » Il est vrai que vous êtes de la Société du Lys d’Amérique. Vous avez des contacts que je n’ai pas » rugit alors le capitaine. Sur ces paroles, l’aubergiste regarda Stéphane l’air stupéfait. Il se leva, pris ses assiettes et disparût dans la cuisine. Interloqué, Stéphane se réfugia dans son mutisme.

Après quelques instants de silence, le capitaine ajouta : »Demain, nous irons aux Forges du St-Maurice pas très loin d’ici. Si vous le souhaitez, vous pouvez m’accompagner ou rester ici. J’en ai pour la journée et nous repartirons donc pour Québec demain ». Stéphane répondit : « Je vous accompagnerai mais je croyais que nous devions être à Québec rapidement. Cela nous retarde d’une journée et vous savez, avec ce que je transporte comme document, je ne suis pas.... ». »Bon, bon, çà va » fit le capitaine en lui coupant la parole. Sur ce, les deux se levèrent et allèrent se coucher, la nuit commençait à être déjà passablement avancée.

Stéphane se retrouva donc assis sur le lit de sa chambre. Comme l’endroit était plutôt calme, il se repassa tous les évènements récents dans sa tête depuis son arrivée dans cette époque. Qu’était-ce donc cette Société du Lys d’Amérique ? L’homme qui avait été amené de force par des individus ou des soldats masqués était-il encore en vie ? Cette foutu carte qu’il transportait le menait à quoi ? Son voyage temporel l’avait projeté en 1759, année ou chuterait la ville de Québec. Mais au fait dans quel état était la Nouvelle-France ? Et ce capitaine De Courcy, son attitude laissait croire qu’il ne se doutait de rien sur l’imposture qu’il jouait ? Mais, était-il si naïf qu’il en avait l’air ? Et lui Stéphane pourrai-il retourner à son époque ? Communiquer avec M. Ming ? Toutes ces questions, ses doutes et ses craintes s’entrechoquaient dans sa tête et affectaient sa capacité de télépathie. Il s’endormit avec toutes çà en tête et durant son sommeil fit un rêve étrange : À travers le visage de M. Ming, son ami David lui parlait mais ses propos étaient incompréhensibles. Puis, il revoyait par intervalle la figure menaçante de M. Ming. Il se réveilla donc en sursaut en plein milieu de la nuit et eut la désagréable impression d’une présence dans sa chambre. Se ressaisissant, il sauta de son lit et remarqua que le loquet de la porte n’était fermé qu’à moitié. Intrigué, il ouvrit celle-ci et glissa lentement sa tête à l’extérieur, le souffle coupé par l’anxiété. Rien, aucun bruit n’était apparent si ce n’était du ronflement du capitaine De Courcy qui lui venait de la deuxième chambre au fond du petit corridor.

Il se rassit sur son lit, médita et sans vraiment dormir pu se calmer et somnoler jusqu’aux aurores. Le chant du coq se fit entendre tôt le matin, Stéphane fût donc habillé et descendu dans la cour intérieure avant le capitaine. Il s’approcha de la porte qui donnait sur le bâtiment de traverse et observa au loin le fleuve avec en arrière-plan à gauche la ville de Trois-Rivières. Celle-ci, en ce matin de septembre 1759 se révéla sous un meilleur jour qu’à son arrivée. Le ciel était plus lumineux, il reconnaissait quelques bâtiments et le fond de l’air était plus frais. Au bout de quelques instants, il entendit la voix du capitaine De Courcy à l’intérieur de l’auberge et retourna dans la cuisine : « Bonjour capitaine, bien dormi ? » lui lança-t-il ? » Assez bien mon ami. Je comprends donc que vous venez avec moi aux Forges ? » de lui répondre le capitaine. « Si çà ne vous dérange pas, oui, j’irai avec vous » lui répliqua Stéphane. Ce à quoi le capitaine conclût, non sans une certaine hésitation: « Euh...... non c’est bien ».

Les deux déjeunèrent rapidement et partirent vers les Forges du St-Maurice. Au bout de quelques heures de chevauchée, ils aperçurent à l’horizon la rivière St-Maurice. Puis, quelques cabanes et fermes au loin lui indiquèrent qu’à cette époque cette région était vraiment clairsemée au niveau du peuplement. Finalement, le capitaine désigna une longue colonne de fumée qui pouvait être aperçue au loin. » Voilà, ce sont les Forges. Nous en avons pour une heure encore » dit-il à Stéphane. Ils s’engagèrent donc davantage sur un petit chemin de terre et, après quelques instants, croisèrent une vingtaine d’hommes. Certains d’entre eux, bûcherons de leur état, s’activaient à couper d ‘immenses épinettes et arbres feuillus. D’autres, charretiers de métier, traînaient les billots vers les scieurs qui s’activaient sur leurs victimes. Au loin, les charbonniers mettaient le bois sur ce qui s’apparentait à des huttes fumantes. Stéphane, qui se souvenait avoir visité les Forges de St-Maurice plus jeune s’en émerveilla en confiant à son compagnon : »C’est tout un travail que font ces gens là capitaine ! » « Hé oui, et c’est très bien organisé » ajouta celui-ci. Continuant son chemin, le capitaine salua de loin un homme qui semblait diriger un groupe de charbonniers.

Au détour d’un chemin de terre, celui-ci devint de roches et l’odeur de fumée se fit plus forte. Après un dernier boisé, les Forges apparurent distinctement à Stéphane. Celles-ci étaient imposantes et le complexe comportait plusieurs bâtiments dont le principal, la forge haute, était faite de pierres surmontées par une cheminée qui crachait continuellement de la fumée. Contemplant cette immense structure pour l’époque, Stéphane s’enthousiasmait. On pouvait y voir et sentir une activité incessante et intense pour l’endroit. Des chariots y déversaient des sacs de charbon de bois que des hommes apportaient à l’intérieur. Une immense roue à aubes tournait dans un certain fracas, Stéphane la distingua à l’arrière du bâtiment principal. Il observait le tout quand le capitaine lui lança : »Allez, je dois me rendre à la maison du forgeron pour y rencontrer le marquis De la Sablonière, cousin du comte d’Aquitaine, administrateur des forges pour sa majesté. »

Se dirigeant vers la maison du forgeron, un peu à l’écart des forges, Stéphane observa que celle-ci était un édifice de bonne taille, construit sur deux étages. Entrés à l’intérieur, le capitaine et lui s’assirent dans le vestibule où le valet alla annoncer leur présence. Un homme, plutôt petit et frêle, sortit de l’espace adjacent et reconnaissant le capitaine se dirigea immédiatement vers lui : « Bonjour capitaine, je vous attendais ». Le capitaine lui répondit : « Bonjour M. le marquis de la Sablonière. J’espérais bien pouvoir vous rencontrer durant mon périple vers Québec. Je vous présente Stéphane de La Rochelle, il est de la Société du Lys d’Amérique ». « Ah oui, un envoyé du clergé m’en a parlé il y a peu de temps » ajouta le marquis. Stéphane, un peu perplexe face à cette remarque (après tout, il n’était à cette époque que depuis 2 jours !) ne pu que marmonner : »Euh... enchanté de vous rencontrer moi de même M. le marquis ». Sur ce, le marquis entraîna le capitaine un peu à l’écart et lui souffla : « Venez, nous devons discuter de la situation avant votre départ ». Dans un même geste, il fit signe au valet de venir vers lui et, s’adressant à Stéphane lui mentionna : »Le capitaine et moi avons quelques affaires personnelles à régler. Ovila, ici présent, vous accompagnera jusqu’à la forge et vous fera visiter nos installations. Sur ce, il referma la porte de la chambre en s’engouffrant à l’intérieur avec le capitaine.

Un peu abasourdi, Stéphane se retourna vers le valet et lui dit : »Bon, est-ce qu’on peut aller les voir ces forges ? ». Celui-ci, obéissant tel un animal domestique dit simplement : « Très bien messire suivez-moi ». Sur ce, les deux hommes se dirigèrent vers la forge et y entrèrent par une porte de côté. Dès son entrée, Stéphane sentit l’odeur de la fumée lui monter à la gorge et il pouvait également percevoir la chaleur intense du haut fourneau qu’il distinguait au loin. Transpercé par un vacarme inouï, l’endroit était parsemé de saletés et d’odeurs de souffre mélangés à un air saturé par des millions de particules en suspension. Malgré ces conditions pénibles, des ouvriers allaient et venaient en s’activant à transporter des sacs remplis de roches, de sable et de charbon. Au bout de quelques instants, un homme plus grand que les autres s’approcha de Stéphane et de son « guide ».Les apostrophant, il leur lança d’un ton sec : » Messieurs, que faites-vous ici ? » Bien timidement, Ovila lui répondit : « Bien voici, M. Tremblay, messire Stéphane de La Rochelle qui accompagne un militaire de la cour du gouverneur en rencontre avec monsieur le  marquis. Messire Stéphane souhaitait visiter la forge ». L’homme ajouta : « Bon, çà va Ovila ! Mais ce marquis il ne vient jamais ici et il pense que nous pouvons travailler dans ces conditions ? » Sur ce, Stéphane intervint en disant : » Monsieur, je vous comprends et je me contenterais volontiers d’une vue rapide du haut fourneau. Son interlocuteur, surpris par la réponse toute simple de Stéphane lui mentionna : »C’est bon suivez-moi. En passant je me présente, Donatien Tremblay, assistant du maître-forgeron. Venez, nous nous apprêtons à faire une coulée de fonte ».

Les trois hommes se dirigèrent plus loin dans la forge. Au bout de celle-ci, dans un immense trou, Stéphane pu apercevoir les pierres du haut fourneau. La chaleur, déjà pressante, s’accentua  davantage au fur et à mesure qu’ils s’approchèrent. Quatre ouvriers étaient à côté du haut fourneau et quelques autres les observaient, ayant abandonnés au sol leurs sacs de pierre et de charbon de bois. Puis, en un coup sec, l’un des ouvriers retira la plaque du haut fourneau en enlevant les loquets avec une longue perche. Sur ce, un autre perça avec un pic la masse qui était à l’arrière de cette plaque. Immédiatement, un liquide commença à s’en écouler tel de l’eau jaillissant d’une source. Ce liquide, rougeâtre et en feu s’écoulait rapidement et les deux ouvriers restants s’activaient pour le canaliser vers du sable qui avait été étendu par terre. Sur le sable, on avait dessiné des formes diverses qu’on distinguait à peine. Le liquide, sous la main habile des deux ouvriers, remplissait les diverses formes et, au contact du sable, perdait rapidement son éclat rouge vif pour passer au vert, puis au gris. Le spectacle était hallucinant pour Stéphane, qui y voyait pour la première fois la sidérurgie de l’époque en action. Même les autres ouvriers observaient avec un silence respectueux leurs collègues. Le tout se déroula assez rapidement et lorsque toutes les formes furent remplies l’ouvrier qui avait percé la masse à l’intérieur du fourneau, réintroduisit de l’argile pour colmater la brèche et referma la porte ainsi que les loquets. Au sol, les formes fumantes avaient pris du tonus et on pouvait maintenant y distinguer à gauche une plaque de métal, à droite un chaudron et plus loin une série de couteaux. Stéphane ne cessait de répéter tout bas: »Wow, quelle merveille !» « Les formes et les pièces bien qu’encore très imparfaites, seront affinées par  nos forgerons » lui lança Donatien Tremblay qui, du coin de l’oeil, avait remarqué l’émerveillement de Stéphane lors de la coulée.  Ces paroles sortirent Stéphane de ses pensées et, observant que les ouvriers avaient repris « ballet industriel » dans un tourbillon de poussière, il regarda Donatien et Ovila en lui disant : »Merci, j’ai vu ce que je voulais voir ». Sur ce, Ovila l’entraîna vers la porte de sortie et bientôt ils furent à l’extérieur de la forge où Stéphane, refermé sur lui même, réfléchissait sur son expérience. Ainsi donc, on avait là une base de structure industrielle en Nouvelle-France ! C’était peut être la seule, mais pour l’époque, tout ce complexe Des Forges du St-Maurice produisait du métal avec un procédé moderne qui fonctionnait. Et tout ce complexe industriel, de la forge à l’entrepôt, lui apparaissait structuré, avec des ouvriers compétents. On était loin du folklore des coureurs des bois vivant de la chasse et de la pêche !

Les deux entrèrent donc dans la maison du forgeron et Stéphane s’assit à l’extérieur de la chambre où le marquis et le capitaine étaient réunis. Ovila se réinstalla derrière son comptoir et au bout de quelques instants deux hommes entrèrent. L’un d’eux s’adressant à Ovila, lui lança : »Je veux rencontrer le marquis ! Çà n’a pas de bon sens, ces prix et ces taxes ! » Ovila, d’un ton calme lui indiqua : »Monsieur Corriveau je vous l’ai déjà dit, le marquis ne vous verra pas là-dessus. Ce sont les prix et si vous avez besoin des outils qui sont fabriqués à la forge, vous devez payer les taxes du roi ». L’autre homme, qui l’accompagnait répliqua : » Ces prix ne servent qu’à enrichir le gouverneur et à payer les fêtes du roi en France ! Nous, nous la travaillons cette terre et nos enfants ont tout juste de quoi se nourrir pendant ce temps là ». »Vous connaissez la proclamation du gouverneur monsieur, elle est claire ! »de répliquer Ovila qui, somme toute tentait de calmer le jeu.  Les deux hommes qui avaient déjà retraversés la porte s’arrêtèrent et l’un d’eux, se retournant lança : »Oui je la connais la proclamation. Mais je sais aussi que les mêmes outils de forge se vendent la moitié du prix dans les colonies anglaises du sud ». Sur ces mots, il referma la porte et les deux hommes disparurent.

« Ils ne sont pas commodes ces gens-là » fit remarquer Stéphane à Ovila. « Heu.... oui, mais vous savez, ils n’ont pas tout à fait tort. D’ailleurs, mon oncle Simon DesGroseillers m’a souvent dit que l’insatisfaction des colons et des habitants de ce pays causerait la perte de cette contrée pour la France. Et vous savez, il est le filleul d’un personnage assez célèbre et populaire dans ce coin de pays. Sans doute, l’ignorez-vous, mais son parrain Médart Chouart Desgroseillers est un grand explorateur qui a découvert au nom du roi, une grande étendue de territoires vers l’ouest ». Stéphane, qui se souvenait de ce célèbre explorateur ne pu qu’acquiescer d’un hochement de la tête.

Au bout de quelques instants, des voix plus fortes se firent entendre à travers la porte et après une accalmie celle-ci s’ouvrit pour laisser passer le capitaine De Courcy avec, à sa suite, le marquis. Le capitaine avait la figure légèrement rougie pendant que le marquis esquissait un sourire figé. »Décidément, c’est une journée orageuse » pensa Stéphane qui suivit le capitaine à l’extérieur. Sans dire un mot, celui-ci enfourcha son cheval et les deux repartirent vers Trois-Rivières en pressant le pas car la journée était avancée. »Tenez, nous mangerons en chevauchant », grommela le capitaine en tendant à Stéphane un morceau de pain et un bout de fromage. Comme il semblait contrarié et qu’il restait silencieux, Stéphane ne tenta pas d’engager la conversation. Il s’appliqua plutôt, après avoir avalé son pain et son morceau de fromage, à user de télépathie pour entrer en contact avec l’esprit du capitaine.

Réussissant à se concentrer difficilement car la chevauchée le distrayait, il ne pu que percevoir certaines sensations et informations hétéroclites : »Ce connard de marquis ! Son double-jeu, la mission du gouverneur, la protection du messager et, toujours ce sentiment d’urgence ! » À la nuit tombante, les deux aperçurent de nouveau Trois-Rivières au loin. Au début simplement la fumée des cheminées et plus clairement la lumière de bougies filtrant à travers les fenêtres. Arrivés dans la rue qui donnait sur leur auberge, les deux hommes débarquèrent de leurs chevaux et s’avancèrent dans la nuit noire. Soudainement, Stéphane sentit un mouvement derrière lui et, esquissant un mouvement de côté, il reçût un coup directement à l’épaule gauche. La douleur lui transperça le dos et il fût projeté vers le côté. Au sol et assommé, il eut néanmoins la présence d’esprit de se rouler sur sa gauche et évita ainsi le coup de hache qui lui frôla le bras droit. Toujours au sol, avec ses pieds il décrocha un coup sur la jambe de son agresseur et en un bruit sec, le genou de celui-ci craqua. L’homme ainsi blessé se mit à hurler de douleur, ce qui détourna l’attention de l’autre agresseur qui s’acharnait à coup de bâton sur le capitaine. Celui-ci, ayant été également pris par surprise, était au sol sans connaissance, alors que son attaquant semblait le fouiller à travers ses vêtements. Stéphane se releva d’un trait et ramassant le bâton abandonné au sol par son adversaire, il s’en saisit pour se rapprocher de l’autre agresseur. Ainsi, il décocha un léger coup de bâton sur le bras de celui-ci, qui en perdit son couteau. Puis, d’un deuxième coup porté directement au menton, il le projeta au sol. S’attaquant au troisième, il le projeta au loin et se mis à sa poursuite. Son adversaire sentant son infériorité se mit à courir et disparût dans la nuit au détour d’une clôture.

Revenant sur ces pas en tenant son bras endolori, Stéphane remarqua que les deux autres agresseurs avaient également disparu. Il s’approcha du capitaine qui, gémissant au sol, était évanoui. Stéphane se pencha vers lui et, tout en le réveillant, remarqua que sa cape avait été enlevée et que sa chemise était en partie ouverte; comme si on l’avait fouillé pour lui voler quelque chose. Au bout de quelques secondes, le capitaine repris ses esprits et se releva péniblement. »On a tenté de nous voler mon cher Stéphane ! » Celui-ci lui répondit : »Hé oui, et ce qu’ils cherchaient n’était pas sur la bonne personne ». « En tout cas, vous vous êtes drôlement bien défendu à ce que je vois. Ils étaient combien au fait ? » lança le capitaine. « Trois, mon capitaine ». »Trois ! » s’exclama celui-ci « et vous avez réussi à vous en tirer sans moi, qui suis là pour vous protéger ! » « Me protéger de qui ou de quoi mon capitaine ? » répliqua Stéphane. « Heu.... bon, çà va, on en reparlera plus tard » lui dit en hésitant le capitaine. « Mais, par tous les dieux, j’ai dorénavant une dette envers vous maintenant Stéphane. Je peux vous appeler ainsi maintenant, n’est-ce pas ? » Stéphane, qui décoda ainsi la première forme de respect du capitaine à son égard lui répondit avec un sourire narquois : « Bien sûr, mon capitaine ».

Stéphane se pencha et ramassa au sol un objet qui brillait dans le noir, en-dessous d’un arbuste. « C’est un couteau, mon capitaine, il y a même un sigle sur le manche » dit-il en lui tendant. »Diable, c’est un couteau de la milice » s’écria le capitaine. « Que pouvait-il bien faire entre les mains de ces trois malfrats ? » »Volés ou leur appartenant ? » lui souffla Stéphane. « Nous verrons tout cela à Québec Stéphane. Rentrons maintenant, il est tard ». Sur ce, ils pénétrèrent dans l’auberge qui était mystérieusement silencieuse. Là où on se serait attendu à voir l’aubergiste de garde, il n’y avait personne. Intrigué, Stéphane n’en souffla mot au capitaine et les deux regagnèrent leurs chambres respectives; non sans s’être servi dans le garde-manger. Compte tenu de l’heure tardive et des émotions, ils avaient faim. »Bonne nuit mon capitaine » dit Stéphane; ce à quoi celui-ci répondit : »Bonne nuit Stéphane. N’oubliez pas, debout demain à l’aube ».

Dans sa chambre et assis sur sa chaise, Stéphane dégusta les morceaux de porc séché, le pain de seigle et la pomme qu’il avait ramassés dans les cuisines. Comme le capitaine, il s’était également ramassé une petite bouteille de couleur bleue/vert et ornée d’un bouchon de liège. Avec le couteau qu’il avait conservé, il réussit à déboucher la dite bouteille et se mit à la boire lentement. Le liquide, qui était en fait une liqueur locale, faites à base de baies sauvages (la fleur de Chicoutaï), lui coulait dans la gorge en le réchauffant. Bien qu’un peu fort en alcool, le gout n’en était pas moins sucré et agréable. Buvant ainsi tranquillement, il réfléchissait à sa journée qui avait été certainement la plus mouvementée depuis son arrivée dans cette époque. Il tenta de se concentrer pour activer sa concentration et sa télékynésie mais l’alcool faisait son effet. N’y arrivant pas, il s’endormit tout habillé sur son lit.

Le lendemain, le réveil fût plutôt laborieux et provoqué par la voix du capitaine que Stéphane entendit à travers sa fenêtre. Il comprit rapidement qu’il était en retard. Se levant précipitamment, il ramassa son sac d’effets personnels, s’assura qu’il avait bien la carte dans son enveloppe et descendit les escaliers. Arrivé dans la cour intérieure, il vit le capitaine se retourner vers lui en lui disant : »Hé bien, je vois que l’eau de vie de ce pays vous aura fait prolonger vos rêves ce matin, mon cher Stéphane ! » « Heu...., oui, mon capitaine » répondit mollement Stéphane. « Allez vous nettoyer un peu dans l’écurie pendant que je ramasse une miche de pain aux cuisines. Nous partons dans quelques minutes ». Sur ce, Stéphane se dirigea au fond de la cour où, en entrant, un miroir brisé était accroché au-dessus d’un plat remplit d’une eau plutôt sale. Poussant un cri de dégout, il se tenait debout, ne sachant que faire. Il sentit alors une présence dans son dos, et se retournant, il aperçut l’une des servantes de l’hôtel qui lui dit : »Tenez messire, prenez plutôt cette eau, elle vous sera plus agréable ». Sur ce, elle vida au sol l’eau sale qui remplissait le plat et y reversa de l’eau propre. « Comment vous appelez-vous ? » lui lança Stéphane en se trempant les bras dans l’eau ». » Audrey, messire. Je suis la fille de Joseph et Azilda Gagnon ». »Enchanté, Audrey, lui répondit Stéphane, qui, ayant déboutonné sa chemise, se lavait avec l’eau du plat. Audrey, rougissant à la vue du torse nu de Stéphane, se détourna et repartit vers l’hôtel d’un pas accéléré. « Décidément, je ne maîtrise pas toutes les coutumes de cette époque »  songea Stéphane en la voyant s’éloigner. Sur ce, il aperçût le capitaine qui se dirigeait vers lui accompagné de l’aubergiste. Celui-ci, dès son entrée dans l’écurie, jeta un coup d’oeil oblique vers Stéphane et alla chercher la selle du capitaine. Stéphane lui lança alors tout bonnement : »Où est donc votre homme d’écurie ce matin ? » L’aubergiste hésita un moment puis répondit » Il est malade aujourd’hui » d’un ton qui n’invitait pas à la conversation. »Ah bon », fit simplement Stéphane qui avait par ailleurs remarqué l’étonnement du capitaine. Sur ce, les deux embarquèrent sur leurs chevaux respectifs et partirent rapidement.




En route vers Québec

À la sortie de Trois-Rivières, Stéphane ne pu s’empêcher de glisser au capitaine : » Cette maladie de l’homme d’écurie ne vous apparait-elle pas un peu douteuse mon capitaine ? » »En effet, mon cher Stéphane, je pense comme vous qu’elle est plutôt étrange compte tenu de l’agression dont nous avons été victimes hier. Je pense qu’il faudra ouvrir l’oeil car il se trame de bien drôles de choses en ce pays présentement ».

La chevauchée vers Québec se passa plutôt bien, surtout que la journée était magnifique et que la route longeait le fleuve. Çà et là, Stéphane pouvait remarquer une ferme à l’horizon, voir un cavalier de la milice au loin ou encore croiser un groupe de bûcherons défricheurs. Progressivement il se sentait vivre à cette époque avec la réalité et délaissait ses souvenirs du voyage intra-temporel. Il remarqua que plus ils s’approchaient de Québec plus les régions qu’il traversait étaient colonisées et les habitations se rapprochaient les unes des autres. Vers le milieu de la journée les deux hommes s’arrêtèrent à mi-chemin, dans une auberge près du village de Portneuf. L’auberge, en ce milieu d’après-midi, était quasi déserte. Seuls deux clients étaient assis à une table près de la fenêtre. L’aubergiste nettoyait ses chaudrons et à côté de la cheminée se tenait une femme aux cheveux noirs, habillée sombrement; s’activant avec un jeu de cartes. Stéphane et le capitaine s’installèrent et commandèrent leurs dîners : une poule au feu avec des légumes ainsi qu’une bouteille de cidre accompagnés d’un pain de ménage.

Le repas se déroula de manière plutôt silencieuse, Stéphane manifestant son mécontentement pour le cidre qui avait plus ou moins bon goût. En écho à ses plaintes, le capitaine lui répondit qu’à la cour du gouverneur, s’il en avait l’occasion, il lui ferait goûter un vin de Bordeaux spécialement importé pour les officiers. Et dont il connaissait le lieu d’entreposage, « sous clé » prit-il soin d’ajouter. À la fin du repas, l’attention du capitaine fût accaparée par cette dame aux couleurs sombres qui, manipulant ses cartes, s’adressait en chuchotant à l’un des clients. Intrigué, il demanda à l’aubergiste : »Qui est donc cette femme là-bas, mon cher aubergiste ? » Celui-ci lui répondit : »C’est la vieille fille Corriveau mon capitaine. Son père était un producteur de fruits et légumes dans le coin. Depuis deux années qu’il est mort, la ferme a beaucoup périclité. Elle y vit encore avec sa mère qui est très malade. Elle aurait, parait-il, un don avec les cartes pour prédire l’avenir. Je la laisse s’installer quelque fois, plus par hommage à son père qui me fournissait en fruits et légumes ».

Sur ce, le capitaine avec un sourire en coin se leva et fit signe à Stéphane de l’accompagner; tout en se dirigeant vers la table de la liseuse de cartes. Pressentant un mauvais présage, Stéphane dit au capitane : »Allez capitaine, vous n’allez tout de même pas croire toutes ces sottises. On devrait partir si l’on veut se rendre à Québec avant la nuit ». Le capitaine se retournant, lui lança : »Pourquoi ? Cela ne prendra que quelques minutes. Vous n’êtes pas curieux de connaître votre avenir ? » Il s’installa en face de la liseuse de cartes et lui dit : »C’est combien pour moi et mon ami ici présent ? »Ce sera 1 louis chacun, gentilshommes », répondit-elle. Sur ce, le capitaine lui jeta les 2 louis sur la table et la liseuse de cartes, après avoir ramassé les deux pièces les mit dans une pochette à l’arrière de sa robe et commença méthodiquement à brasser ses cartes. Au milieu du processus elle s’adressa au capitaine pour lui demander de couper le paquet de cartes en deux. Puis elle reprit son brassage de cartes, cette fois-ci plus rapidement. Quand elle eût finit, elle fit une pause en se fermant les yeux et faisant rouler les cartes dans ses mains. S’adressant au capitaine elle lui dit : »Choisissez trois cartes messire, en les laissant sur la table sans les retourner ». Après avoir placé les cartes, Stéphane et le capitaine ainsi que l’aubergiste et son aide qui s’étaient joints à eux, observèrent en silence la liseuse de cartes. Celle-ci, les yeux fermés demeurait immobile sur sa chaise, puis soudainement ouvrait les yeux en se concentrant sur les trois cartes alignées sur la table. Elle en retourna une, le cinq de pique, suivi du roi de coeur et du dix de trèfle. Se tournant vers le capitaine, elle lui dit : »Gentilhomme, la carte de votre passé m’indique une vie plutôt pénible pour votre rang, faite de hauts et de bas. Je vois une jeunesse difficile, avec un père qui était très autoritaire envers vous. Plus vieux, vous avez accumulé des revers de fortune et de coeur. Je vois une jeune fille, prénommée Marguerite ou Madeleine, que vous sembliez aimer d’un amour sincère. Cet amour a été déçu et vous en portez encore les cicatrices. Par contre, la carte du présent vous place dans une position ambivalente mais de haute responsabilité pouvant vous apporter la gloire. Vous semblez être au centre d’évènements importants le pouvoir est près de vous en ce moment. Quant à la troisième carte, elle indique que le futur vous échappera si vous n’y prenez garde. Votre chute sera d’autant plus brutale si vous faites les mauvais choix ». Sur ce, elle se ferma les yeux et dit simplement : »C’est ce que je vois à travers les cartes ».

Le capitaine demeura songeur, n’osant pas faire de commentaires. L’aubergiste, son aide et les deux clients qui s’étaient rapprochés l’observaient avec un mélange d’admiration, d’envie et d’incrédulité. Le capitaine se retourna vers Stéphane et lui dit laconiquement: »C’est à votre tour mon cher ». Celui-ci, qui s’était résigné à l’idée qu’il ne s’en échapperait pas s’assit devant la table en face de la liseuse de cartes. Elle le regardait droit dans les yeux. Elle commença à brasser les cartes en reprenant le même manège qu’avec le capitaine. Stéphane se concentra alors sur son visage et, mobilisant progressivement son énergie psychique, il tenta de pénétrer dans son esprit. M. Ming avait commencé, avant son voyage intra-temporel, à lui enseigner les techniques avancées de la télépathie/télékynésie. Par contre, le voyage l’avait affecté et il ne maîtrisait pas le procédé au complet. De plus, cette liseuse de cartes possédait manifestement un don car son esprit était complexe à percer. Coupant machinalement le paquet de cartes, Stéphane redoubla d’effort mental pour tenter de percer et de prendre le contrôle de l’esprit de la liseuse de cartes; craignant qu’elle ne dévoile à tous sa vraie origine. Celle-ci posa alors sur la table les trois cartes habituelles, une pour le passé, une pour le présent et une pour le futur. Elle se ferma les yeux en se concentrant.

Stéphane sentait à travers ses efforts mentaux qu’il perçait l’esprit de cette femme. Mais il n’y voyait que de la confusion, une enfance heureuse, une vie d’adulte marquée par le deuil, puis un sentiment d’abus commis à son endroit suivi d’une grande solitude. Il s’accrocha alors à ce dernier sentiment de la femme qui était devant lui et il entreprit sa démarche d’auto suggestion à l’esprit de celle-ci afin de la déstabiliser davantage. Elle commença par émettre des sons gutturaux prononcés et devint légèrement agitée, faisant osciller sa tête de gauche à droite. Soudainement elle s’arrêta net et ouvrant les yeux, elle planta son regard dans celui de Stéphane avec un air menaçant. Le capitaine, l’aubergiste et les deux clients ne purent réprimer un sursaut d’étonnement. Stéphane, qui avait été surpris par ce regard et avait brièvement perdu le contact qu’il avait engagé avec son esprit, se ressaisit rapidement en frappant sur ce sentiment de solitude présent dans l’esprit de la liseuse de cartes. Celle-ci baissa les yeux et souleva alors la première carte, le trois de trèfle, suivi de l’as de coeur et finalement du joker. À la vue de ces trois cartes, elle sursauta et dit : »Hum, trois de trèfle, je vois une vie monotone et sans ambition, messire, vous......comment dire....... vous cherchiez. Puis, l’as de coeur m’indique......, c’est difficile.... je ne puis me concentrer...... vous.......vous semblez avoir fait un très long voyage......vous ne semblez pas être de la région et vous apparaissez....... comment dire..... investit d’une mission plus.....grande que vous ! » Elle referma alors ses yeux et dit en s’agitant davantage : »Ah.... ce mal de tête ! » Tentant de se reprendre, son regard se porta alors vers la troisième carte, le joker, et elle balbutia : « Quant au futur, je ne vois qu’un.... immense trou, la noirceur suivie d’une lumière intense et...... un sentiment de chute et de descente..... ». Elle s’arrêta alors d’un coup sec, complètement épuisée. Poussant un cri en levant les yeux au plafond, elle ramassa ses cartes et se leva pour disparaître en courant à travers la porte d’entrée.

Stéphane, immobile sur sa chaise, était livide et incapable de parler. Le capitaine et les autres « spectateurs » demeuraient silencieux. Ce silence dans l’auberge dura au moins une minute et ne fût brisé que par le miaulement inattendu du chat de l’auberge qui réclamait son dîner. C’est alors que Stéphane, se retournant vers le capitaine, lui dit d’une voix brisée : »Allez capitaine, reprenons notre route vers Québec ». Celui-ci, acquiesça de la tête en ramassant sa cape et son chapeau. Il jeta nonchalamment quelques louis à l’aubergiste et traversa la porte avec Stéphane à sa suite. Les deux reprirent ainsi leur voyage, anxieux d’arriver rapidement à Québec. Mais également perturbés par leur expérience de....cartomancie !

C’était le milieu de l’après-midi et la brise de ce mois d’août se faisait plus fraîche. »Ah, le fleuve ne doit pas être très loin, on sent le vent du large » dit le capitaine à l’intention de Stéphane. Celui-ci, encore épuisé par son expérience, était perdu dans ses pensées et se concentrait sur son chemin. Il ne fit que répondre un banal « Ah bon ! Oui mon capitaine » et se referma sur lui-même. Réalisant le désarroi de son compagnon, le capitaine lui lança : »Allez Stéphane, nous approchons de Québec où vous serez certainement invité à la cour du gouverneur. Et puis, vous serez logé dans la citadelle avec les sous-officiers. Si vous le souhaitez, je vous inviterai à souper dans la cuisine des officiers, on y mange très bien ! » À ces propos, Stéphane releva la tête et acquiesça d’un sourire en coin. Au même moment, un coup de fusil retentit et le cheval du capitaine se cabra. Celui-ci, qui finalement était plutôt un piètre cavalier, s’accrocha péniblement à la crinière de son cheval en criant : »Ho la ! Ho la ! tranquille ma belle ». Au même moment, trois hommes surgirent des bosquets à l’avant et  deux autres apparurent à l’arrière en pointant leurs mousquets. L’un de ceux qui était à l’avant s’écria : »Halte ! Au nom du roi arrêtez-vous ! » Le capitaine, qui avait retrouvé son équilibre mais perdu son chapeau leur cria : »De quel droit au nom du roi ? Je suis Olivier de Courcy, capitaine au service de sa majesté le gouverneur ! » Et ce sur, il déboutonna sa cape où sur le côté gauche de sa chemise était brodé un sceau marqué d’une fleur de lys. À la vue de ce signe, l’officier qui s’était avancé répliqua : »Je n’ai que faire de ce sceau, montrer moi votre lettre de créances du gouverneur ». Le capitaine, offusqué par une telle demande s’empourpra davantage en s’écriant : »Comment osez-vous, lieutenant ? » »Ce sont les ordres messire. Avec la présence de la flotte anglaise à l’embouchure du fleuve, les espions à la solde des anglais se sont multipliés au cours des dernières semaines. Nous devons nous assurer que ceux qui entrent à Québec sont de légitimes sujets de sa majesté. C’est un ordre qui nous vient directement de l’entourage du marquis de Montcalm », lui répondit le jeune lieutenant, d’un ton ferme mais poli.

Stéphane, qui observait la scène finalement avec un certain plaisir, remarqua cette assurance sans outrance ni prétention qui se dégageait des propos du jeune lieutenant français. Celui-ci, comme les soldats qu’il commandait, était vêtu d’un chapeau de feutre noir, avec une veste d’une teinte de bleu et de gris et des pantalons bouffant au niveau des genoux. Le tout se terminait par des bas et des souliers qui n’avaient pas l’air très confortables. Armés d’un mousquet, ils portaient tous un sac de cuir à la taille et une baionnette sur le côté. Le capitaine, grommelant quelque peu, finit par se retourner et fouillant dans une sacoche accrochée à l’arrière de son cheval en ressortit un bout de papier plié qu’il tendit vers le lieutenant. Celui-ci s’approcha du capitaine et, après une lecture du document, se mit au garde à vous en lui remettant la lettre. Réconforté dans son statut, celui-ci lança au lieutenant : »À quel régiment appartenez-vous jeune lieutenant ? » »Le régiment de Carignan » lui répondit alors le lieutenant qui s’empressa d’ajouter : »Je me présente, lieutenant Victor Chênevert, mon capitaine ». Le capitaine, qui avait remis sa lettre de créances dans sa sacoche lui répondit : »Enchanté lieutenant Chênevert et conservez votre vigilance. Nous devons nous rendre à Québec avant la tombée de la nuit et par conséquent je vous salut ».

Le capitaine et Stéphane repartirent à travers le boisé à l’intérieur duquel une route s’enfonçait. Stéphane, quelque peu amusé par la scène, lui lança: »Çà c’est mieux déroulé qu’avec les indiens, n’est-ce pas mon capitaine ? »  Celui-ci, ne comprenant pas l’ironie des propos de Stéphane, se contenta d’un simple : »Ce sont de bons soldats, ils ne faisaient que leur travail. Décidément, cette flotte anglaise avec Wolfe à son commandement ne sera peut être pas de tout repos finalement ». Cette réplique du capitaine intrigua Stéphane, qui se demandait où le capitaine avait bien pu apprendre le nom du commandant de la flotte anglaise James Wolfe ! Finalement, au bout d’une heure, les deux sortirent du boisé pour rejoindre une route qui longeait le fleuve. Après la traversée d’un pic rocailleux, un terrain plat apparût et, alors que le soleil couchant brillait encore de tous ses feux; la ville de Québec se dessina progressivement sur la courbe de l’horizon. Au loin, Stéphane pouvait apercevoir quelques bâtiments et, juste à côté du fleuve en bas de la côte, une série de voiliers amarrés au port. La plupart étaient petits mais il distingua également deux  ou trois plus grands navires. Accélérant le pas les deux cavaliers progressèrent rapidement sur la route du fleuve. Plus ils avançaient, plus ils distinguaient les habitations de la basse et de la haute ville qui se détachaient. À gauche, face au fleuve et tout en haut de la côte, apparaissaient les fermes des environs. Et du côté de Lévis des volutes de fumée pouvaient être aperçues s’élançant vers le ciel. Cette scène créait une atmosphère somme toute saisissante avec le mélange du soleil couchant et ses rayons illuminant l’eau bleutée du fleuve, lui-même bordé par les deux côtes. Au tableau qui s’offrait s’ajoutait également les lumières qui commençaient à éclairer la ville et les villages des environs, parfumés par l’odeur du feu de bois qui se dégageait d’un peu partout.

« C’est une belle vue » se dit en lui-même Stéphane alors qu’ils arrivaient à l’un des postes de vigie, localisé dans les faubourgs de la ville. Le capitaine, voulant éviter de se faire prendre en défaut une deuxième fois, avait déjà sortit sa lettre de créance du gouverneur. À quelques mètres des soldats qui s’étaient alignés, il leur lança : »Voilà messieurs ! Je suis le capitaine De Courcy et j’ai ici ma lettre d’autorisation du gouverneur ». Un des soldats s’approcha, prit le papier et le remit à un sous-officier qui était resté en retrait. Celui-ci, après la lecture du document, le redonna au soldat en lui faisant un signe de la tête; puis il se retira à l’écart. Les soldats s’écartèrent pour laisser passer les deux cavaliers. « Pas très jasant l’officier » fit Stéphane à l’intention du capitaine. Son compagnon ne porta guère attention à la remarque et tous deux s’approchèrent de l’entrée de la ville.

La grille, où de chaque côté se dressait des murs de briques, était encore ouverte à cette période de la journée. Seuls deux soldats montaient la garde et l’un d’eux, reconnaissant le capitaine, lui sourit en en se dirigeant vers lui. »Bonjour mon capitaine, cela fait un bail qu’on ne vous a pas vu !», lui lança-t-il. Le capitaine, que Stéphane percevait de plus en plus comme un homme fier (bien que maladroit et un peu naif finalement); s’exclama : »Hôla ! Soldat Sanscartier comment allez-vous ? Toujours sous les ordres du lieutenant De L’Étoile que j’ai crû apercevoir au poste de vigie plus en bas, près de la côte du fleuve ? Il ne m’a pas semblé bien heureux de me voir celui-là. Sans même me saluer il s’est éclipsé au poste de garde ». Le soldat Sanscartier, faisant une pause et hésitant manifestement à parler, s’approcha du capitaine et de Stéphane en murmurant : »C’est que vous savez il se passe des choses étranges dans la ville actuellement. Il y a cette rumeur qui s’est répandue dans la population à l’effet qu’une flotte anglaise de sept bateaux et de 7 000 soldats serait à l’embouchure du St-Laurent. Ils auraient remonté le fleuve jusque vers Tadoussac. Aussi quelques deux cents réfugiés acadiens des colonies du roi sur le bord de l’océan sont arrivés récemment dans les faubourgs de la ville. Cela a accentué le sentiment d’insécurité. Et puis, il y a aussi.... » et il s’arrêta net. Le capitaine s’exclama : » Allez, soldat Sanscartier ! Je suis un officier du gouverneur. Vous pouvez, que dis-je vous devez tout me dire ! » »Et bien capitaine, il y a également de drôles de rumeurs en provenance de la cour. Le gouverneur se serait fait désavoué par l’envoyé du roi. Il semble également que l’intendant Chartier manigance contre le gouverneur. La population, les canadiens, est de moins en moins fidèle dans son allégeance à la couronne. Il faut dire que les nouvelles taxes ont été impopulaires ». Le capitaine, rougissant, intervint en disant : » La flotte anglaise, les intrigues de la cour du gouverneur, l’allégeance de la population indigène. Tout çà n’est rien de neuf pour moi soldat Sancartier. Cela fait longtemps que ces choses là vont et viennent ici. J’ajouterais même que toutes les colonies de sa majesté ont ces problèmes. Prenez, quand j’étais dans l’île d’Hispanola dans les Caraïbes, c’était la... », le soldat Sancartier, qui s’était approché davantage l’interrompit : »Mais il y a plus troublant encore mon capitaine. Un des sous-officiers à la citadelle, qui est mon cousin, m’a parlé du meurtre du représentant de la Société du Lys d’Amérique à Montréal. Parait-il qu’il fût transpercé de trente coups de lame et que son corps fût jeté dans le fleuve à la hauteur des rapides au sud-ouest de l’île. Également, ici même à Québec, deux notables marchands ont été retrouvés morts dans la basse ville au début du mois; la tête défoncée par des coups de gourdin. Et puis, tout le monde parle de la disparition du curé Poirier la semaine dernière. Tous ces assassinats et disparitions sont suspectes vous ne trouvez pas mon capitaine ? » Celui-ci, visiblement secoué par toutes ces confidences ne pu que balbutier : « Heu..... oui....enfin, est-ce que la milice enquête au moins ? » »Apparemment que non mon capitaine. Ce serait plutôt la garde rapprochée du gouverneur elle même qui s’en occuperait » répondit le soldat Sanscartier. Encore plus surpris par de tels propos, le capitaine se contenta de hausser les épaules en disant : »Bon il se fait tard soldat et nous devons rentrer». Il poussa son cheval vers l’avant et s’engagea sur le chemin qui pénétrait dans la basse ville.

Stéphane, qui avait tout entendu, était pensif et serrait contre lui le fameux document qu’il avait récupéré à Montréal. Après quelques minutes à l’intérieur de la basse ville, les deux prirent le chemin qui montait à la haute ville. Au long de leur bref parcours dans la basse ville, il remarqua que les rues étaient presque vides car la nuit tombait. Çà et là, à travers les fenêtres des maisons, d’hôtels ou de commerces, on apercevait les lueurs des lanternes et des bougies allumées. Après avoir remonté la côte et atteint la haute ville, les deux cavaliers entrèrent dans l’enceinte  de la garnison et attachèrent leurs chevaux à l’extérieur. Ils entrèrent par la suite à l’intérieur du bâtiment principal et se retrouvèrent dans une salle où étaient attablés six soldats. Ceux-ci, à la vue du capitaine, se levèrent d’un trait au garde à vous. Marqué par tant de déférence, le capitaine leur dit d’un ton bourru : »Allez messieurs, repos. Vous nous permettrez quand même de nous asseoir et de manger un morceau avec vous ». Puis, s’adressant à celui des soldats qui semblait le plus jeune, il lui lança : »Vous là, allez à l’extérieur et occupez vous de nos deux chevaux qui ont bien besoin de repos. » Sur ce, le jeune soldat s’exécuta presqu’au pas de course. Ainsi, Stéphane et le capitaine s’installèrent à chaque bout de la table et se servirent dans le ragout de porc qui semblait des plus copieux. Ils débutèrent leurs repas rapidement, le tout arrosé d’un vin du pays et d’une miche de pain. La faim les tenaillait depuis leur arrivée dans les faubourgs de la ville.

Stéphane observait la scène en silence pendant que le capitaine, qui manifestement prenait plaisir à « gouverner », entretenait la conversation avec les soldats. Il était encore pensif et les mots du soldat Sanscartier résonnaient dans sa tête. Il refaisait en lui-même le périple de son voyage, ne se souvenant plus exactement depuis combien de temps il était dans cette époque. Il avait été comme englouti par son passage dans le temps et vivait de plus en plus comme un homme de la Nouvelle-France en 1759. Outre les propos du soldat, l’annonce de la présence de la flotte anglaise, les meurtres de la basse ville, ce marquis De La Sablonière aux forges de St-Maurice et l’assassinat du représentant de la Société du Lys d’Amérique; tous ces éléments le troublaient et l’interpelaient. D’autant qu’il réalisait de plus en plus à quel moment de l’histoire il avait été projeté : La chute imminente de la ville de Québec et de la Nouvelle-France au complet ! Moment historique pour lui-même, son peuple et en partie pour l’évolution de la civilisation occidentale.

Perdu dans toutes ses pensées, il était absorbé par sa réflexion et son esprit avait comme quitté son corps pour se loger « au-dessus de la pièce ». De là il voyait bien l’endroit, le repas et les huit convives (dont lui même). Cet état d’âme (ou d’esprit) lui arrivait à l’occasion. Son esprit sortait de sa tête et voguait au-dessus de l’espace physique où était resté son corps. Le sentiment de bien-être qui s’en dégageait avait un effet apaisant. Tellement apaisant en fait qu’il n’entendit pas la voix du capitaine De Courcy qui l’interpelait, de plus en plus fort. Jusqu’au moment où il fût réveillé par un « Stéphane dormez-vous ? » Il s’arracha alors à sa rêverie et constata que les six soldats et le capitaine l’observaient en souriant. Il dit alors : » Heu....heu vous.... vous disiez mon capitaine ? » Le tout fût suivit d’éclats. Le capitaine De Courcy lui lança : » Et bien, je vois mon cher Stéphane que l’air de la ville de Québec vous aura épuisé. Je disais simplement aux soldats ici présents que vous vous étiez passablement bien défendu lorsque nous fûmes attaqués par une bande de brigands aux Trois-Rivières ». Stéphane, qui était encore un peu dans le brouillard, lui répondit nonchalamment un simple : »Oui en effet merci mon capitaine » et s’empressa de terminer son assiette. Quelque temps après le capitaine se leva et, toujours un peu solennel face à une mini-cour d’admirateurs, lança : »Bon, messieurs, votre compagnie nous est agréable, mais mon compagnon et moi avons fait un long voyage et nous devons nous reposer ». Il se dirigea alors vers la porte avec Stéphane à sa suite.

Tous deux montèrent un escalier qui débouchait sur un long corridor. « Voici ce sont les chambres d’officiers. Vous allez dormir ici cette nuit » indiqua le capitaine à Stéphane en ouvrant la porte de la deuxième chambre. « Quant à moi, ma chambre est la deuxième avant la fin du couloir ». Stéphane, s’apprêtant à entrer, se retourna vers le capitaine et lui dit : »Bonsoir capitaine, mais au fait, que faisons nous demain ? » Celui-ci, souriant, lui répliqua : »Comment, vous ne vous en doutez pas ? Ce fameux document que vous transportez et qui est l’objet de tant de convoitises. Hé bien, nous allons devoir l’examiner avec le capitaine De La Chevrotière, le chef de la garde rapprochée du gouverneur lui-même. Nous verrons avec lui pour la suite. Donc à demain». Stéphane entra dans sa chambre d’officier sans attendre son reste. En refermant la porte, il observa distraitement les lieux et se dirigea vers la minuscule fenêtre qui était au-dessus de la table. La chambre était somme toute petite et ne comportait qu’un lit, une table de chevet, une chaise avec une table carrée et une armoire-penderie. Les murs, en briques, dégageaient une humidité frissonnante. Par contre, la vue qui s’offrait à lui de la fenêtre compensait largement. C’était un soir de pleine lune et il pouvait voir avec cette lumière de la pénombre, toute la basse ville ainsi que le port de Québec; puis le fleuve avec au loin les couleurs orangées et rouges du ciel couchant. De plus, il apercevait encore plus loin les lumières du village de Lévis et de la côte de Beaupré. Ému par cette vision magnifique et épuisé par les aléas des derniers jours, il déposa son sac, retira sa chemise et s’étendit sur le lit. Il s’endormit, pour la première fois depuis son périple, sans réfléchir ni penser à ce que serait le lendemain. Au loin, il entendait le vent du fleuve qui soufflait.

La ville de Québec

Il devait bien être 6 h 15 le lendemain matin car la lumière entrait à pleins flots par la fenêtre et les rayons lui chauffaient la joue. Stéphane se réveilla doucement en s’étirant dans le lit d’officier qui, finalement, n’avait pas été trop inconfortable.

S’habillant lentement, il entendit des voix et des bruits de pas dans le corridor. La majorité des officiers se levant tôt, il accéléra le pas et descendit dans la salle commune où il aperçût le capitaine qui, torse nu, faisait sa toilette du matin. Celui-ci lui fit signe de le rejoindre et lui dit : »Bonjour mon cher, installez-vous à mes côtés, j’ai bientôt fini ». Stéphane, plus ou moins réveillé s’accouda à côté du capitaine, et quand celui-ci eût terminé il s’approcha du vase pour se laver à son tour. À la vue de l’eau qui s’y trouvait, brunâtre, sale et plutôt dégoutante avec son filet de mousse de savon sur le dessus; il eût un bref mouvement de recul en lâchant un : »Dégueulasse ! » au capitaine, qui lui répondit tout de go : »Allez ! Pas de manières, ce n’est que de l’eau après tout ». Stéphane, réprimant son dégoût tant bien que mal, trempa la serviette qu’il avait dans l’eau sale et commença à se laver. La salle commune bourdonnait d’activité, les officiers jeunes et vieux circulant dans un certain brouhaha. Stéphane se rappela qu’à cette époque en Nouvelle-France, les bains étaient plutôt rares et qu’il devrait donc composer avec cette situation pour l’instant.

Quand il eût terminé le capitaine lui indiqua l’endroit où le repas aurait lieu, soit dans la deuxième salle à gauche du couloir. Stéphane, qui depuis son réveil devait aller se soulager, demanda où se trouvait les latrines. Le soldat de service dans la salle commune lui pointa le petit bâtiment qui était situé à l’extérieur du côté sud de la citadelle. Il pressa le pas car ce bâtiment, bien que situé à seulement deux cents mètres, lui semblait bien loin ! Arrivé à quelques 10 mètres de celui-ci, une forte odeur d’excréments le prit à la gorge et il remonta son foulard sur son nez. Par contre, plus il s’approchait et plus cette odeur devenait forte, transperçant ce simple bout de tissu; ce qui lui donna des hauts le coeur. Il repoussa du pied l’une des premières portes et entra. L’endroit exigüe empestait encore davantage avec une flopée d’insectes et de mouches qui virevoltaient dans tous les sens sur les murs de bois. Prenant son courage à deux mains il s’installa au-dessus du trou et s’exécuta. Une fois soulagé, il eût toutefois le réflexe de chercher le rouleau de papier de toilette. Constatant son absence il s’écria en lançant deux ou trois jurons bien sentis. Réalisant son erreur, il en ressortit violemment, les pantalons plus ou moins attachés, et remarqua au loin un bel érable encore couvert de feuilles vertes. Là se trouvait la solution à son problème ! Revenant de sa mésaventure « sanitaire », il descendit les marches de la colline menant à la citadelle, en se promettant qu’on ne l’y le reprendrait plus.

Stéphane s’installa à côté du capitaine et se servit dans les plats qui étaient sur la table. Omelette au jambon, fromage, pain, beurre et, luxe suprême, un pot de café, constituaient l’essentiel du repas. Le capitaine, qui décidément prenait un malin plaisir à « gouverner », racontait aux sous-officiers présents ses mésaventures lors de son affectation, cinq années auparavant, dans les Caraïbes. Peuplades cannibales, fauves, forêts dangereuses et pirates de tout acabit semblaient avoir été le lot de ce bon capitaine qui, sans être un menteur, avait décidément tendance à exagérer ses exploits. Enfin, profitant de ce répit, Stéphane mangea son repas tout en observant son environnement immédiat. C’était une belle salle, avec pour la première fois remarquait-il, un peu de luxe et de dorures sur les murs de briques. Çà et là étaient également dispersés des meubles, des chaises en bois sur lesquelles étaient déposés des peaux de castor et de loutres. Assez éclairée, la salle était de bonne dimension et l’accès se faisait par le biais de deux portes. L’une menant probablement aux cuisines et l’autre sur le corridor. Finalement, vers 6 h 30, tous se levèrent d’un bloc pour l ‘appel au changement de la garde du matin. Stéphane s’approcha alors du capitaine qui était demeuré en retrait et lui dit : » Alors, capitaine, où allons-nous aujourd’hui ? » Celui-ci, le prenant à l’écart, lui dit d’une voix discrète : »Nous allons avant tout rencontrer l’intendant Boudreau avec votre document. Après, nous verrons la suite car, pour l’instant, ma mission ne consistait qu’à vous ramener à celui-ci ». « Et cet intendant Boudreau, quel est son rang ? Quel type de personnage est-ce ? » questionna Stéphane. « Ah, Stéphane, on voit bien que vous n’êtes pas militaire vous avec toutes vos questions ! » répliqua le capitaine. « Bon écoutez, l’intendant Boudreau c’est un peu l’éminence grise du gouverneur Vaudreuil. Quoiqu’avec le nouvel émissaire du roi et les manigances de l’évêque D’Auteuil, son influence n’est plus aussi absolue qu’avant. Par contre, je pense qu’il est honnête et qu’il agit dans les meilleurs intérêts de la couronne et de la colonie. De toute façon, vous pourrez lui parler, car tout comme vous, il fait partie de la Société du Lys d’Amérique. Allez, il faut vous habiller, nous devons être chez lui d’ici une heure. Rencontrons-nous dans la cour de la citadelle d’ici trente minutes ». Sur ce, le capitaine se dirigea vers la porte donnant sur le corridor et disparût.

Stéphane le suivit et commença à monter les marches des escaliers menant à l’étage. En montant celles-ci il songeait à cet intendant Boudreau. Qu‘allait-il pouvoir répondre si celui-ci le questionnait ? Il était membre de cette fameuse « Société du Lys d’Amérique ». Au fait, en quoi consistait cette société secrète ? Toutes ces questions le préoccupaient car si on venait à apprendre qu’il n’en était pas membre, on douterait alors de sa véritable identité et dieu sait ce qu’on pourrait aussi penser. Il se résigna alors, dès son premier contact, à tenter par télépathie d’obtenir des informations sur cette société secrète et de tenter de devancer les questions de l’intendant. Il s’assit sur son lit et ferma les yeux dans le but de vider sa conscience et de prédisposer son cerveau à la rencontre. Au bout d’un certain temps il entendit par la fenêtre la voix forte du capitaine qui l’appelait. Se levant d’un bon il ramassa ses effets et descendit l’escalier. Dans la cour intérieure, le capitaine lui lança : »Bon, vous en mettez du temps à vous préparer. Vous êtes pire qu’une courtisane de la cour du roi de France ! » Stéphane ne répliqua pas et commença à marcher à ses côtés.

Jean-Thomas Robichaud

Un jeune homme dont les vêtements semblaient usés les suivait. »Qui est-ce mon capitaine ? » demanda Stéphane en le désignant. « C’est un acadien nouvellement arrivé à Québec à la suite de la conquête de sa patrie par les anglais. Il ne coûte pas cher et nous servira de valet pour l’instant ». Stéphane lui sourit en lui demandant son nom. « Jean-Thomas Robichaud messire » répondit l’acadien. Poursuivant leur marche les trois hommes débouchèrent sur une rue de la basse ville de Québec. Celle-ci était assez animée à cette heure matinale, les commerçants installant leurs étals alors que plusieurs passants et familles entières déambulaient. Au tournant de la rue, ils arrivèrent sur la Place Royale où Stéphane reconnût d’emblée, pour les avoir aperçus quelquefois, de nombreux bâtiments ainsi que l’Église Notre-Dame-Des-Victoires. Ils se dirigèrent vers l’immeuble du fonds à l’entrée duquel on pouvait apercevoir les armoiries de la Nouvelle-France. Entrant dans le vestibule, le capitaine fit signe à Stéphane et Jean-Thomas de s’asseoir sur le banc à l’entrée. Il se dirigea par la suite vers la porte et disparût derrière celle-ci. À travers la porte, Stéphane entendit sa voix qui réclamait l’intendant Boudreau.

Stéphane, qui était demeuré seul avec l’acadien Jean-Thomas Robichaud, entama la conversation avec celui-ci, décidé d’en apprendre le plus possible sur la situation de la flotte anglaise : »Jean-Thomas, vous êtes d’Acadie, n’est-ce pas ? » » Oui, messire » lui répondit-il. Stéphane ajouta : « Laissez tomber le « messire » et appelez moi Stéphane tout simplement, voulez-vous ? » Jean-Thomas, surpris par une telle demande, hésita en disant : »Heu.... oui, bon, c’est que.... très bien messire Stéphane ». Celui-ci reprit alors : »Expliquez-moi un peu ce qui vous a amené à Québec ». Sur ce, Jean-Thomas, qui semblait faire confiance à Stéphane, débuta son récit.

« Je suis né le 15 septembre 1730 d’une famille de cinq enfants dans le village de Port Royal. Mon père, Joseph-Armand Robichaud, était un marchand de bois de cette région et lui-même un descendant d’une famille du Poitou en France. Nous vivions assez bien dans notre village et ma famille était même mieux que l’ensemble de la population vous savez ! Étant l’aîné j’avais commencé depuis peu à remplacer mon père, qui était vieillissant, dans notre commerce familial. Je m’étais également fiancé au cours de l’été avec Évangéline Blondeau. Nous projetions de nous marier au printemps prochain. Au cours de l’été on avait entendu dire que les anglais avaient envahit le Fort Gaspareaux mais qu’ils nous laisseraient tranquille. La vie avait repris son cours normal bien que le maire de notre village faisait patrouiller les environs par la milice. Puis, un jour d’octobre, alors que je revenais de ma patrouille du matin comme milicien, j’aperçus au loin des soldats anglais à l’entrée du village. J’eus le réflexe de me cacher dans la forêt des Aboiteaux, celle-ci longeant le village et la rivière ». S’arrêtant tout à coup, la voix quelque peu étranglée par l’émotion, Jean-Thomas reprenait son souffle lorsque Stéphane, fasciné par son histoire s’exclama : »Et après Jean-Thomas ? » « Et bien je me réfugiai dans le haut d’un arbre, duquel j’apercevais la Place centrale du village. Tous les habitants y avaient été réunis, les anglais avaient mis les hommes d’un côté puis les femmes, les vieillards et les enfants de l’autre. Tout à coup j’entendis des coups de feu suivis d’une multitude de feux qui s’allumaient aux quatre coins de notre village. Vous savez c’était un village de cent cinquante âmes avec les fermes des environs. Donc au moment où les colonnes de fumée s’élevaient dans le ciel, une première rangée d’habitants sortit par l’entrée ouest du village. Et l’autre, celle où était regroupée les hommes, sortit du côté est. Figé dans mon arbre je ne pouvais rien faire que d’observer au loin, j’étais impuissant. De toute façon qu’est-ce que j’aurais bien pu faire ? M’élancer avec mon fusil ? Ils étaient cinquante soldats anglais et ils m’auraient abattu avant même que j’aie franchi 10 mètres ». Réprimant un sanglot, il ajouta : »Par contre, à un certain moment, j’aperçus deux hommes sortir des rangs et se mettre à courir dans les champs dans le sens opposé. Le premier fût abattu après cinq mètres et le second, blessé par une décharge des mousquets de deux soldats anglais, fût achevé à coups de baillonettes par ceux-ci et laissé pour mort sur le bas côté du chemin. Ce jeune homme, vous savez Stéphane, c’était mon plus jeune frère Édouard. Il n’avait que quinze ans. J’étais immobile dans mon arbre pendant que mon jeune frère se faisait assassiner et je ne pouvais rien faire ! J’eusse été courageux que je me serais rué sur les soldats anglais alors que lâchement je suis resté à l’abri ». Pendant que des larmes coulaient sur les joues, Stéphane glissa à Jean-Thomas Robichaud: »Ne vous culpabilisez pas ainsi. Les héros morts en martyrs sont souvent les moins utiles à leur cause. Le vrai héros est celui qui justement se cache temporairement et rebondit au bon moment. De toutes façons, vous n’y pouviez rien ».

Après un bref moment de silence, Jean-Thomas reprit : »Quand les anglais furent partis, j’ai pu enterrer Édouard et l’autre homme abattu, Siméon Dessureault, à l’extérieur du village à côté de la Maison Taillefer. Comme le village n’avait pas complètement brûlé je suis demeuré dans les ruines du magasin général pendant trois nuits. Puis un jour des hommes de « L’Acadie Royale » sont venus. Ils étaient cinq et je suis parti avec eux. C’étaient d’ex-miliciens qui n’avaient pas été capturés et qui vivaient dans la forêt de Restigouche. Nous étions quelques centaines à vivre là, à proximité des indiens Micmacs qui nous toléraient, et encerclés par les troupes anglaises du commandant Murray. Avec l’automne qui arriva, puis l’hiver qui fût très rude, de nombreux habitants moururent de froid et de faim. Le gibier des forêts environnantes se faisant rare et la rivière ayant gelé, nous ne pouvions presque plus nous nourrir. C’est ainsi qu’en janvier de cette année, épuisés par les privations, une centaine d’entre nous décidâmes de quitter le campement pour rejoindre la ville de Québec. Nous nous attendions à y retrouver l’armée du gouverneur et voulions le convaincre de nous aider à reprendre l’initiative pour chasser les anglais de l’Acadie. J’accompagnai notre représentant, Arthur Desrosiers, lorsqu’il visita le gouverneur. Celui-ci nous écouta distraitement et nous référa à l’ambassadeur Choisnel, l’envoyé du roi. Lui-même nous indiqua que sa majesté le roi de France Louis XIV n’enverrait plus de troupes en Nouvelle-France. Que nous aurions à prendre en main notre propre destinée ».

Stéphane, quelque peu médusé par ces dernières paroles lui dit alors: »Aucun de ces foutus chefs et commandants de parade n’a voulu lever le petit doigt pour vous ? Mais, c’est incroyable ! » Jean-Thomas, sentant l’intérêt de Stéphane pour sa cause ajouta : »Bien, il y a eu quand même le Chevalier de Lévis qui, avec le capitaine De Courcy, se sont activés pour tenter de lever un régiment d’expédition avec l’aide de quelques miliciens. Mais pour l’instant leurs efforts ont été vains. Entravés par les intrigues de la cour du gouverneur et ballotés par la rivalité entre l’ambassadeur Choisnel et l’intendant Boudreau. Et vous savez, plus le temps passe, plus ce sera difficile. Les derniers arrivants de l’Acadie m’ont dit que des bateaux anglais ont mis les voiles avec des centaines d’acadiens à leur bord. Leur destination serait l’Angleterre ou des contrées plus au Sud comme la Louisiane ».

L’intendant Boudreau

À ces mots, Stéphane demeurait pensif sur l’issue de tout cela, lorsque son attention fût détournée par la voix du capitaine qui l’appelait à travers la porte entrouverte du vestibule. »Attendez-moi ici, Jean-Thomas » fit-il avant d’entrer dans le bureau de l’intendant Boudreau. Au bout de la pièce, un homme plutôt frêle se leva et s’approcha de lui. Sa petite taille, contrastant avec le gabarit du capitaine De Courcy, provoqua un léger sourire chez Stéphane. Se ressaisissant, il se présenta en se disant que la prudence serait de mise et l’intendant lui lança : »Bonjour M. Stéphane de La Rochelle, je me présente, Joseph Boudreau, intendant du roi dans la ville de Québec ». Sur ce, tous trois s’assirent en anticipant la suite. L’intendant brisa la glace le premier en mentionnant à Stéphane : »Ainsi donc, mon cher, vous êtes membre de la Société du Lys d’Amérique ? » « C’est exact » lui répondit Stéphane. « Vous êtes de quelle section ? » répliqua l’intendant Boudreau. »Heu.....de Montréal » balbutia Stéphane qui, pris au dépourvu et l’esprit encore absorbée par l’histoire de Jean-Thomas, n’avait pu percer la pensée de l’intendant. Celui-ci, qui semblait prendre un malin plaisir à questionner Stéphane, en rajouta : »La section de Montréal. Laissez-moi voir ! C’est bien le bourgmestre De La Vérendrye qui la dirige n’est-ce pas ? » Sentant le tapis lui glisser sous les pieds, Stéphane ne pu que répondre : »Je pense que oui, c’est un nom que j’ai entendu. Quoique je suis nouveau dans cette section». L’intendant, sourcillant, ajouta une autre couche : « Nouveau ! Et l’on vous confie déjà une mission qui, à ce qu’on m’a dit, est une mission d’État ! C’est franchement étonnant ! » Cette phrase fût suivi d’un silence lourd de quelques secondes où Stéphane tentait par tous les moyens de se ressaisir  face au dilemme auquel il faisait face : Les questions de l’intendant étaient-elles vraies ou n’était-ce qu’un piège tendu pour le démasquer ? Cet intendant, qui à première vue, était favorable à la cause de la Nouvelle-France; de quel côté était-il réellement ?

Alors que Stéphane s’apprêtait à répondre, l’intendant le devança en lui disant : »Et, vous avez le code, que dis-je, le mot de passe de la Société ? » Stéphane, pressentant la question piège se risqua : »Mais, il n’y a pas de mot de passe, c’est le propre de la Société du Lys d’Amérique ». Satisfait, l’intendant Boudreau lui sourit en disant : »C’est bien. C’est très bien mon cher Stéphane. Alors, examinons ce précieux document que vous transportez et dont le capitaine De Courcy m’a parlé ». Sentant la sueur lui dégouliner dans le dos, Stéphane s’approcha de la table, ouvrit la sacoche sous son manteau, et en retira le parchemin qu’il déroula sur la table.

L’intendant Boudreau et le capitaine De Courcy, qui lui aussi prenait connaissance pour la première fois du document, demeuraient silencieux en observant la carte qui y était dessinée. À un certain moment, Stéphane se risqua : »La croix sur la carte, il me semble que c’est proche du village de Tadoussac, n’est-ce pas ? » L’intendant Boudreau, qui fixait la carte, lui répondit : »Oui, en effet, c’est à Tadoussac. Il me semble également que ce soit bien l’écriture de Mathurin Gagnon. Qu’en pensez-vous capitaine ? » Celui-ci ne répondit pas et l’intendant continua : »Oui, c’est bien son écriture, et ceci n’est pas un faux. Je me souviens très bien que Mathurin écrivait de cette façon. Maintenant, la question : Qu’est-ce qui peut bien avoir été caché à cet endroit marqué d’un X ? Mathurin était bien membre de notre Société du Lys d’Amérique. Mais il était toujours demeuré un peu en marge de celle-ci. Coureur des bois, représentant du roi et découvreur de nouvelles terres avec Des Groseillers, il était aussi un peu un négociant et un commerçant aux moeurs douteuses. Je l’ai longtemps soupçonné d’avoir détourné des royautés de la couronne perçues sur la traite des fourrures. Sa mystérieuse disparition il y a quelques mois avec l’arrivée de la flotte anglaise en Acadie n’avait fait que renforcer mes soupçons à son égard. Hum ! Il se pourrait que cela soit sa fortune mal acquise qu’il aurait enfouie. Remarquez qu’on en aurait bien besoin pour renflouer quelque peu nos coffres ! Mais alors, pourquoi cette mention sur la carte : « Ainsi la Nouvelle-France restera à jamais française ». Cela ne colle pas vraiment au personnage ». Le capitaine De Courcy se sentant obligé d’intervenir, lança : »Bon... bien Joseph, ce document n’est peut-être qu’un faux après tout. Quelqu’un aura inventé ce parchemin pour monter une histoire tout simplement. Peut-être même que... ». L’intendant Boudreau l’interrompit et continua de sa voix posée : »Non. Non Olivier. Ce parchemin est authentique. Il a bien été écrit par Mathurin, mais qu’est-ce qu’il y a là-bas, près de Tadoussac; il faudrait aller voir. De plus, comment ce parchemin est-il arrivé dans les mains de la Société du Lys d’Amérique ? C’est un autre mystère ». « Quelques mystères mais au moins une certitude, i.e. il faudra aller voir » ajouta Stéphane. « Oui, en effet, mon cher Stéphane » lui fit en écho l’intendant avec un sourire. Stéphane, qui avait anticipé la réplique, lui sourit également en ajoutant : »Monsieur Boudreau je suis l’homme qu’il vous faut pour aller à Tadoussac ». Au même moment des voix se firent entendre à l’extérieur, le bruit se rapprochant de plus en plus, jusqu’à ce que quelqu’un fasse irruption dans le bureau de l’intendant.

« Sire il faut que vous veniez voir. La garde du roi vient d’appréhender le meurtrier de l’hôtelier de la basse ville avec son complice, un espion à la solde des anglais ! » Sur ce, l’intendant, le capitaine et Stéphane sortirent en trombe de l’immeuble. À trois maisons de là était rassemblée une foule compacte d’environ cinquante personnes qui débordait dans la rue et les différents espaces publics. Pêle-mêle, les badauds et les commerçants des environs s’y étaient rassemblés. Une clameur s’éleva progressivement : »Assassins », « Traîtres » étaient les mots lancés à l’endroit des deux hommes qu’on exhibaient sur la place publique, au-dessus d’une plate-forme de bois construite à la hâte juste en face de la prison. S’avançant à travers cette foule compacte, l’intendant apostropha l’un des soldats qui était de garde :
-       »Antoine, de quoi s’agit-il ? » 
-       »Messire Boudreau, la garde du roi a capturé l’assassin de l’hôtelier de la basse ville. Il s’agirait d’un dénommé Eugène Sansfaçon. Et apparemment, son complice également a été capturé. Un certain Georges Siwi, qui était à la solde des anglais pour espionner nos fortifications ». 
-       »Où ont-ils été capturés ?» continua l’intendant. 
-       »Eugène était caché dans les bois et Siwi était plus loin. On l’a surpris au pied de la citadelle hier, après la tombée de la nuit »; répondit le soldat. 
-       »Et comment sait-on que ce sont eux les meurtriers de l’hôtelier ? »
-       « Ah, çà il faudra que vous posiez la question au lieutenant De Villiers. Tenez, il est là-bas, à côté des deux soldats » fit celui-ci en désignant au loin un homme très grand et qui avait fière allure.
-       « Merci Antoine. Allez, suivez moi » dit l’intendant Boudreau à l’intention de Stéphane et du capitaine tout en se frayant un passage à travers la foule.
-       « Bonjour lieutenant » fit l’intendant Boudreau lorsqu’il eût rejoint le groupe de soldats désignés.
-       « Bonjour messire. À qui ai-je l’honneur ? » répondit le lieutenant avec un air hautain.
-       « Je suis l’intendant Joseph Boudreau et je voudrais pouvoir interroger brièvement les deux prisonniers, si vous n’y voyez pas d’inconvénient» répondit celui-ci, non sans avoir été quelque peu surpris par l’attitude du lieutenant.
Le lieutenant, qui était passé d’un air hautain à un air méprisable, lui répondit d’un ton sec : »Il n’en est pas question ! Tout intendant que vous êtes, il s’agit avant tout de la capture d’un espion anglais qui relève de l’armée de sa majesté le roi de France ». »Et bien, on devrait pouvoir s’arranger avec moi alors ! » claironna le capitaine De Courcy qui était resté en retrait et n’avait pas été aperçu par le lieutenant. Il s’avança donc vers celui-ci en repoussant vers l’arrière sa tunique qui laissait entrevoir son grade militaire. Il s’adressa au lieutenant qui avait pali quelque peu : »Alors lieutenant, je me présente, capitaine Olivier De Courcy. Je désire interroger les prisonniers avec mes deux collègues ici présents ». Réprimant sa stupeur, le lieutenant se renfrogna et demanda d’une voix brisée à deux de ses soldats d’amener les prisonniers à l’intérieur de l’édifice. Le capitaine De Courcy, triomphant comme toujours dans ces situations, s’y dirigea précédé de l’intendant et de Stéphane, qui ne pouvait réprimer un sourire face à la moue du capitaine.

Les deux prisonniers, fers aux pieds, étaient assis chacun sur une chaise. Un soldat, montant la garde était posté de chaque côté. L’intendant Boudreau s’approcha et s’installa sur la chaise leur faisant face. S’adressant à celui situé à sa gauche il lui dit : »Quel est votre nom mon brave ? » L’homme à qui il s’était adressé semblait complètement perdu. Il était sale, de la bave lui sortait de la bouche, son regard était fuyant et il avait des tics nerveux qui lui faisait passer continuellement sa main dans ses cheveux. D’une voix gutturale, il répondit « Eu...gène ». L’intendant poursuivit : » Où habitez-vous ? » Après une brève pause, Eugène Sanfaçon répondit nerveusement : »Avec maman......ferme Charlesbourg... ». L’intendant continua : »Et vous connaissiez l’hôtelier De Repentigny ? » »Oui ! Ami de maman ! » s’exclama alors Eugène en poussant un cri de joie à la fin de sa phrase. Portant son attention vers Georges Siwi, l’intendant lui dit : »Ainsi vous êtes un espion à la solde des anglais ? » Celui-ci répliqua : »Non, je ne suis ni à la solde des anglais, ni à la solde de personne. Je suis de la nation Wendake et je ….» L’intendant Boudreau lui coupa la parole : »Vous n’êtes donc pas un sujet de sa majesté le roi de France ? » Georges Siwi s’apprêta à répliquer puis se retint et le silence se réinstalla dans la pièce.

Stéphane intervint en disant à Georges Siwi : »Quoique vous fassiez aux pieds des fortifications, votre châtiment ne pourra être pire que vous parliez ou non. Dîtes-nous donc alors la vérité. » Georges Siwi, surpris par cette intervention répliqua : »J’échangeais des peaux de castor contre de l’eau de feu que me fournit vos bons soldats de la milice ». Piqué au vif par cette réponse, l’intendant Boudreau s’écria d’un air menaçant: »Quoi ! Donnez-moi les noms de ces miliciens ! » Georges Siwi se referma aussitôt comme une huître et après quelques instants l’intendant se leva. En passant la porte, il marmonna à l’intention du capitaine et de Stéphane : »Suivez-moi messieurs ». Tous trois sortirent et lorsqu’ils furent à l’écart dans la rue l’intendant se retourna vers le capitaine en lui disant : »Bon, je dois me rendre auprès de l’évêque d’Auteuil. J’ai des choses à lui dire. On se verra demain soir au château du gouverneur. Il donne une petite fête en l’honneur de sa nouvelle courtisane dont j’ai oublié le nom. Je pense que c’est aussi une fête pour oublier les malheurs qui accablent la colonie. » Stéphane l’interpela : »Mais monsieur Boudreau les deux hommes qu’on vient de voir que va-t-il leur arriver ? » L’intendant, prenant une grande respiration lui répondit: « Ils vont certainement être pendus cette semaine. Le gouverneur Vaudreuil et Choisnel vont en faire une exécution publique à laquelle nos bons concitoyens de la ville de Québec, telles des brebis, se feront un plaisir d’assister en grand nombre ». Stéphane se reprit : »Mais monsieur Boudreau vous avez bien vu qu’ils n’ont rien à voir avec les crimes qu’on leur reproche. Eugène Sansfaçon est un déficient intellec.... heu, je veux dire un....simple d’esprit ! Quant à Georges Siwi, c’est peut être un trafiquant, mais çà n’en fait pas pour autant un espion à la solde des anglais ! »

L’intendant et le capitaine, surpris par cette diatribe de Stéphane, l’observèrent en silence. L’intendant planta son regard dans ses yeux et lui dit : »Mon cher Stéphane, vous me semblez définitivement plus perspicace que la moyenne des autres membres de la Société du Lys d’Amérique. Par contre, vous devrez apprendre à vous retenir quelque peu si vous voulez survivre ici. Bien sûr que ces deux hommes ne sont pas coupables ! Eugène Sanfaçon je connaissais très bien son père Théodore qui était un agriculteur de Charlesbourg. Eugène lui-même je le connais également un peu et il ne m’apparait pas avoir été capable de commettre le meurtre de l’hôtelier. Quant à l’indien Georges Siwi c’est un autre cas. Effectivement il n’est peut-être qu’un simple contrebandier innocent du meurtre dont l’accuse. Par contre nous vivons une période trouble. La France nous a lâché même si personne ici ne veut l’admettre. La flotte anglaise se dirige sur nous depuis le Golfe du St-Laurent. Nos finances sont à sec et le gouverneur est indécis avec tous ces personnages de la cour qui usent de leur influence comme si nous étions à Versailles. Donc la population des canadiens, du moins leurs notables, s’en inquiète. Et cela pourrait leur donner de bien mauvaises idées par rapport au pouvoir de sa majesté. Des idées semblables à celles du Sieur DesGroseillers par exemple. Donc une exécution publique de deux ennemis bien identifiés de la colonie, i.e. l’assassin et l’espion, cela calmera les esprits pour un certain temps ». Sur ces paroles il s’éloigna, laissant Stéphane bouche bée et le capitaine à ses côtés.

Ceux-ci retournèrent donc à la citadelle en marchant à travers les rues de la Basse-Ville de Québec. Arrivés à l’entrée de la citadelle, ils croisèrent Jean-Thomas qui les attendait. Le capitaine dit alors à Stéphane : » Bon, ce n’est pas tout mais moi j’ai des choses à faire. Je vous laisse avec Jean-Thomas et on se voit au souper dans la salle des officiers ». Stéphane, seul avec Jean-Thomas réfléchit longtemps à la situation des deux « innocents » qui allaient être pendus. Puis, Jean-Thomas lui glissa : »Messire... heu.... Stéphane, j’aurais une faveur à vous demander ». Stéphane se sortit de sa torpeur  »De quoi s’agit-il Jean-Thomas ? » « J’aimerais aller voir ma soeur qui travaille à l’auberge « Le Cochon perdu » dans la Basse Ville. Pae contre, je ne peux quitter la citadelle sans être accompagné d’un officier ». Stéphane s’exclama : « Mais je ne suis pas un officier ! » »Oui je sais. Mais les soldats de la citadelle ont entendu parler de vous par le capitaine. C’est comme si vous en étiez un pour eux » répliqua Jean-Thomas. Un peu perplexe face à ces propos et l’ampleur de sa « renommée », Stéphane répondit simplement : »Bon, ok, allons-y ».

L’exécution publique

Descendant vers la Basse ville, au détour d’une rue, ils aperçurent au loin un écriteau suspendu sur un mur avec la mention »Le cochon perdu ». Jean-Thomas dit alors à Stéphane : »Attendez moi ici, je n’en ai que pour quelques instants ». Stéphane s’assit donc sur le bord de la marche qui donnait sur la rue et attendit Jean-Thomas. L’auberge apparaissait à première vue bien tenue quoiqu’on pouvait y entendre de nombreux bruits et éclats de voix. Soudainement, Stéphane entendit des bruits de voix se rapprocher de la porte, de plus en plus forts jusqu’à ce que quelqu’un fût projeté violemment à travers celle-ci pour chuter lourdement sur le pavé de la rue. Il se leva alors d’un trait et porta secours à Jean-Thomas qui était étendue sur la chaussée et tentait péniblement de se relever. Sortant de la porte, un homme de forte carrure l’invectivait, le traitant de vermine et de fainéant. En retrait de l’encablure de la porte, Stéphane distinguait la silhouette d’une jeune fille. Jean-Thomas s’adressa à l’homme en lui disant : »Ne touche jamais à un cheveux de ma soeur, sinon j’aurai ta peau ». Piqué au vif par cette remarque, l’homme se jeta sur Jean-Thomas en le rouant de coups de poings et de pieds. Stéphane intervint en prenant l’homme par les épaules et il le repoussa alors violemment vers le mur d’entrée de l’auberge. Celui-ci se releva d’un bond et ramassa une fourche qui était adossée sur le rebord de la fenêtre. Tournant sa colère vers Stéphane, il fonça vers lui avec la fourche prêt à le transpercer avec les pointes de celle-ci. Stéphane, qui avait malgré tout conservé son sang-froid, se tourna légèrement sur le côté, et d’un coup de pieds sec et précis fit voler la fourche dans les airs. Prenant de surprise son agresseur, il introduisit son pied sous le genou de celui-ci et le fit basculer par-dessus son épaule, tel un judoka. Tombant au sol avec lui, il sentit la tête de son adversaire se frapper sur une pierre du pavé. L’homme perdit connaissance sur le coup. Craignant l’intervention de la milice, Jean-Thomas prit Stéphane par le bras en lui disant : »Vite sauvons-nous ! » Ne sachant que faire Stéphane se mit à courir à sa suite. Au tournant de la rue, il se retourna pour apercevoir l’homme étendu au sol alors que des clients de l’auberge se précipitaient à son secours.

Ayant couru au travers des dédales de plusieurs rues, Stéphane et Jean-Thomas s’arrêtèrent au pied de la colline menant à la citadelle. Stéphane s’adressa alors à Jean-Thomas : »Mais, Jean-Thomas, que c’est-il passé ? » Celui-ci, avec une colère contenu lui répondit : »C’est cet aubergiste, Auguste Chênevert, il se croit tout permis et tourne autour de ma soeur cadette, Florence. Je ne sais comment vous remercier de m’avoir secouru et sauvé des griffes de cet enragé. Vous êtes définitivement très fort au combat. D’ailleurs je n’ai jamais vu quelqu’un se battre de votre façon. C’est.... particulier ». Stéphane lui sourit et répondit : »Oui en effet c’est particulier ».

Les deux hommes arrivèrent à la garnison à la brunante. Jean-Thomas prit son chemin vers les écuries et les baraques des « serviteurs » de l’armée. Stéphane se dirigea alors vers la cuisine des officiers. S’asseyant à côté du capitaine De Courcy, celui-ci lui lança : »Allez Stéphane reprenez des forces car demain sera une journée chargée. Et vous partez le lendemain pour votre expédition vers Tadoussac ». Stéphane, surpris par cette annonce, le regarda d’un air dubitatif en lui disant : »Vous venez avec moi capitaine ? » Son interlocuteur lui répondit : »Et que non, l’intendant Boudreau me veut avec lui par les temps qui courent. Il se passe définitivement de drôles de choses à Québec actuellement. Mangez et allez-vous reposer car vous en aurez bien besoin. » Stéphane, songeant aux paroles du capitaine et à son altercation de l’après-midi avec l’aubergiste, se dépêcha de finir son repas et monta précipitamment se coucher. De sa fenêtre il entendait au loin les bruits du fleuve et le vent qui sifflait dans l’enceinte de la citadelle.

Le lendemain matin, Stéphane aborda le capitaine au déjeuner : »Alors capitaine, cette journée chargée elle commence par qui ou par quoi ? » Celui-ci, d’un ton bourru comme d’habitude, lui répondit : »L’intendant Boudreau veut que nous voyions l’évêque D’Auteuil. Donc je vous retrouve à la porte de la citadelle dans une heure. Stéphane compléta son déjeuner et après être passé voir Jean-Thomas attendit le capitaine à la porte d’entrée de la citadelle. Celui-ci arriva peu de temps après et tous deux partirent vers l’évêché de Québec. Descendant les rues de Québec vers le couvent des Ursulines, il sembla à Stéphane que les rues de la haute ville étaient encore plus animées que d’habitude. S’adressant au capitaine De Courcy, il questionna: »Capitaine, qu’allons-nous faire chez cet évêque D’Auteuil ? » Celui-ci levant les yeux au ciel s’exclama : »Bon dieu que j’aimerais bien le savoir ! Le commissaire de l’intendant Boudreau m’a simplement remis ce billet hier, m’indiquant l’heure de la rencontre. Chose certaine, ceci n’augure rien de bon car cet évêque D’Auteuil a le caractère d’une vipère ».

Le capitaine venait à peine de terminer ses paroles que, débouchant sur la Place d’Youville, ils aperçurent une foule d’une cinquantaine de personnes qui s’y étaient rassemblés. Au bout de la Place, adossé à un mur sur une structure en bois surélevée, des ouvriers s’affairaient à des travaux. S’arrêtant, les deux hommes observèrent la scène quand tout à coup Stéphane réalisa ce qui allait se passer : on allait pendre les deux prisonniers qu’il avait vus le jour précédant. Au fil du temps, la foule se fit plus nombreuse et bientôt plus d’une centaine d’habitants étaient rassemblés. Soudainement un murmure se fit entendre dans la foule, suivit d’un roulement de tambour. Au loin, à travers la porte d’un bâtiment, Stéphane distingua une colonne de quatre soldats qui s’avançaient; suivie des deux prisonniers, du bourreau au visage masqué et de quatre autres soldats. Ils se dirigèrent vers le bas de l’échafaud puis Stéphane aperçût un officier monter les escaliers suivit des deux prisonniers, chacun encadré par deux soldats. Les prisonniers, fers aux pieds et mains attachées derrière le dos, étaient complètement différents. Georges Siwi semblait détaché, presque serein et se voyant probablement comme un martyr qui mourrait pour son peuple. Quant à Eugène Sansfaçon, il était visiblement terrifié par toute cette mise en scène et son visage dégageait une agitation grotesque. Lorsque les deux prisonniers furent mis face à la foule, des voix s’élevèrent d’un peu partout : »Traîtres ! Assassins ! Qu’on les pende et qu’ils aillent en enfer ! ». Stéphane, écoutant cette clameur et sachant de ce qu’il en était réellement des deux individus ne pu se retenir de marmonner : »Bande de crétins, si vous saviez tel un troupeau comment vous vous faites berner. L’instinct carnassier propre au règne animal vous endormira donc tous face au sacrifice de ces deux innocents ! »

Puis, après un autre roulement de tambour, l’officier s’avança au centre de l’échafaud et se mit à lire une déclaration à la foule rassemblée : »Par ordre du gouverneur, en l’an de grâce 1758, les individus Georges Siwi et Eugène Sansfaçon ont été reconnus coupables de meurtre et de collaboration avec l’ennemi anglais. Par conséquent, ils seront pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Puisse Dieu leur venir en aide ». Sur ce, les deux hommes furent amenés à l’avant de l’échafaud et le bourreau leur passa la corde autour du cou. Se retirant vers l’arrière, il tira sur une première corde et Georges Siwi tomba en premier dans le trou; le choc lui brisant le cou en un craquement sec. S’exécutant rapidement, le bourreau tira sur la deuxième corde et Eugène Sanfaçon tomba à son tour. Par contre, il ne mourra pas sur le coup. Étant trop agité, les mouvements de son corps avait fait en sorte que sa nuque ne se brise pas au choc du vide. Il fût plutôt étranglé par la corde et perdit connaissance après une dizaine de secondes, non sans avoir râlé et gémi, ce qui jeta une douche froide sur les ardeurs de la foule. Finalement, au bout d’une bonne minute, les deux corps pendant dans le vide, l’officier annonça à la foule : »Le châtiment a été donné ». Celle-ci commença alors à se disperser pendant que le bourreau et ses aides détachèrent les corps des deux malheureux pour les déposer dans une charrette. Resté silencieux, le capitaine De Courcy confia à Stéphane : »Et voilà comment on endort pour un moment la sourde colère de la population des canadiens. Mais elle est encore là cette colère du peuple et elle rejaillira lorsque les privations et les autres efforts de guerre mal canalisés auront repris le dessus ». Sur ce, il prit Stéphane par le bras et tous deux s’engagèrent par la rue St-Louis.

L’évêque d’Auteuil

Arrivés au couvent des Ursulines, bel édifice pour l’époque, Stéphane et le capitaine De Courcy se dirigèrent vers une porte de côté en pénétrèrent dans l’enceinte. La cour intérieure, très éclairée en cet après midi d’automne, dégageait un certain recueillement. Au fond de celle-ci on pouvait apercevoir le cadran solaire sur les murs blancs. Un homme vêtu de noir s’approcha d’eux. Il avait cette démarche feutrée que Stéphane avait plusieurs fois remarquée chez les ecclésiastiques. Fussent-ils catholiques, protestants ou musulmans, ils avaient tous le geste lent et cet air presque serein qui leur donnait une attitude de détachement. « Bonjour mon père » fit le capitaine. »Bonjour messieurs à qui ai-je l’honneur ? » répondit celui-ci. « Je suis le capitaine Olivier de Courcy et voici monsieur Stéphane De la Rochelle. Nous devons rencontrer l’évêque D’Auteuil » enchaina le capitaine. « Parfait, suivez-moi messieurs » répondit-il.

Tous trois entrèrent par la porte qui était située au fond de la cour et, après quelques corridors, ils arrivèrent dans l’enceinte d’une chambre plus vaste; éclairée par deux longues fenêtres et agrémentée de quelques dorures et peintures chrétiennes. Désignant deux sièges, l’homme d’église indiqua à Stéphane et au capitaine de s’asseoir. Puis, il disparût derrière une porte qu’il referma aussitôt. Observant la pièce où ils étaient le capitaine s’exclama au bout de quelques instants : »Diable que çà sent le curé ici ! » Stéphane, qui n’avait pas vu venir la remarque, s’esclaffa pris d’un fou rire incontrôlable. C’est dans cette ambiance que les deux attendirent et, au bout d’une trentaine de minutes, la porte s’entrouvrit. L’homme qui les avait accueilli leur fit signe d’entrer. La pièce suivante, qui faisait office de bureau pour l’évêque D’Auteuil, était vaste et bien éclairée. Les fenêtres s’ouvrant vers la basse ville et plus loin le fleuve. Çà et là, on pouvait toutefois remarquer certaines touches de luxe : un vase stylisé, quelques dorures, une immense peinture du christ sur la croix. Se levant de son fauteuil à la vue de ses  visiteurs, l’évêque D’Auteuil s’approcha du capitaine en lui disant : »Bonjour capitaine De Courcy. Votre voyage s’est bien déroulé ? » Sur ce, le capitaine s’agenouilla face à l’évêque, baisant sa bague en signe de respect. Se retournant vers Stéphane, l’évêque lui lança : »Vous devez être monsieur De la Rochelle ? À ce qu’on m’a dit, vous transportez de précieux secrets ». Stéphane, pour préserver les apparences, s’agenouilla également en répétant du mieux qu’il pouvait le rituel du capitaine.

Tous trois s’assirent en s’observant mutuellement. Au bout d’une dizaine de secondes, l’évêque brisa le silence en disant : » Olivier ce voyage aux Trois-Rivières a-t-il été fructueux ? Le Gouverneur Vaudreuil et l’intendant Boudreau semblaient fonder de grands espoirs ». Le capitaine, pâlissant quelque peu, se contenta de balbutier : »Oui.... heu.....je pense que.... ce marquis De La Sablonnière n’est pas évident vous savez ». L’évêque, qui apparaissait comme un redoutable personnage, esquissa un bref sourire en disant : »Bon.... nous verrons certainement tout cela ce soir à la fête du gouverneur. Vous y serez j’espère ? » Ce à quoi le capitaine répondit par un « bien sûr » plutôt bref. Tournant son regard vers Stéphane, l’évêque lui dit : »Monsieur De La Rochelle, pour votre expédition vers Tadoussac, vous aurez tout notre soutien tant auprès du gouverneur que pour son déroulement. D’ailleurs un membre de notre congrégation, le frère Siméon, se joindra à vous. C’est un jeune religieux très au fait de la région et de la paroisse de Tadoussac. Il vous guidera ». Stéphane, secoué d’apprendre que toute son histoire et son projet d’expédition étaient déjà connus de l’évêque bredouilla : »Mais votre éminence nous avons prévu retenir les services d’un guide coureur des bois. Puis il faudra marcher et se déplacer en canot avec.... », l’évêque d’Auteuil lui coupant délicatement la parole : »Très bien. Très bien monsieur De La Rochelle, mais vous savez en ces temps plus qu’incertains, un guide de plus fût-il spirituel, vous sera d’une aide précieuse. Vous savez, frère Siméon est en excellente santé et il est habitué aux durs travaux physiques. Par ailleurs, nous en reparlerons également à..... ». Au même moment, la s’ouvrit et un homme également vêtu de noir entra. L’évêque s’exclama à ses hôtes : »Le voici justement ! Frère Siméon, entrez ». Celui-ci franchit donc la porte et Stéphane, au premier coup d’œil, eut l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. De forte stature l’homme s’avança, sa main tendue se refermant sur celle de Stéphane avec fermeté. Plantant son regard dans le sien, celui-ci se concentra pour tenter de prendre contact avec son esprit. »Ainsi donc, frère Siméon, vous allez nous servir de guide....spirituel » dit Stéphane à l’intention du jeune religieux d’un air détaché. Il observait également l’évêque D’Auteuil du coin de l’oeil. Celui-ci semblait s’être légèrement mordu la lèvre en entendant Stéphane parler. »Heu.....oui bon.... si c’est ce que son éminence souhaite » répondit le frère Siméon; un peu désarçonné par la remarque de Stéphane. Après un bref silence flottant, le capitaine De Courcy intervint également: »Tout çà est très bien mais votre éminence nous devons vous quitter car nous rencontrons justement l’intendant Boudreau avant la fête du gouverneur. Donc, et monsieur...heu... curé Siméon … nous allons prendre congé de vous. » L’évêque D’Auteuil ajouta avec un air sardonique : »Bien messieurs, je comprends que nous nous reverrons donc ce soir. Frère Siméon sera présent à l’aube demain à la citadelle ». Sur ces paroles, le capitaine et Stéphane, qui fixait encore le frère Siméon, se retirèrent et se retrouvèrent au bout de quelques minutes dans l’enceinte extérieure, éclairée par le soleil de l’après-midi.

Marchant sur les pavés au milieu des charrettes, des chevaux et de la foule des passants, ils se dirigeaient vers la maison de l’intendant Boudreau lorsque Stéphane s’exclama : »Ah bon sang est-ce que çà pourrait être lui ? » Sursautant, le capitaine lui dit : »Qu’y a-t-il mon cher ? » Stéphane enchaîna: » Ce frère Siméon il me semblait l’avoir déjà vu quelque part. Je pense que c’était lui que j’ai aperçu au loin après notre traversée de l’île de Montréal ». Le capitaine, doutant de l’affirmation, répliqua : »Mon cher vous me semblez quelque peu fatigué pour lancer de telles idées. Détendez-vous car votre expédition ne sera pas de tout repos ». À ces paroles, avec le soleil qui baissait, tous deux arrivèrent à la maison de l’intendant Boudreau. C’était une maison somme toute modeste mais probablement confortable pour l’époque avec son toit en mansarde. Une jeune fille vint répondre et fit entrer le capitaine ainsi que Stéphane dans un petit salon. Après quelques instants l’intendant Boudreau arriva. Il était accompagné de son épouse et de ses deux filles, ce qui le rendit plus sympathique aux yeux de Stéphane que lors de leur premier contact. « Bonjour messieurs » dit-il en s’adressant à Stéphane et au capitaine. Celui-ci intervint immédiatement en disant : »Joseph ! Cet évêque D’Auteuil était déjà au courant pour l’expédition. Il veut même qu’un curé, le frère Simon, euh.... Siméon, y participe. Il m’a aussi questionné sur ce marquis De La Sablonière aux forges. Cette vipère semble être au courant de tout ! » L’intendant Boudreau, qui avait sourcillé en entendant le nom du frère Siméon, intervint : « Que veux-tu Olivier ? Ce D’Auteuil a une telle influence avec l’ambassadeur Choisnel auprès du gouverneur Vaudreuil. Nous n’aurons pas le choix pour l’expédition à Tadoussac d’ajouter son protégé. Par contre, en ce qui concerne le marquis De La Sablonnière je comprends que tu n’as pas réussi à le convaincre d’augmenter sa production de canons et de délaisser sa production de chaudrons ». Le capitaine, un peu exaspéré répliqua : « Que veux-tu, il n’a rien voulu entendre ! Il m’a dit qu’il manquait de main d’œuvre, puis que les ouvriers et la population locale ne supportent pas les nouvelles taxes du roi. » L’intendant Boudreau se redressa et lui souffla : »Ce marquis toujours aussi noble en apparence. Qui sait s’il ne vend pas son excédent de production des Forges sans nous le dire ? Enfin, c’est probablement là un autre signe de la précarité de la colonie. C’est du chacun pour soi. » Puis il ajouta : » Maintenant, dirigeons-nous vers la maison du gouverneur. Avant la fête de ce soir il souhaite me rencontrer avec Choisnel et d’Auteuil au sujet de l’expédition à Tadoussac. »

La cour du Gouverneur

Tous trois partirent donc en direction de la maison du gouverneur qui était située sur la haute ville. À leur arrivée, ils furent accueillis par deux soldats qui montaient la garde à l’entrée de la cour intérieure. La maison, loin d’être un château de la noblesse française, était quand même de bonne dimension. Il surplombait le Cap Diamant situé au dessus de la basse ville avec le fleuve, la rive sud et l’Ile d ‘Orléans au loin. À la vue du capitaine, les deux soldats se mirent au garde à vous, ce qui ne manqua pas de réjouir celui-ci et de faire sourire l’intendant Boudreau. En entrant dans la cour extérieure inondée de soleil, ils furent accueillis par l’évêque D’Auteuil qui était entouré de deux personnages inconnus de Stéphane. L’évêque d’Auteuil, portant cape et chapeau, les présenta donc avec son style de prince de l’église : »Bonjour Messieurs, je vous présente l’ambassadeur Paul Choisnel et le bourgmestre Henri Pontbriand. Voici donc nos invités d’honneur à cette fête du gouverneur, soient monsieur l’intendant Joseph Boudreau qu’on avait pas vu ici depuis des lunes, le capitaine Olivier De Courcy qui nous revient de sa mission aux Trois-Rivières ainsi que monsieur Stéphane De La Rochelle; nouveau venu aux origines...euh….inconnues. » À ces paroles qui s’apparentaient à trois coups de poignards, tous se saluèrent non sans quelques grincements de dents.

Au loin, Stéphane pouvait entendre à travers la porte arrière de la maison du gouverneur, une musique diffuse de violons et de violoncelles. Des valets et serveuses vaquaient aux derniers préparatifs, transportant des paniers de légumes, des nappes, des bouteilles. Au dessus d’une des quatre cheminées s’élevait de la fumée, laissant supposer que le repas se préparait. Différents invités commençaient à arriver, certains accompagnés de leurs épouses, d’autres en groupe d’hommes de trois ou quatre. Évidemment, les hommes étaient en majorité et se regroupaient en petits groupes dans l’enceinte de la cour intérieure pendant que les femmes se regroupaient sous la véranda. La plupart de celles-ci étaient vêtues élégamment, quoiqu’il était difficile pour Stéphane de l’apprécier compte tenu qu’il s’agissait de son premier contact avec la mode féminine de cette époque. Il constatait par contre que pour beaucoup d’entre elles, les vêtements semblaient assez lourds à porter en cette chaude journée de fin d’été. Par ailleurs, il constata que deux ou trois femmes plus jeunes portaient une robe légèrement au-dessus du pied, laissant entrevoir à l’occasion un début de mollet. Bien que peu visible à première vue, ceci lui apparût comme un léger pied de nez aux moeurs assez strictes de l’époque. Il se plût à s’imaginer qu’il pouvait s’agir de courtisanes inspirées de la métropole française. L’ensemble de la scène dégageait à la fois une impression de « garden party » relaxe et provincial avec des relents de mini-cour royale européenne. La suite du dîner s’annonçait somme toute assez intéressante.

Absorbé par ses pensées, Stéphane n’écoutait que distraitement les échanges de son groupe lorsque le silence se fit parmi eux. Tous se tournèrent vers la porte d’où sortit un homme précédé par deux autres. Manifestement il s’agissait du Gouverneur Vaudreuil. Personnage de bonne prestance, il se dirigea vers un groupe d’hommes plus éloigné dans le coin de la cour intérieure alors qu’un de ceux qui l’accompagnait se dirigea immédiatement vers le groupe de Stéphane. L’homme, de petite taille, au crane dégarni était nerveux et se présenta tout de go : »Bonjour messieurs Choisnel, Pontbriand et Boudreau ainsi que votre éminence, monseigneur d’Auteuil ». Puis, se tournant vers Stéphane et le capitaine De Courcy : »Bonjour messieurs, je suis Philippe De Bretonvilliers, aide de camps du Gouverneur. À qui ai-je l’honneur ? » Le capitaine intervint aussitôt : »Je suis le capitaine De Courcy et voici M. Stéphane De La Rochelle ». L’aide de camp reprit aussitôt : Ah, donc c’est vous monsieur De La Rochelle ! En passant, le gouverneur est d’accord pour l’expédition à Tadoussac. Bien que, selon ce que M. l’intendant Boudreau nous a dit, nous ne sachions pas tout à fait ce que nous y trouverons. Le trésor de Mathurin Gagnon ou bien quelques babioles sans intérêt. Ce qui serait encore un coup monté de celui-ci ! Enfin, monsieur Boudreau, avec cette expédition sachez que vous mettez en gage les derniers crédits qu’il vous reste auprès du gouverneur. Surtout compte tenu de vos éclats des derniers mois et de votre dispute publique bien inutile avec le marquis de Montcalm ». Puis, se tournant vers Stéphane, il ajouta : »Vous aurez deux soldats de la garde rapprochée du gouverneur pour vous accompagner. Qui d’autre sera présent ? ». L’intendant Boudreau, dont la figure s’était empourprée, répliqua : » Un coureur des bois et un indien pisteur seront également présents pour s’occuper des canots ». L’évêque d’Auteuil glissa : »Et l’un de nos fidèles serviteurs y sera également. C’est le frère Siméon. Il doit également se rendre à Tadoussac pour une affaire urgente ». L’aide de camps, un peu surpris par cette dernière remarque, termina : « Monsieur De La Rochelle, je vous souhaite bonne chance et ne traînez pas trop. Avec la flotte anglaise qui se dirige vers le Golfe et les meurtres des dernières semaines à Québec, nous aurions certainement mieux à faire que de rechercher les supposés trésors de Mathurin Gagnon ». Avant de s’éloigner, il se retourna vers le capitaine De Courcy : »Quant à vous capitaine, comment a été votre mission auprès du marquis De La Sablonnière aux forges à Trois-Rivières ? » Celui-ci, pris encore une fois au dépourvu par ce questionnement, commença par bafouiller tout en pâlissant. Sentant son compagnon d’aventure se couler Stéphane prit l’initiative d’intervenir : » Monsieur De Bretonvilliers, le marquis De La Sablonnière a montré quelques résistances surprenantes aux impératifs de la colonie. Peut être qu’un deuxième voyage, plus robuste en soldats, pourrait l’infléchir compte tenu que le capitaine De Courcy et moi-même l’avons déjà sensibilisé aux volontés du gouverneur ». Interloqué, l’aide de camp se rebiffa : »Sensibiliser, mais qu’est-ce donc que ce mot là que vous utilisez mon cher ? » Stéphane, sentant la soupe chaude, vint pour intervenir de nouveau lorsqu’au même moment un valet annonça « Le dîner est servi ».

En entrant dans la maison du gouverneur, Stéphane sentit l’odeur de la cuisson qui se dégageait des cuisines et constata que la salle à manger était somme toute de petite dimension. Profitant d’un répit puisqu’il était assis au fonds tout prêt de la porte, il observa l’ensemble de la scène. Les murs qui donnaient sur l’extérieur étaient tous faits de pierres avec des matériaux intercalés, servant d’isolant entre celles-ci. Les murs intérieurs, en bois, comportaient quelques touches de fantaisie. À gauche, une carte de la Ville de Québec et une toile d’un peintre français; à droite une autre toile présentant un paysage de forêt. « Peut-être un peintre de la colonie » songea-t-il. En tout, ils devaient y avoir une trentaine de personnes dans la salle. Au fond une table principale était adossée au mur un peu comme une table d’honneur. Avec le gouverneur Vaudreuil, quelques personnages inconnus de Stéphane, puis le bourgmestre Pontbriand et l’évêque D’Auteuil. À l’autre extrémité, il distingua l’aide de camp De Bretonvilliers qui devait encore s’interroger sur la signification du mot « sensibiliser ». Manifestement, l’intendant Boudreau semblait en perte de vitesse car il était assis à une table en retrait et un peu éloignée de la table d’honneur. Quant à Stéphane, il était avec le capitaine De Courcy et trois autres invités définitivement dans le bas de la hiérarchie de ce dîner royal. L’un des hommes présents, Charles-Henri de Lévy, était originaire d’une famille de vignerons de la Loire et rêvait d’y retourner par le premier bateau venu, son commerce d’importation de vin dans la colonie n’ayant pas vraiment fonctionné. Quant au deuxième homme, Irené Gagnon, c’était un canadien né en Nouvelle-France et on aurait pu le qualifier de « nouveau riche ». Il avait fait fortune dans le commerce du bois dans la région de Charlevoix. Par contre, il n’était vraiment pas à l’aise dans l’atmosphère feutrée des salons du gouverneur, s’ennuyant manifestement de sa terre à bois. Finalement, la dernière personne, Marguerite De L’Estrade, était probablement la plus intéressante des trois pour Stéphane. Descendante d’une famille noble de la Normandie, elle était la veuve de Louis-Émile Vautour, décédé l’année dernière du typhus et qui avait été le comptable à la cour du gouverneur. Dans le début de la trentaine, il était pour le moins surprenant qu’elle ne soit pas remariée et encore plus qu’elle soit présente seule à la cour du gouverneur.

Le dîner débutant, Stéphane s’adressa discrètement au capitaine en lui disant : »Capitaine, pour les forges de Trois-Rivières et le marquis, je voulais savoir pourquoi toutes les personnes que nous rencontrons vous questionnent à ce propos ? » Celui-ci, délaissant pour une rare fois son air supérieur, lui confia : »Depuis que le gouverneur a eu vent de l’entrée de la flotte anglaise dans le Golfe du St-Laurent et de la prise de l’Acadie par les anglais, toute la cour à Québec est devenue nerveuse. De plus, les principaux officiers ne s’entendent pas entre eux sur la meilleure façon de faire face à cette menace. Montcalm est partagé entre les opinions divergentes de ses subalternes. D’un côté, il y a le colonel Montbeillard et de l’autre côté le colonel De Bougainville. Le premier est partisan d’une attente de la flotte anglaise pour la couler aux pieds des falaises de Québec et le deuxième est partisan d’une attaque de celle-ci dans le golfe avant qu’elle ne se rende à nous ». Stéphane, qui se rappelait son histoire, lui glissa : »L’attaque ne vaudrait elle pas mieux que l’attente capitaine ? » Celui-ci répondit : « Bien sûr ! Mais Montcalm craint de ne pas avoir suffisamment de bateaux. Et compte tenu qu’on ne sait pas de combien de vaisseaux est constituée la flotte anglaise, je le comprends un peu d’hésiter. Surtout, qu’apparemment il y a quelques années nous avons envoyé par le fonds plusieurs navires de la marine anglaise lors du siège de la ville par l’amiral Walker. Et tous se souviennent encore ici de la victoire de Frontenac sur William Phips. Bref, pour encore une fois rassurer la population de la ville et combler le vide de l’indécision, ils ont décidé de demander aux forges de Trois-Rivières de se convertir à la production de canons. Le marquis de la Sablonnière quant à lui n’est pas blanc comme neige comme l’a si bien dit Joseph Boudreau. Il résiste à cette demande en voulant continuer sa production pour les colons. Donc, on m’a désigné volontaire pour cette mission d’aller le voir et de le convaincre car il est un cousin éloigné de ma famille en France. » Stéphane, percevant une certaine lassitude dans la voix du capitaine intervint : »Je comprends capitaine, mais en vous déléguant seul aux Trois-Rivières sans aucun soldat pour vous accompagner, on vous a confié une mission perdue d’avance ! Ceci étant dit, si je puis me permettre un conseil, quand on vous questionne, cessez donc de vous sentir coupable, surtout devant les D’Auteuil et De Bretonvilliers. Ils jouissent de vous voir bafouiller. Bien que la formule n’est pas garantie, la maîtrise de l’apparence surtout quand la substance n’est pas au rendez-vous, est la pierre d’assise du succès de toute action. » Le capitaine, sortant de sa torpeur, fixa Stéphane et d’un air sombre et lui répliqua : »Mon cher vous m’en direz tant ». Sentant qu’il glissait, Stéphane détourna son regard et tous deux commencèrent leurs repas dans un silence glacial.

Le souper était parmi ce que Stéphane avait mangé de mieux depuis son arrivée : Potage aux courges, porc au miel accompagné des légumes de saison, pain de ménage et fromage importé de France. Le tout accompagné d’un vin de la région de Bordeaux, luxe suprême pour cette époque ! Délaissant le capitaine qui broyait du noir, il conversa tout au long du repas avec Marguerite De l’Estrade. Celle-ci, prudente dans ses commentaires, l’instruisit malgré tout sur les us et coutumes de la cour du Gouverneur à Québec. Bien que n’ayant pas la même dimension qu’en France, on y avait recréé à bien des égards, la même atmosphère d’intrigues, de rivalités, de montée en grâce et de chute en disgrâce qu’au sein de la métropole. Le tout selon les aléas des jeux d’influence qui s’exerçaient au fil du temps. Ainsi, bien que l’intendant Boudreau était présentement dans une mauvaise passe et que l’aide de camp De Bretonvilliers en menait large, selon elle celui-ci ne ferait pas long feu et d’ici peu il tomberait à son tour. Vers la fin du repas le gouverneur Vaudreuil se leva, ce qui provoqua un silence dans la salle. Croyant qu’il allait leur adresser la parole, les convives se turent et observèrent. Celui-ci, l’air fatigué mais dégageant encore une dignité propre à la noblesse de son rang, déclara : »Mes chers sujets je vous remercie de votre présence. Étant quelque peu fatigué en cette période de l’année, je prendrai donc congé de vous pour la soirée ». Il se retourna suivi de son aide de camp et se dirigea d’un pas rapide vers la porte située à l’arrière de la table d’honneur. Marguerite De l’Estrade souffla à Stéphane : »Décidément le gouverneur est préoccupé par les temps qui courent. Il n’a plus son aplomb et sa fermeté habituelle ».

Vers la fin de la soirée, alors que le repas était terminé et que les violons avaient repris leur musique de fonds, Stéphane rejoignit l’intendant Boudreau. Subséquemment le capitaine, qui semblait de meilleure humeur, s’ajouta. L’intendant Boudreau s’adressant à Stéphane : »Et bien, mon cher Stéphane ce repas du gouverneur comment l’avez-vous trouvé ? » »Excellent monsieur Boudreau. Je me suis régalé autant par le repas que par la compagnie qui était à ma table » répliqua-t-il avec un léger sourire. L’intendant lui souffla : »Effectivement, la compagnie à votre table m’est apparue des plus... charmante, n’est-ce pas capitaine ? »  Celui-ci, comme toujours quand il avait une idée en tête, n’écouta pas la dernière remarque de l’intendant Boudreau et mentionna : »Oui, mais Joseph, le gouverneur Vaudreuil qu’est-ce qu’il a ? Je ne l’ai jamais vu quitter le repas aussi tôt. Et puis, comment se fait-il qu’aucun militaire n’était présent : Montcalm, De Lévis ou Montbeillard ? »L’intendant, perplexe mais comme toujours indulgent envers le capitaine lui répondit : » Que voulez-vous Olivier. La situation de la colonie le tracasse avec la présence de la flotte anglaise dans le fleuve, l’arrivée des réfugiés acadiens, la grogne populaire des canadiens et les divergences entre les militaires qui ne s’entendent pas sur la meilleure stratégie à suivre. Tout çà lui fait ressentir la précarité de la situation qu’il porte sur ses épaules. Il est humain après tout. »

Stéphane, le capitaine et l’intendant Boudreau étaient au milieu de la cour extérieure quand celui-ci sortit de sa poche une pipe et un sac de tabac. »Du tabac de la région de Montréal » souligna-t-il à l’intention de Stéphane et du capitaine. « Un de mes amis m’en a expédié par le dernier bateau. Il parait que c’est un canadien, dans la région du nord est de Montréal, qui a commencé à en cultiver à partir d’un croisement de plantes indigènes. Il n’est pas mauvais vous savez. Vous en voulez messieurs ? » Le capitaine fouilla dans son sac accroché à son épaule et en ressortit une belle pipe en bois sculptée avec les armoiries familiales en relief. Stéphane, n’étant pas un fumeur et n’ayant pas de pipe, déclina l’offre de l’intendant Boudreau. Celui-ci poursuivit : »Vous savez messieurs, comme ce tabac, ce pays est rude et jeune, mais quel bel avenir il a ! Espérons que cet avenir sera le nôtre car les dangers qui le guettent ne sont pas négligeables. Le plus grand de ceux-ci est certainement la peur. Comme vous avez pu le constater, cette peur aussi gagné les plus hauts échelons de notre cour et de nos militaires. En elle-même cette peur nous paralyse, ce qui fait qu’on en vient à avoir peur d’avoir peur ! Bref, j’espère que vous au moins Stéphane n’êtes pas trop craintif face à votre expédition de demain pour Tadoussac. » Celui-ci, ayant écouté avec attention les paroles de l’intendant Boudreau lui répondit : »Vous dire que je n’ai aucune crainte serait mentir, monsieur Boudreau. Par contre, j’ai confiance que nous mènerons à bien cette mission. Je suis également conscient que vous avez mis vos dernières énergies dans celle-ci et je vous offre mon admiration pour cela. Nous verrons donc ce que nous trouverons sous cet arbre à Tadoussac. » À ces paroles, les trois hommes sortirent de la cour extérieure de la maison du gouverneur et marchèrent dans les rues de la ville. À la croisée des rues St-Louis et St-Xavier, l’intendant Boudreau descendit vers la Basse-Ville alors que Stéphane et le capitaine se dirigèrent vers la citadelle. Le soleil étant couché, les rues étaient également désertes et la tranquillité de la ville amplifiait le silence glacé entre les deux hommes. Arrivés aux baraquements, ils se séparèrent en se saluant poliment.

Assis sur son lit, Stéphane fixait le plafond en songeant aux évènements de la journée et à celle qui allait venir. La réaction du capitaine l’avait quelque peu déçue car c’était après tout le seul compagnon de route qui lui avait été favorable depuis son arrivée dans cette époque. Et là les choses s’étaient un peu gâtées. En parallèle, l’intendant Boudreau lui étant de plus en plus favorable, cela lui occasionnait un peu de culpabilité et des sentiments contradictoires. Trouvant difficilement le sommeil, il ne s’endormit que tard dans la nuit.

Vers Tadoussac

Il devait bien être sept heures et le soleil matinal baignait la cour intérieure de la citadelle. Stéphane, qui s’était levé vers les cinq heures, avait eu le temps de déjeuner et de se prendre rapidement des vêtements additionnels dans l’armoire des sous-officiers. Le capitaine De Courcy était déjà là avec deux soldats français de la garnison, un coureur des bois et son indien pisteur en plus du bourgmestre Pontbriand. Tous se présentèrent à Stéphane : Les soldats François De Montreuil et Jean D’Aubry du Régiment du Béarn ainsi qu’Édouard Gagnon canadien natif de l’île d’Orléans et Mathieu Anenontha de la tribu des Wendake dans la région des Trois-Rivières. Ils étaient équipés pour le voyage avec de la nourriture, de l’eau, des bâches pour les tentes et des munitions. Ne restait plus qu’à descendre vers le fleuve pour embarquer dans les deux canots qui leur serviraient à remonter le fleuve. Tous observaient Stéphane le considérant comme le meneur de l’expédition et ils attendaient son signal pour le départ. Celui-ci, prenant tout à coup conscience de l’ampleur des responsabilités qu’on lui avait confiées, ressentit la sueur lui perler sur le front. Hésitant à donner le signal, il aperçut au loin la silhouette noire du frère Siméon Desrosiers qui avançait vers eux d’un pas rapide. Lorsqu’il fût à leur portée, Stéphane brisa la glace en disant à tous en pointant le religieux: « Messieurs voici notre guide....spirituel. Frère Siméon Desrosiers nous accompagnera au cours de l’expédition ». Quelques grognements se firent entendre que Stéphane crût percevoir du côté des soldats français. Mais comme personne ne s’en formalisait il ramassa un sac de nourriture qui était au sol, le porta à son épaule et dit simplement : » Allons-y messieurs ». Tous prirent alors leurs bagages et se mirent à marcher en direction du fleuve. Stéphane se retourna après quelques pas pour saluer le capitaine De Courcy mais celui-ci, détournant son regard, questionna le bourgmestre Pontbriand pour faire diversion. »Dommage capitaine » songea Stéphane en reprenant sa marche.

Descendant à travers les chemins bordant la ville, Stéphane devinait l’animation du matin qui s’activait. Au bout de quelques détours à travers des champs et des chemins de terre, ils arrivèrent au fleuve où les attendaient deux canots faits d’écorce de bouleaux. Rapidement, Mathieu Anenontha et Édouard Gagnon jetèrent leurs bagages dans les deux canots qu’ils mirent immédiatement à l’eau. Plus empotés, les deux soldats français et le frère Siméon se tinrent sur le bord de l’eau, semblant peu rassurés par ces deux chaloupes « indigènes ». Stéphane, prenant goût à son statut, sauta quant à lui dans le canot d’Édouard Gagnon. Il fût rejoint rapidement par le soldat Jean D’Aubry alors que le soldat François De Montreuil et le frère Desrosiers embarquèrent non sans peine dans le canot de Mathieu Anenontha. Un petit incident se produisit lorsque le soldat François De Montreuil monta à bord et en essayant de s’agripper sur le côté du canot, tomba à l’eau. Quelques jurons français fusèrent et celui-ci, le pantalon mouillé, finit par s’installer en ronchonnant.

Les deux canots glissaient sur le fleuve depuis au moins une bonne quinzaine de minutes quand Stéphane se retourna pour apercevoir au loin les contours de la ville de Québec. Il ne pût distinguer à l’horizon que quelques bâtiments de plus en plus petits. Sur la rive nord du fleuve qu’il longeait, il apercevait également à gauche et à droite des maisons de campagne et des champs. Il se trouvait dans le second canot et pagayait à l’avant non sans quelques difficultés. Son inefficacité était compensée par l’habileté d’Édouard Gagnon pendant que le soldat Jean D’aubry se tenait immobile au milieu. Le premier canot, où pagayait Mathieu Anenontha à l’arrière et le frère Desrosiers à l’avant (avec le soldat De Montreuil au milieu) glissait à une dizaine pieds plus loin sur le fleuve. Les canots filaient rapidement sur l’eau, leur vitesse amplifiée par le courant favorable du fleuve qui descendait vers Tadoussac. Stéphane profita de ces moments pour observer l’état sauvage du St-Laurent qui se découvrait progressivement une fois disparût les contours de la ville de Québec. L’île d’Orléans suivit par la rive nord du fleuve. Des paysages qu’il reconnaissait mais qui en même temps étaient différents de ceux qu’il avait connus..... 250 ans plus tard.

Au bout que quelques heures ils arrivèrent au niveau d’une grande île. Stéphane questionna Édouard Gagnon : »Qu’est-ce que cette île Édouard ? » Celui-ci répondit : « C’est l’Isle aux Coudres. Elle sert souvent de refuge aux marins et pêcheurs lorsque les tempêtes se lèvent sur le fleuve ». Stéphane enchaina : « Très bien, nous pourrions donc dès demain être à Tadoussac si le courant nous est encore favorable. Arrêtons-nous pour manger et nous dormirons ici ce soir ». Les deux canots accostèrent sur une extrémité de l’île composée de sable et de galets. Les six hommes ramenèrent ceux-ci sur la terre ferme et installèrent leur campement à l’ombre de quelques arbres qui préludaient une forêt plus dense.

Sans même qu’il n’ait à intervenir Stéphane constata que tous savaient quoi faire. Les deux soldats français installaient les bâches pour les tentes, le coureur des bois Édouard Gagnon mettait à l’abri du soleil la nourriture et les munitions, le frère Desrosiers ramassait des pierres et du bois mort pour faire un feu et l’indien Mathieu Aneontha était parti plus loin dans la baie avec un filet de pêche. « Finalement cette mission est bien engagée et elle est presqu’une partie de plaisir » se dit-il en s’asseyant sur une roche à côté de son bagage. Il sortit de sa poche la carte et la déroula sur ses genoux. Au bout de quelques minutes, sentant une présence derrière lui, il se retourna pour apercevoir Édouard Gagnon qui observait la carte déroulée. »Est-ce là que nous allons ? » fit celui-ci à Stéphane. « Oui, c’est exact » répondit Stéphane sans trop se méfier. Alors qu’Édouard Gagnon s’approchait et que le frère Desrosiers se joignait à eux, Stéphane désigna sur la carte un endroit marqué d’un X et qui semblait être à côté d’un arbre. À la vue de la phrase écrite par Mathurin Gagnon, Édouard Gagnon sursauta légèrement et souffla : »Je connais cet endroit Stéphane. C’est l’arbre qui est en bas de la baie de Tadoussac, il touche presqu’au fleuve. C’est un endroit où il fait bon pêcher car c’est une frayère à saumons ». Très bien, nous verrons cela sur place » lui répondit alors Stéphane. Le frère Desrosiers, qui avait observé lui aussi observé sans intervenir la carte déroulée, s’éloigna discrètement. 

La nuit tombait tranquillement et elle avait amené avec elle une fraîcheur automnale. Les trois morues et les deux saumons capturés par Mathieu Anenontha grillaient tranquillement sur le feu, dégageant une odeur saline mélangée aux arômes d’épinettes et de feu de camps. Les deux soldats français, dédaigneux de la nourriture « d’indigènes », grignotaient leur pain de blé sec et leur viande de porc séchée. Stéphane, Mathieu Anenontha, Edouard Gagnon et le frère Desrosiers se régalèrent donc de poissons grillés et des pommes qu’ils avaient apportées avec eux. Après le repas, le frère Desrosiers, qui avait apporté du thé, s’occupa de le faire bouillir sur la braise du feu qui s’éteignait tranquillement. Pour une rare fois, il fit preuve d’esprit en servant tout le monde et en déclarant d’un ton pince sans rire » »Messieurs voici du thé venant directement des coffres de l’évêché et sans faire de mauvais jeu de mots, je dirais qu’il a un gout presque.... divin ! » Ces paroles firent sourire Stéphane et les autres, ce qui accentua la détente de tous auprès du feu. Après quelques tasses de thé et des pipes à tabac que fumèrent les deux soldats français et Edouard Gagnon, la fatigue s’empara de tous. Les deux soldats français avaient leur propre tente militaire alors que Mathieu Anenontha et Edouard Gagnon couchaient à la belle étoile. Si bien que le frère Desrosiers et Stéphane se séparèrent chacun une bâche qui, sans être complètement fermée, leur permettait d’avoir un toit au-dessus de leur tête pour la nuit.

Couché sous sa bâche, Stéphane examinait le ciel étoilé par une fente sur le dessus de celle-ci et écoutait les bruits du fleuve tout près, entrecoupés par les sons du ronflement de quelques uns de ces compagnons de voyage. Sa tasse de thé à ses côtés, il vint pour y gouter mais le liquide avait refroidi et il le jeta par terre en se disant qu’il se reprendrait le lendemain. Comme il faisait assez froid, il ne s’endormit qu’au bout d’un certain temps et fit un rêve étrange. Dans ce songe, il était assis avec ses compagnons de voyage autour du feu quand, tout à coup, celui-ci prit de l’ampleur et gonfla en volume et en hauteur, jusqu’à près de dix pieds dans les airs. Impressionné et sentant la chaleur sur son visage, il s’éloigna quelque peu pour se rendre compte qu’il était seul face au feu; tous ses compagnons de voyage ayant disparu ! Puis un crépitement se fit entendre et la figure du soldat François De Montreuil apparût dans les flammes. S’adressant à lui, il cria : »Stéphane, pour la métropole, la Nouvelle-France c’est du passé ! La décadence touche également la cour et le roi de France lui-même. Tous ces ducs, comtes et barons sont empêtrés dans leurs intrigues et déconnectés de la réalité du peuple, fut-il français ou des colonies. Nous les soldats et les gens ordinaires ne sommes que du bétail pour ceux qui se voient comme une caste supérieure du simple fait de la noblesse de leur sang. Alors qu’ils n’ont souvent aucun mérite ne devant leur statut qu’à leur hérédité. Mais ils déclinent et la France au complet déclinera avec la perte de cette partie de l’empire. Ils ne voient rien pour l’instant, mais d’ici cent ans ils s’en mordront les doigts ! ». Sa figure disparaissant, un autre crépitement se fit entendre et la figure du soldat Jean D’Aubry apparût. Il dit alors à Stéphane : »N’écoutez pas cet idiot de François De Montreuil ! La France est une grande nation et son empire ne s’éteindra pas de sitôt.  Avec les forces françaises d’ici et les canadiens nous pouvons repousser l’envahisseur anglais et continuer dans cette grande culture française qui est la nôtre; commune entre ces terres d’Amérique et la métropole sur le continent. Nous descendons tous d’un peuple qui remonte à la nuit des temps remplit d’hommes de lettres, de militaires et d’explorateurs. Nous avons découvert et exploré ce coin de pays et nous sommes ici depuis cent ans. Nous le serons encore dans un autre siècle et tout ce nouveau continent sera français dans un empire sur lequel le soleil ne se couchera jamais ! ». Sa figure disparût également, suivit encore d’un crépitement et la figure d’Édouard Gagnon apparût à son tour : »Stéphane oubliez ces deux français, l’oiseau de malheur et l’idéaliste ! J’ai exploré ce pays et même au-delà vers les colonies anglaises et dans les terres indiennes. Qu’importe la France ou l’Angleterre ce sera du pareil au même ! Ils sont dix fois plus nombreux que nous du côté anglais. Joignons-nous à eux et s’il faut parler anglais nous le parlerons ! Mais en même temps nous nous débarrasserons de cette métropole qui ne nous soutient pas et qui prend notre argent avec des taxes qui financent des guerres européennes avec lesquelles nous n’avons rien à voir. Au moins, alliés aux anglais, nous serons plus forts et nos enfants mangeront à leur faim ! » Encore là, la figure disparût et après un crépitement, celle de Mathieu Anenontha apparût : » Stéphane, ne les écoutez pas. Ma nation est ici depuis plus de mille ans. Nous avons exploré ces terres bien avant les explorateurs français et anglais. Nous la connaissons et vivons en harmonie avec cette nature en la respectant et la en vénérant. Les français et les anglais ont conquis nos terres par la force et la fourberie depuis bientôt cent ans. Ils nous ont divisé et nous ont monté les uns contre les autres. Nos cultures indienne et canadienne sont différentes, mais nous partageons tous une même réalité fondamentale : nous sommes nés et avons grandi ici. Et nous n’avons pas d’autres endroits où aller. Unissons donc plutôt nos forces et débarrassons-nous de ces coloniaux qui nous asservissent à partir de leurs lointaines contrées. Bâtissons-nous un nouveau pays, indépendant de la France et de l’Angleterre, en prenant le meilleur de nos deux cultures. Ainsi libérés, c’est à nous qu’appartiendra le futur de ce pays ! » Puis, la figure disparût encore et au bout d’un instant, le crépitement reprit et la figure du frère Desrosiers apparût, grossissant de façon démesurée alors que la voix disait : »Stéphane n’écoutez aucun de ceux qui vient de vous parler. Leurs idées sont dangereuses ! Elles apparaissent solides mais le sont comme le bois qui peut se brûler, se fendre ou se corrompre au fil du temps. Seules les idées de l’église, votre église, perdureront et survivront à l’usure du temps. Elles sont éternelles et tirent leur source de quelque chose de beaucoup plus grand que n’importe quel idéal humain ne pourra jamais rejoindre. Elles viennent de Dieu lui-même ! Souvenez-vous en. » À ces paroles, la figure, qui avait grossit dans le feu, se mit à sourire et tout à coup les autres réapparurent en tourbillonnant autour; jusqu’à ce qu’une immense boule de feu soit projetée à trente pieds dans les airs. Puis, après un bref instant elle disparût aussi vite qu’elle était apparût et tout redevint calme. Le feu avait repris sa taille normale et Stéphane était toujours seul face à celui-ci. Un sentiment de solitude profond le gagna et il se réveilla en sursaut.

Il devait être près de 5 heures du matin car il faisait encore nuit et l’aube commençait à éclaircir le ciel au-dessus des montagnes de la région de Charlevoix. Il resta immobile en-dessous de sa bâche, reprenant ses esprits après cette nuit de sommeil agité et en s’épongeant le front car il était en sueur. Au bout d’une trentaine de minutes, il se leva et tour à tour ses compagnons de voyage firent de même. Tous se dirigèrent presqu’en même temps vers la rive du fleuve. Alors qu’il se lavait le visage dans l’eau cristalline et froide du fleuve, Stéphane entendit Édouard Gagnon s’adresser au soldat Jean D’Aubry : »Votre compagnon d’armes fait la grasse matinée ce matin ? »  À ces paroles, le soldat Jean D’Aubry se redressa et se dirigea vers la tente du soldat François De Montreuil. Au bout de quelques minutes, il en ressortit l’air livide et il s’écria : »Stéphane venez voir ! » Celui-ci, s’essuyant le front, se dirigea vers le soldat D’Aubry qui ajouta: »Il est mort ! Il ne bouge plus. » Les deux hommes sortirent le soldat De Montreuil de la tente et le couchèrent sur le sable à côté des restes du feu de camp. Les yeux fermés, le soldat De Montreuil ne bougeait pas et Stéphane, qui tentait de prendre la mesure de son pouls, remarqua que certains de ses membres commençaient à montrer des signes de rigidité cadavérique. Les autres hommes s’étaient approchés du corps et observaient Stéphane qui, après quelques instants ne pu que leur dire : »Il est bien mort. Soldat D’Aubry, est-ce qu’il souffrait d’une maladie ? Avait-il déjà eu un malaise ? » Le soldat D’Aubry ne pu que balbutier : »Pas à ce que je sache. Il aura peut être attrapé un coup de froid ou un insecte l’aura piqué. » « Hum …  la piqure d’insecte est à exclure selon moi. Peut-être que ce fût un malaise après tout » dit Stéphane, qui observa discrètement les quelques traces de couleur bleue apparaissant sur la lèvre du soldat De Montreuil. Ne sachant pas la cause de cela, il n’en souffla mot à ses compagnons de voyage. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il y avait peut être eu empoisonnement.

Le soleil éclairait la plage, le campement avait été démonté et les canots étaient prêts pour repartir. Tous se recueillirent sur la tombe du soldat De Montreuil. Le trou avait été creusé à la hâte au pied d’un arbre et le départ avait été retardé. Comme à cette époque la mort pouvait frapper à n’importe quel moment, les compagnons de voyage de Stéphane ne se formalisèrent pas davantage du décès du soldat De Montreuil. Par contre celui-ci était encore intrigué par le bleu qu’il avait observé autour des lèvres du soldat décédé.

Reprenant leur trajet sur le fleuve, légèrement plus agité par le vent qui se levait, la cadence des canots s’accéléra. Après une heure, ils étaient à la hauteur du village de Baie-St-Paul et vers midi ils passèrent La Malbaie. À cette époque, Baie St-Paul n’était constitué que de quelques maisons avec des fermes dispersées. Quant à La Malbaie, le village n’existait pas vraiment. Bien qu’ils purent apercevoir au loin quelques cabanes de pêcheurs et croisèrent même sur le fleuve deux barques de pêche qui tendaient leurs lignes pour la morue. Stéphane songeait à la signification de son rêve de la nuit précédente et à ce qui avait bien pu le provoquer. Il avait un léger mal de tête issu de sa nuit agitée et pensait également à la mort du soldat De Montreuil. Une chose le frappait et c’était le niveau de normalité avec lequel ses compagnons de voyage avaient encaissé ce décès. C’était probablement à cause de l’époque mais il était évident que la vie et la mort n’avaient pas la même signification qu’au temps d’où il venait. Toujours présente, imprégnée voir même intégrée dans le quotidien, la mort qui avait frappé le soldat De Montreuil, âgé d’à peine vingt deux ans, apparaissait presque routinière pour ses compagnons de voyage. Il songea alors aux personnes âgées de son époque dont on prolongeait la vie à coups de médicaments et de support médical : »Chaque époque a son fardeau » se dit-il, pendant que les canots arrivaient à l’embouchure du fleuve et de la rivière Saguenay. Comme l’après-midi était déjà avancé et que tous étaient affamés, ils s’installèrent sur le bord du fleuve. Cet arrêt leur permettrait d’arriver à Tadoussac un peu avant la fin du jour. Stéphane et le soldat D’Aubry s’occupèrent des canots, Édouard Gagnon des bagages, Mathieu Anenontha partit plus loin dans la baie avec son filet de pêche et le frère Desrosiers alla vers la forêt pour le bois mort et (il l’espérait) des framboises sauvages.

Assis devant le feu, Stéphane et ses compagnons de voyage grignotaient une miche de pain sec quand Édouard Gagnon constata l’absence de Mathieu Anenontha. »Stéphane, avez-vous vu Mathieu ? Cela doit bien faire une heure qu’il est parti avec son filet de pêche dans la baie». À ces paroles, Stéphane se leva et ordonna à tous de le suivre. »Dans quel secteur de la baie est-il allé pêcher ? » lançà-t-il à l’intention d’Édouard Gagnon. Celui-ci pointa vers une pointe de terre qui s’avançait dans la baie, à environ deux kilomètres. « Allons-y » dit Stéphane, entraînant à sa suite ses compagnons de voyage. Arrivés à la hauteur de la pointe de terre, ils se séparèrent pour couvrir le plus de terrain possible à proximité du fleuve. Stéphane s’était avancé dans le fleuve à environ une dizaine de pieds quand il entendit au loin le soldat d’Aubry qui criait et faisait des signes de ses mains. Se dégageant de l’eau il retourna sur la berge puis le rejoignit à une vingtaine de pieds dans le fleuve suivit bientôt par Edouard Gagnon et le frère Desrosiers. Le soldat d’Aubry tenait dans ses mains le filet de pêche déchiré de Mathieu Anenontha. Stéphane observa un peu plus loin la présence d’un fort courant issu du croisement de la rivière Saguenay et du fleuve St-Laurent. » Le courant l’aura probablement emporté » dit-il à ses compagnons de voyage. Tous rebroussèrent chemin et retournèrent au campement provisoire.

Installés devant le feu de camp qui séchait tant bien que mal ses vêtements mouillés ainsi que ceux du soldat d’Aubry, Stéphane réfléchissait maintenant sur la disparition de Mathieu Anenontha. Il s’adressa à Edouard Gagnon : « Est-ce que Mathieu Anenontha était un bon nageur ? » « Certainement Stéphane. Je l’ai vu plusieurs fois traverser des rivières à la nage » répondit celui-ci. « Est-ce qu’il se peut qu’il ait glissé à l’endroit où il était ? » ajouta Stéphane. »Surtout qu’il y a un fort courant à quelques pieds plus loin d’où nous avons trouvé son filet de pêche » glissa le frère Desrosiers. D’un air incrédule, Édouard Gagnon lui répliqua : »Peut-être, mais comment aura-t-il été entraîné vers le courant ? ». Cette question jeta une douche froide sur tous et une atmosphère teintée de suspicion et de méfiance s’installa tout à coup. Ce sentiment pernicieux gagna également Stéphane qui, depuis le début de sa rencontre avec le frère Desrosiers ne pouvait le blairer. Au bout d’un silence pesant tous décidèrent de traverser du côté de Tadoussac le plus rapidement possible.

Arrivés sur les berges de la rivière Saguenay, Stéphane aperçut Tadoussac. Hameau de quelques maisons nichées sur un promontoire il y distingua une petite chapelle en bois. Il se souvint de l’avoir visité plus jeune et se rappela qu’il s’agissait de la première chapelle construite en Nouvelle-France, par les jésuites. Ils accostèrent et, transportant leurs canots, les mirent à l’abri. La plage qui menait au fleuve était vaste et couverte d’un sable brun. Le campement fût monté rapidement à l’abri dans une clairière. Une fois les tentes et les bâches de toile dressées Stéphane s’installa à côté du feu et déploya la carte qu’il avait amenée. Édouard Gagnon observa la carte et lui désigna un endroit au confluent de la rivière Saguenay et du fleuve : »Voyez là-bas à droite, il y a un arbre immense avec deux plus petits. C’est l’endroit qui est désigné sur votre carte ». »Nous creuserons probablement demain. Entretemps allons faire une reconnaissance des lieux » lui répondit Stéphane. À ces paroles, ils aperçurent au loin trois silhouettes qui se dirigeaient vers eux. Arrivés à proximité l’un des trois hommes remarqua l’uniforme français du soldat D’Aubry et son visage se détendit. »Bonjour messieurs, que nous vaut l’honneur de votre présence à Tadoussac ? » déclara le plus vieux des trois. Stéphane, qui s’était approché leur répondit : »Nous venons de Québec et sommes en mission pour le gouverneur afin de récupérer divers objets qui auraient été enfouis dans le coin. À qui ai-je l’honneur ? » »Je suis Napoléon Soucy, bourgmestre de Tadoussac, et voici Baptiste Deschamp ainsi que Jean Filion de la milice » lui répondit alors celui-ci. »Bien, je me présente, Stéphane De la Rochelière, chef de la mission. Et voici mes compagnons de voyage : le soldat Jean D’Aubry, Edouard Gagnon et le frère Siméon Desrosiers » ajouta Stéphane. Napoléon Soucy ajouta : »Si vous voulez mon avis, peu importe ce que vous cherchez, vous devriez vous dépêcher. Nous avons eu depuis les deux dernières semaines, des pêcheurs de morue plus au nord qui nous ont indiqué la présence d’une flotte anglaise dans le fleuve. On nous rapporte de dix à vingt navires de guerre ! Cette semaine, un de nos miliciens a également aperçu à quelques lieux d’ici une chaloupe remplie d’anglais. Ce serait des éclaireurs pistés par des indiens. Enfin, plusieurs femmes et enfants ont été rapatriés dans les terres et j’ai même expédié un courrier au gouverneur Vaudreuil pour qu’il nous envoie des troupes et de la milice additionnelle afin de défendre Tadoussac. Je n’ai que cinquante miliciens avec moi et je lui avais déjà dit de nous envoyer un ou deux navires de guerre quand les premières rumeurs ont commencé. Ils ne m’ont pas écouté à la cour avec toutes leurs intrigues et manigances. Bref, je pensais que vous étiez l’avant-garde des renforts espérés et voilà que vous m’annoncez n’être ici que pour ramasser des roches ! On ne peut pas dire que notre avenir soit très prometteur. » À ces paroles, Stéphane lui dit : » Je comprends votre frustration. Mais soyez sans crainte, dès que nous aurons trouvé ce que nous cherchons, nous retournerons à Québec prévenir le gouverneur de la situation ». À cela, Napoléon Soucy répliqua à Stéphane d’un air narquois : « À la bonne heure ! Mais au fait que cherchez-vous de si important à Tadoussac ? » Face à cette question, Stéphane resta bouche bée et le bourgmestre lui dit en quittant : »Non ne me le dites pas. Dépêchez-vous plutôt pour retourner à Québec et qu’on puisse vraiment s’occuper de l’avenir de cette colonie. S’il en est encore temps, ce dont je doute de plus en plus. »

Le mystère de Mathurin Gagnon

Comme la journée était passablement avancée et que le temps se couvrait, tous décidèrent de reporter leur recherche au lendemain matin. Le souper fût non seulement silencieux mais plutôt court car, il se mit à pleuvoir et chacun rejoignit rapidement sa tente ou sa bâche protectrice; incluant Edouard Gagnon qui utilisa la tente du soldat De Montreuil pour se faire un toit au-dessus du sol. Couché sous sa toile, Stéphane réfléchissait au décès du soldat De Montreuil, à la disparition de Mathieu Anenontha et à sa conversation avec le bourgmestre de Tadoussac. L’euphorie du début de la mission était disparue à l’Isle aux Coudres et faisait maintenant place à la suspicion et au doute. Bien résolût à percer le mystère du frère Desrosiers, il se concentra pour mobiliser son énergie positive et se promit que dès le lendemain il utiliserait la télépathie pour tenter de pénétrer son esprit. La pluie tombait et bientôt le vent se mit à souffler de plus en plus en plus fort; ce qui l’empêchait d’entrer dans son sommeil profond. Au bout d’un certain temps, il entendit une voix de plus en plus forte crier « À l’aide ! À l’aide ! « . Ces cris étaient toutefois mêlés au sifflement du vent et aux bruits de la pluie qui tombait, donc il ne se réveilla que quelques instants après les premiers appels à l’aide. Se précipitant vers la tente d’Édouard Gagnon il le retrouva déjà debout à l’extérieur, l’eau lui ruisselant sur le front. L’apercevant, celui-ci fût aussi surpris de voir Stéphane arriver, également trempé par la pluie qui tombait. Les deux se dirigèrent vers la tente du soldat D’Aubry et constatèrent qu’il dormait. Stéphane entra dans sa tente et le réveilla pendant qu’Édouard Gagnon se dirigea vers la tente du frère Desrosiers. Après quelques minutes, Stéphane et le soldat D’Aubry rejoignirent Édouard Gagnon et celui-ci, balbutia : »Il.... n’est plus là «. Stéphane, se souvenant de la provenance des cris, pointa en direction de la rivière Saguenay et dit : »Je pense que c’est de là-bas que les cris venaient ! » Tous trois se dirigèrent vers l’endroit. Comme il faisait encore nuit et qu’il n’y avait pas de lune sous cette pluie qui continuait à tomber, il leur était difficile de voir exactement où chercher. Au bout de quelques minutes sur le bord de la rivière, Stéphane aperçût Édouard Gagnon se pencher pour ramasser quelque chose dans l’eau. Il se rapprocha et Édouard Gagnon lui dit : »Stéphane, c’est le chapeau du frère Desrosiers. Je l’ai retrouvé à cinq pieds du bord de la rivière ». Stéphane, observant le chapeau tout mouillé, ne pu que dire : « En effet c’est bien son chapeau. Allez, retournons au campement. » Transis jusqu’aux os, Stéphane grelottait sous sa bâche avec la pluie qui continuait à tomber et ne pu s’endormir, de plus en plus affecté par la situation et sentant la paranoïa l’envahir.

La pluie avait cessé et la lumière du jour se dessinait progressivement au-dessus des montagnes bordant le fleuve. Stéphane, les yeux grands ouverts, était à l’affût du moindre bruit; l’esprit tourmenté et le souffle court. Se repassant le film des événements dans sa tête, il ne comprenait plus rien, surtout maintenant avec la disparition du frère Desrosiers. Après le décès du soldat De Montreuil et la disparition inexpliquée de Mathieu Anenontha, il voyait bien que quelque chose clochait et, comme il soupçonnait le frère Desrosiers d’y être pour quelque chose, la noyade de celui-ci dans la rivière Saguenay le portait maintenant à soupçonner ses deux compagnons de voyage restants. Mais lequel ? Édouard Gagnon était bien à l’extérieur de sa tente lorsque Stéphane l’avait rejoint. Mais depuis combien de temps était-il sortit, ruisselant d’eau de pluie et paraissant surpris d’apercevoir Stéphane dans la nuit. Quant au soldat D’Aubry il paraissait dormir, mais il s’était réveillé en sursaut dès les premiers coups que Stéphane lui avait porté dans le dos afin de le réveiller. Donc, est-ce qu’il dormait vraiment ? Toutes ces suppositions lui trottaient dans la tête. Il finit par se lever au petit matin et fût bientôt rejoint par Édouard Gagnon et le soldat D’Aubry. Tous s’installèrent devant le feu éteint de la nuit dernière et déjeunèrent de noix et de pain sec. Édouard Gagnon fût le premier à briser la glace : »Stéphane, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans cette mission. La mort du soldat De Montreuil à l’Isle-aux-Coudres, la disparition de Mathieu dans le fleuve et maintenant la noyade du frère Desrosiers peuvent toutes s’expliquer une à une. Mais quand on les prend tous ensembles, ces évènements sont mystérieux ». Stéphane, silencieux et ne sachant que répondre, se tourna vers le soldat D’Aubry et lui dit : »Et vous, soldat D’Aubry, qu’en pensez-vous ? » Celui-ci, relevant la tête, répliqua : « Monsieur, moi je suis un militaire. La mort et le danger ne me font pas peur. Nous avons une mission du gouverneur, accomplissons-la un point c’est tout. Les morts et disparitions de cette mission ne sont rien à comparer à ce que j’ai connu sur les champs de batailles en France. Aussi, elles sont peut être toutes explicables par la providence ou le destin. » Stéphane, perplexe face à ces remarques, n’en fût pas moins soulagé car elles lui évitaient d’avoir à répondre à Édouard Gagnon. Surtout que finalement il ne savait pas quoi lui répondre..... Au bout d’un moment marqué par un silence pesant, il se leva et dit : »Finissons-en avec cette recherche de Mathurin Gagnon. Allons creuser vers cet arbre si mystérieux. Allez, Édouard …. et… soldat D’Aubry prenez vos pelles ! » En prononçant ces paroles, il réalisa en prononçant le nom d’Édouard Gagnon que celui-ci avait le même nom de famille que Mathurin Gagnon; l’auteur de la lettre mystère et le propriétaire des objets que cette mission recherchait. Y avait-il là le lien qu’il lui manquait ?

Ils étaient à côté de l’arbre et les rayons du soleil commençaient à les frapper de plein fouet. Examinant les environs et sa carte, Stéphane conclût qu’il valait mieux diviser l’espace en trois triangles à partir de la base de l’arbre et creuser. Ils commencèrent donc chacun avec leurs pelles, mais la tâche était ardue car le sol était dur et rocailleux. Au bout de deux heures, chacun avait fait un trou d’environ trente centimètres de profondeur sur une superficie de vingt mètres carrés. Édouard Gagnon, qui bûchait sur une immense roche enfouie, lança à Stéphane : »Je vais aller au village pour voir si je ne pourrais pas trouver un pic pour soulever cette roche. Sinon je n’y arriverai pas ». Stéphane acquiesça machinalement d’un signe de tête et continua à creuser. Puis, quelques temps après, le soldat d’Aubry le quitta également pour aller se ravitailler en tabac au campement pour la pause du midi qui s’en venait. Stéphane ne pu se retenir de se dire en lui-même : »D’Aubry, si tu savais pour le tabac. Dans deux cents cinquante années d’ici, tu serais mis à l’index ! » Continuant de creuser, il s’arrêta au bout d’une bonne heure car il était près de midi et le soleil était trop chaud. S’asseyant sur une partie des racines de l’arbre, il réfléchissait face à son « chantier de creusage » qu’il avait devant lui. Il planifiait la suite quand Édouard Gagnon réapparût avec un simple manche de bois. « Voilà, c’est la seule chose qu’ils ont voulu me prêter. Je ne sais pas si ce sera suffisant ». »On verra cela après le dîner » lui répondit Stéphane. « Au fait, où est D’Aubry ? » ajouta-t-il à l’intention d’Édouard Gagnon. Celui-ci ne répondant pas, Stéphane se releva et se mit à marcher d’un pas rapide vers le campement, Édouard Gagnon le suivant. Pressant le pas, il aperçut au loin la clairière et après son entrée dans celle-ci, il fût saisi d’horreur à la vue qui s’offrait à lui. Le soldat D’Aubry était pendu en-dessous de la branche d’un arbre, son corps balancé légèrement par le vent qui soufflait. Son visage était tuméfié et du sang avait giclé sur sa veste. Courant, Stéphane se saisit d’un couteau qui traînait et s’empressa d’aller couper la corde. Le corps du malheureux soldat tomba lourdement sur le sol et s’immobilisa, face contre terre.

Se redressant, Stéphane aperçût alors Édouard Gagnon qui était à quelques mètres de lui, le fixant des yeux avec son bâton dans les mains. Sans rien dire, celui-ci s’élança avec le bâton bien haut dans les airs pour le frapper. Stéphane, qui avait vu le coup venir, se tassa sur le côté et d’un coup de pieds dans les côtes, fit tomber le bâton au sol. Édouard Gagnon, se releva rapidement et sortit un couteau pour se jeter sur Stéphane. S’engagea alors un combat au corps à corps où les deux homes roulèrent au sol. Bien que plus fort, Édouard Gagnon n’avait pas le dessus car Stéphane, usant de ses techniques de combat au sol de judoka, utilisa le contrepoids de son adversaire pour le renverser. Sentant le combat lui échapper, Édouard Gagnon se débattit de plus en plus avec son couteau et il écorcha le cou de Stéphane. Le sang se mit à gicler et celui-ci, rouge de colère, appuya son genoux sur le dos de son adversaire en ramenant sa main vers l’avant Il agrippa la chemise de son adversaire en la retournant et la serrant sur le cou d’Édouard Gagnon. Serrant du plus fort qu’il pouvait, Stéphane maintint ainsi son étau pendant une bonne minute; sentant Édouard Gagnon s’évanouir puis tomber dans le coma. Au bout de deux minutes, il lâcha prise et tomba au sol, lui-même épuisé. Relevant la tête il constata qu’Édouard Gagnon ne respirait plus.
Combien de temps resta-t-il immobile au sol ? Quinze minutes ou une heure, il ne s’en souvenait plus. Il se releva, se redressa puis alla vers l’ombre d’un arbre pour reprendre son souffle et ses esprits. Il avait la chemise couverte de sang, ce qui le porta à mettre sa main à son cou où il constata la lacération, une blessure fût somme toute superficielle. Il s’épongea et appliqua une pression avec son mouchoir pour aider sang à se coaguler. Observant les corps du soldat d’Aubry et d’Édouard Gagnon, il pensa à cette fichue mission qui virait au cauchemar. Que faire ? L’idée d’abandonner allait de soi, mais pour aller où ? Se fondre dans la nature ou rejoindre les habitants de Tadoussac ? Dans le premier cas, le territoire sauvage était tellement vaste à cette époque qu’il ne survivrait pas longtemps. Quant à rejoindre les habitants de Tadoussac, ceux-ci ne tarderaient pas à constater la disparition de ses deux derniers compagnons. Comment pourrait-il alors s’expliquer ? À toutes ces questions lui revenait sans cesse l’idée qu’il venait de ses propres mains de tuer un être humain. Bien que celui-ci était lui-même un tueur et qu’il n’avait agit qu’en légitime défense, cette sensation lui donnait la nausée. Au bout d’un certain temps, il finit par se calmer et repris progressivement ses esprits en se concentrant, comme le lui avait appris M. Ming dans ces situations, sur des images positives : la vue de Québec, de Tadoussac, Jean-Thomas.... et bientôt il finit par se relever.

Il commença par changer sa chemise avec une que le soldat d’Aubry avait apportée dans ses bagages. Puis, il se mit à creuser dans la forêt un trou de cinq pieds de profondeur afin d’y enterrer les dépouilles du soldat d’Aubry et d’Édouard Gagnon. Une simple roche fût déposée sur la fosse. Se recueillant sur la tombe commune de ses deux ex-compagnons de voyage, il se questionnait sur les raisons qui avaient pu motiver Edouard Gagnon à commettre ces meurtres. L’appât du gain peut être, mais ils n’avaient pas encore trouvé les secrets de Mathurin Gagnon. Quel pouvait bien être son motif et puis, y avait-il un lien entre les deux noms de famille ? Tout ceci l’intriguait et le remotiva à trouver ce qui pouvait bien se cacher en-dessous de cet arbre. Déterminé, il remonta vers l’endroit pour continuer à creuser. Comme c’était la fin de l’après-midi, le soleil baissait et créait un effet d’ombre sur l’arbre. Reprenant sa pelle pour creuser et ne sachant par où recommencer, il observa les effets lumineux qui descendaient le long du tronc. Tout à coup, il remarqua une dénivellation sur le côté droit de celui-ci à environ deux pieds du sol. Il se rapprocha pour observer cette partie de l’arbre et constata que l’écorce à cet endroit n’était pas tout à fait de la même couleur que le reste. Une bande d’environ vingt centimètres de largeur par dix centimètres de hauteur ressortait comme si on avait coupé un morceau de l’arbre pour le replacer. De plus en plus en plus intrigué, il donna un coup de pelle sur ce rectangle et l’écorce se fendilla du premier coup. Se penchant, il redonna d’autres coups et après quelques instants la plaque céda complètement au milieu. Retirant le bois fendu, Stéphane découvrit alors une cavité à l’intérieur même de l’arbre. Celle-ci devait faire environ 400 centimètres cubes, soit l’équivalent d’une petite boîte à chaussure. Médusé, il ne pu s’empêcher de sourire à la pensée que pendant qu’il creusait la solution lui pendait au bout du nez : « Décidément ce Mathurin Gagnon est tout un personnage ! » se dit-il.

Le trou dans l’arbre était ouvert et Stéphane constata qu’il ne contenait qu’un simple sac de toile. Il prit le sac et en sortit le contenu qui en fait n’était formé que de trois feuilles de parchemin : deux petites et une plus grande. »Pff ! Tu parles d’un trésor ! Tout çà pour de simples feuilles de papier » se dit-il tout haut en s’asseyant. Sur les deux feuilles n’étaient écrits que des phrases en anglais avec des nombres si bien qu’il n’y porta pas immédiatement attention. Il se concentra alors davantage sur la plus grande feuille qu’il déroula sur ses genoux. « Encore une maudite carte ! » fût sa première réaction en la parcourant. Il s’agissait essentiellement d’une carte de la ville de Québec où l’on distinguait assez clairement les contours de la ville fortifiée, le fleuve, la rive sud de Québec et les environs. Çà et là apparaissait des chiffres (cinq canons) ou des détails particuliers (garnison française, poste d’observation); toujours écrits à la main. Puis une mention sur la carte attira son attention. Le village de Beauport était encerclé ainsi que l’Anse au Foulon. Intrigué, Stéphane examina plus attentivement la carte et observa un dispersement de bateaux face à la Ville de Québec. Comptant ceux-ci, il arriva au nombre de quarante-neuf. Vingt navires placés devant la Ville, cinq devant Beauport et le reste, une bonne vingtaine, à l’Anse au Foulon. D’autres détails apparaissaient sur la carte, comme la dispersion des forces françaises, le temps des marées, les escarpements rocheux.... et tout à coup, il fût frappé de stupeur en lisant un nom en bas à gauche : « James Wolfe, june 15th 1759 ». Réalisant alors ce qu’il avait devant lui, il parcourût avidement les deux feuilles parchemins et elles confirmèrent exactement ce qu’il devinait. Il avait devant lui le plan d’attaque de James Wolfe et de la flotte anglaise pour s’emparer de la Ville de Québec ! Tout y était au détail près : le bombardement de la Ville, la manoeuvre de diversion vers Beauport, le débarquement à l’Anse au Foulon, le nombre de soldats qui y seraient et leur objectif de prendre la ville à revers. Sentant son coeur se débattre face au secret qu’il détenait, il se contenait avec peine. Il mit alors la carte et les deux parchemins dans sa poche et commença à marcher vers le campement, abandonnant sur place sa pelle et ses outils.

Arrivé au campement, il révisa la carte et revu les deux parchemins pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé. Et que non il n’avait pas rêvé ! Lui qui se souvenait de cette partie de son Histoire y trouvait son compte : tout y était exactement comme il l’avait lu dans les livres d’histoire. La bataille des plaines d’Abraham planifiée à l’avance et le film des évènements à venir avant même que ceux-ci ne se réalisent ! À la fin de sa lecture il comprit finalement l’importance de sa mission mais il avait encore mille questions en tête : Est-ce que ceux qui l’avait expédié dans cette mission savaient ce qu’il trouverait ? L’intendant Boudreau lui avait semblé ne pas trop le savoir. Et comment Mathurin Gagnon avait-il fait pour mettre la main sur ce document ? Une mention supplémentaire dans le texte de Wolfe l’intrigua. Celui-ci se référait deux ou trois fois à la mention « the french wolves ». Que voulait-il dire par cela ? Cette expression apparaissait dans la phase de bombardement de la Ville, puis à l’attaque de Beauport et après, au débarquement à l’Anse au Foulon. N’y avait-il là qu’une simple référence anodine à son propre nom de famille (Wolfe) ou était-ce plus ? La nuit tombant, il referma le tout dans le sac de toile et mit celui-ci dans sa poche de manteau.

Comme personne ne lui avait montré comment faire un feu de camps sans allumettes, le souper fût assez froid et il se contenta de pain sec et de fromage qu’il puisa dans les réserves de nourriture des deux militaires. La nuit était fraîche comme elles le sont toutes à cette période de l’année après le passage de la pluie. Trouvant difficilement le sommeil, balloté entre ses pensées relatives à sa découverte et les émotions des jours précédents, il somnolait lorsqu’il entendit des bruits de pas à l’extérieur de sa tente. Se redressant pour écouter, les bruits avaient cessé mais il avait l’impression d’une présence à l’extérieur. Ce pouvait être un animal, un ours peut être; si bien qu’il n’eut que le réflexe de prendre le couteau qu’il avait gardé avec lui. Le mousquet avait été laissé maladroitement à l’extérieur. Sortant sa tête par la fente entrouverte, il ne vit rien que la rivière au loin éclairée en partie par la lune. Sortant un genou, il vint pour se lever et reçu un coup qui ricocha sur sa tête et le frappa à l’épaule droite. Le coup à la tête l’avait assommé mais la douleur à son épaule fût si intense qu’elle le réveilla lorsqu’il tomba au sol. Il eût alors le réflexe de tourner sur lui même et évita ainsi le deuxième coup de son agresseur qui frappa la terre rocailleuse. Il utilisa alors ses jambes pour déséquilibrer son adversaire et celui-ci tomba sur lui. S’ensuivit un combat au sol où Stéphane tentait tant bien que mal de retourner sur lui-même son agresseur. Par contre, celui-ci était manifestement très fort physiquement et il dominait le combat jusqu’à ce que Stéphane le projette plus loin avec un renversement. Il profita de ce bref moment pour tenter de reprendre son souffle mais la douleur à son épaule droite le faisait toujours souffrir. Se redressant sur ses genoux il cherchait du regard son adversaire quand il reçut un coup sur l’arrière de la tête et tomba au sol, inconscient.

Le retour vers Québec

Les rayons du soleil lui chauffaient le visage et il sentait également le vent dans ses cheveux. La douleur à son épaule était moins intense mais il avait un mal de tête insoutenable. Ne pouvant qu’ouvrir ses yeux au début il remarqua que le soleil était haut dans le ciel, ce qui lui indiquait qu’il s’approchait de midi. Il commença par bouger ses pieds et ramener ses jambes vers lui en s’appuyant sur son bras gauche, car son bras droit le faisait encore trop souffrir. Il finit par s’asseoir à demi, adossé à une roche. Il reprenait progressivement ses esprits quand il remarqua son sac de toile qui traînait au sol sous un buisson. Le saisissant, il l’ouvrit et constata que la carte et les deux parchemins étaient toujours là. »Bon sang, c’est payant quelquefois de laisser traîner ses choses ! » se dit-il en réalisant ce qui venait de se passer. Réussissant à se relever, il alla vers le fleuve et plongea son visage dans l’eau glacée. Quelque peu ragaillardit par cette froideur mais avec l’épaule encore endolorie, il observa qu’un des deux canots avait disparu de la clairière. Également, tous les sacs de nourriture et une bâche manquaient à l’appel. La faim le tenaillait et il finit par trouver un peu de nourriture dans le fond du seul canot restant: une miche de pain, deux morceaux de porc séché et un pot de miel à moitié vide. Assez pour retourner à Québec s’il partait aujourd’hui même. Il trancha alors le tiers de la miche de pain et l’avala avec une ration de porc séché. Réfléchissant sur sa situation, il se dit en lui-même : »Décidément ce trésor de Mathurin Gagnon fait l’objet de bien des convoitises. Mais qui a bien pu m’attaquer ainsi ? » La seule logique qu’il voyait était que ce fût quelqu’un de la ville de Tadoussac. Le bourgmestre ou l’un des deux hommes de la milice qu’il avait rencontrés hier. Pourtant, ce bourgmestre lui était apparu plutôt sympathique, mais bon, manifestement il ne pouvait se fier à personne et ne devait compter que sur lui-même. Bien décidé à aller dans la ville, il rangea toutes les choses essentielles dans le canot qu’il déplaça sur le bord de la clairière pour faciliter son départ. Puis il remonta vers Tadoussac.
Marchant d’un bon pas à travers les arbres, il remarqua au loin que la ville avait l’air silencieuse. S’arrêtant machinalement à la lisière des derniers arbres, il observait celle-ci sur le côté, à environ cent mètres des premiers bâtiments quand il remarqua du mouvement derrière ceux-ci. Il semblait avoir vu des ombres bouger et deux personnes se cacher derrière une clôture et une maison. Il s’accroupit alors derrière un buisson et attendit. Au bout de quelques instants, il entendit des détonations venant du fleuve. Se retournant, il vit alors cinq boulets de canons partir de trois navires. Deux tombèrent sur la plage dans la Baie de Tadoussac et trois autres frappèrent dans la ville. Un boulet frappa de plein fouet le toit d’une maison de ferme, un autre défonça une clôture et le troisième tomba au sol en roulant vers un arbre. S’ensuivit d’autres détonations de canons en provenance du fleuve. C’est alors qu’il constata la présence de trois navires de guerre anglais dans la Baie de Tadoussac qui tiraient sur la ville. Également, une dizaine de chaloupes, remplies de soldats se dirigeaient vers la baie pour manifestement débarquer sur la plage. Du côté de la ville, deux ou trois coups de feu furent tirés mais, les bateaux étaient inatteignables et les chaloupes de débarquement étaient encore trop éloignées. Si bien qu’au bout de deux minutes les coups de feu cessèrent. Les premiers soldats anglais débarquèrent sur la plage et se mirent immédiatement à couvert derrière les rochers et les collines surplombant la baie. Bientôt rejoints par d’autres, ils étaient alors près d’une centaine de soldats qui se regroupèrent en haut de la colline et se mirent en marche vers la ville. Stéphane était hypnotisé par ce qu’il voyait se dérouler devant lui. Figé sur place, il n’osait même pas prendre ses jambes à son cou et se sauver avant d’être repéré. Il n’avait de cesse de se répéter : »C’est impossible, je rêve, je vais me réveiller » quand tout à coup une salve de coups de feu fût tirée en provenance de la ville. Cela le secoua et il vit au loin trois soldats anglais tomber au sol. Les autres, sous les cris des officiers se mirent immédiatement au pas de course et chargèrent les baillonettes vers l’avant pendant que les miliciens de Tadoussac devaient probablement recharger leurs mousquets. Lorsque les premiers soldats anglais arrivèrent à proximité des bâtiments de la ville, ils furent accueillis par quelques coups de feu mais bientôt ceux-ci se mirent également à tirer et à renverser les faibles défenses de la ville. De loin, Stéphane observait ce chaos qui se déclenchait avec fureur. Sortant de sa torpeur, il recula derrière la lisière de la forêt et se mit à courir sans regarder derrière lui.

Arrivé à la clairière, il vit de côté au loin dans le fleuve les bateaux anglais qui avaient cessé leurs tirs. Il porta alors rapidement le canot dans l’eau et se mit à pagayer le plus rapidement possible, non sans manquer quelque peu de contrôle. Réussissant tant bien que mal à passer le cap de la rivière Saguenay, il se retourna pour apercevoir au loin une colonne de fumée dans le ciel; la ville de Tadoussac qui flambait. « La défense a dû être de courte durée, cinquante miliciens amateurs contre cent soldats anglais entraînés. Çà augure bien ce qui va se passer plus tard à Québec » se dit-il en continuant de pagayer. Comme le courant ne lui était pas trop défavorable, cette pensée relative au sort qui attendait la colonie raviva en lui l’image de la carte et des parchemins de Wolfe qu’il avait en sa possession. Comment l’Histoire se jouerait-elle si ces documents pouvaient être mis dans les mains de l’intendant Boudreau, du gouverneur Vaudreuil et de Montcalm ? Avec le plan adverse devant eux, ce serait un jeu d’enfants de repositionner les défenses de la Ville de Québec et de redéployer les troupes et la milice canadienne pour repousser les anglais. Mais, le croirait-on quand il reviendrait à Québec avec ces documents ? Cette pensée le rendait perplexe et refroidit quelque peu ses ardeurs. Il se décida donc à être déterminé mais également prudent. Repassant à la hauteur de la Malbaie et de Baie St-Paul, il n’avait pas vu de bateaux anglais quoiqu’il était certain que des éclaireurs et des indiens à la solde de ceux-ci devaient rôder en amont des premiers bateaux de la flotte qu’il avait vue à Tadoussac. Vers la fin de la journée, épuisé, il reconnût au loin l’Isles-aux-Coudres et, accélérant le rythme, accosta dans la noirceur sur la pointe ouest de l’île. Tirant son canot à l’abri dans les rochers, il installa sa bâche sous un arbre et se coupa un bout de miche de pain qu’il dévora avec son autre ration de porc séché. Il ne lui restait plus qu’un bout de pain avec un demi pot de miel pour la suite de son retour. Transis par le froid et l’humidité, il tomba profondément endormi.

Le lendemain matin, Stéphane se réveilla au chant des oiseaux. La journée s’annonçait lumineuse et il se dirigea rapidement vers le fleuve pour sa toilette du matin. L’eau froide le ressaisit et il resta quelques instants à observer l’endroit qui était de toute beauté. Puisant dans ses souvenirs d’un voyage dans cette région lorsqu’il était adolescent, il voyait bien la côte des Éboulements, la pointe de St-Joseph-de-la-Rive et les escarpements qu’on retrouvait dans cette région de Charlevoix; avec les montagnes en contrefort. Il en était à ces réflexions quand il entendit au loin des bruits de voix. Pris de court, il se dépêcha de courir se réfugier derrière un rocher, n’ayant pas eu le temps de rejoindre les bussions où il avait caché son canot. Soudainement, il distingua vers la gauche de l’île une chaloupe à environ trente pieds du rivage. Celle-ci se rapprocha et il y distingua la présence de trois soldats anglais avec deux indiens qui ramaient. La chaloupe s’éloigna peu à peu, non sans lui créer quelques angoisses. Aussitôt sortit de sa cachette, il se dirigea au pas de course vers les buissons et s’empressa de s’y cacher avec son canot. Recroquevillé et soupesant ses options, il se sentait coincé, ne pouvant prendre le risque de partir en plein jour et se faire intercepter par les éclaireurs anglais. Par contre, il ne lui restait qu’un demi pot de miel avec un dernier morceau de pain; donc il ne pourrait pas tenir longtemps sans nourriture. Il en arriva alors à la seule conclusion qui s’imposait, c’est-à-dire de partir dès la noirceur venue et rejoindre Québec de nuit. C’était hasardeux car il était loin d’être un canotier expérimenté et au cours de la nuit, il n’y verrait pas grand chose. Mais il n’avait pas le choix.

La nuit était d’encre et le ciel devait être nuageux car il ne voyait aucune étoile et encore moins la lune qui aurait pu éclairer son chemin sur le fleuve. Ayant mis son canot à l’eau, il le dirigea en s’éloignant davantage de la rive car il craignait de heurter des rochers s’il se tenait trop près de celle-ci. Pagayant du mieux qu’il pouvait, il avait au début suffisamment d’énergie car il avait mangé son dernier morceau de pain. Navigant à vue malgré l’obscurité, il pouvait à l’occasion se guider à l’aide des feux et des faibles lumières qu’il distinguait sur les deux rives. Ce n’était probablement que des feux de camps et des bougies qui ne provoquaient que de simples lueurs au loin, mais bon dieu que c’était rassurant pour lui de les apercevoir ! Il frappa du courant contraire une ou deux fois, avec quelques remous qui firent balloter le canot sans plus. Au bout d’environ trois heures, le vent se leva progressivement sur le fleuve et l’air se chargea d’humidité. Bientôt, le tonnerre se fit entendre, les premiers éclairs traversèrent le ciel et la pluie se mit à tomber. Au début une simple bruine puis de plus en plus fort. Déterminé à rentrer à Québec dès cette nuit, Stéphane redoubla d’efforts pour pagayer, mais il avait de plus en plus de difficultés car son canot se remplissait d’eau qu’il tentait de rejeter au fleuve en utilisant son sac de toile. Bien que sa progression ne fût pas aussi rapide, il avait aperçu à la suite d’un éclair, le bout de l’île d’Orléans à gauche. Et par après quelques lueurs à droite qui lui avait semblé être le village de Ste-Anne de-Beaupré. L’orage s’intensifiant et perdant de plus en plus le contrôle, il se retrouva pris dans des courants contraires et son canot, balloté par la houle du fleuve, dériva vers la rive nord. Tentant de redresser sa trajectoire, il fit tourner son canot vers la gauche mais ceci exposa temporairement son flanc et il fut frappé par une vague qui le projeta sur un rocher qui pointait à l’extérieur de l’eau. Le fond du canot, lacéré par les pointes du rocher s’en trouva percé et rapidement l’eau se mit à entrer de plus belle. Sentant la partie lui échapper, Stéphane attendait le prochain éclair pour pouvoir sauter vers la rive du fleuve. Au bout de quelques secondes qui lui parurent une éternité, le ciel fût illuminé et il sauta vers ce qui lui était apparût comme de la terre ferme. Se débattant dans l’eau, ses pieds touchèrent rapidement le sol, signe qu’il n’était pas aussi loin de la rive qu’il avait pensé. La difficulté n’était cependant pas là. Se tenant à une main après un rocher, le vent amplifia la houle sur le fleuve si bien qu’il perdit pied quand une vague le frappa et qu’il tomba sous l’eau pendant un bref moment. Se relevant, il fût frappé par une deuxième vague qui projeta sa tête contre le rocher, lui écorchant le front. Il s’agrippa alors furieusement et repris peu à peu ses esprits, sentant le sang qui lui coulait du front dans l’oeil puis sur la joue. À l’apparition d’un autre éclair, il vit l’opportunité d’un petit passage entre deux rochers près de lui qui lorsque l’eau se retirait était dégagé. Il attendit alors le l’apparition du prochain éclair et sauta dans l’eau vers les deux rochers qui étaient dégagés. De là, il n’était qu’à une vingtaine de pieds de la terre ferme et les deux rochers derrière lui faisaient comme une barrière naturelle le protégeant de l’assaut de la houle. Trempé et grelottant avec le sang qui lui coulait du front, il tomba à genoux sur le sol. Apercevant à quelques pieds de lui un cabanon en bois il s’y dirigea et se coucha à l’intérieur; épuisé mais à l’abri de l’orage qui continuait.

Le bruit de la pluie sur les planches de bois avait cessé mais le soleil n’était pas encore levé. Stéphane, qui n’avait peut être dormi que trois ou quatre heures, se réveilla. L’humidité était présente et il ne pouvait pas vraiment distinguer l’intérieur de l’endroit où il était, marqué par une forte odeur de bois. Petit à petit, les premières lueurs du jour apparurent et Stéphane constata qu’il était dans un cabanon qui contenait du bois de chauffage. Les cordes de bois bien alignées jusqu’au plafond témoignaient de la prévoyance du propriétaire de la ferme et de l’hiver qui viendrait bientôt. S’asseyant dos à un mur en bois, il fouilla dans son sac et termina la seule nourriture qu’il lui restait, son demi pot de miel. Il sortit à l’extérieur et se dirigea vers la maison de ferme qui était située en haut d’une colline. De la fumée sortait de la cheminée et un cheval était attelé à l’avant d’une charrette remplie de sacs de jute et de quelques paniers tressés. Stéphane y jeta un coup d’oeil rapide et remarqua qu’ils contenaient des pommes de terre, des betteraves et des choux. Sa présence près de la charrette réveilla le chien qui était attaché à un poteau de la grange plus loin. Celui-ci, à la vue de l’intrus, se mit alors à grogner puis à japper de plus en plus fort. Après quelques instants, un homme costaud et dans la vingtaine, sortit de la maison et s’adressa à Stéphane : »Holà étranger ! Que faites-vous sur mes terres ? » Stéphane, encore trempé et affamé, lui répondit : »Je m’appelle Stéphane De la Rochelle. J’ai fait naufrage au cours de la nuit avec mon canot. Je revenais d’une mission..... heu… d’un séjour à Tadoussac quand la tempête m’a surpris. Est-ce qu’il vous serait possible de m’amener à Québec ? Et au fait, où suis-je » « Vous êtes à Charlesbourg et vous êtes sur la ferme Desrosiers. Je me présente, Georges Desrosiers » dit celui-ci en le devisant de la tête aux pieds. Après un moment de silence, il lui lança : »Bon c’est votre jour de chance. Attendez quelques instants et vous pourrez venir avec moi car je dois aller porter mes légumes au marché public. Je vous offre le transport mais il vous faudra m’aider à débarquer ma cargaison lorsque nous serons au marché de la basse-ville. » « Je suis votre homme » répondit Stéphane.

Assis dans la charrette et serrant son sac de toile humide qui contenait ses précieux parchemins, Stéphane attendait patiemment quand Georges Desrosiers sortit de sa maison et lui lança un paquet. Stéphane ouvrit celui-ci et, comble de bonheur, y trouva une demie miche de pain chaude avec un morceau de fromage qu’il dévora.

La ville de Québec sous influence

Les roues de la charrette faisaient un bruit assourdissant sur le chemin de terre et Stéphane demeura silencieux. Georges Desrosiers, après quelques instants de ce silence, se retourna vers lui en disant : « Ainsi donc, vous avez fait naufrage hier ! Il faut dire que c’était une bonne tempête. Vous auriez dû vous arrêter en chemin avant que le vent ne se lève ». Stéphane, rassasié, avait l’esprit réveillé et les observations de Georges Desrosiers le mirent sur ses gardes. »Oui, en effet, j’aurais probablement dû m’arrêter plus tôt. Mais, je pensais pouvoir me rendre plus loin et, de fil en aiguille, j’ai été pris à mon propre jeu. À un certain moment je me suis retrouvé dans un tourbillon et je ne pouvais plus accoster ». Georges Desrosiers enchaîna : »Oui vous me semblez avoir été quelque peu.... imprudent si je puis me permettre. Vous savez, quand ces tempêtes se lèvent sur le fleuve, elles peuvent nous jouer de mauvais tours. Mais au fait, qu’est-ce qui vous poussait à vouloir rallier Québec si rapidement de.... Tadoussac, c’est bien çà ? » Stéphane, qui commençait à trouver les questions de Georges Desrosiers plutôt embêtantes, considéra cette porte de sortie : »Je devais prendre contact avec le bourgmestre de Tadoussac, à la demande de l’intendant Boudreau. Le bourgmestre se plaignait depuis longtemps de la faiblesse des mesures de défense de la ville de Tadoussac et l’intendant Boudreau m’avait demandé d’aller y voir ». Georges Desrosiers, poursuivant la conversation, ajouta : »Et cette défense, elle était suffisante ? » Face à l’absence de réaction immédiate de Stéphane, il poursuivit : « Parce que vous savez depuis le début de l’été, il y a toutes sortes de rumeurs sur l’arrivée d’une flotte anglaise dans le Golfe du St-Laurent. » »En fait vous savez que çà en prendrait toujours plus. Mais probablement qu’avec une vingtaine de miliciens ou de soldats supplémentaires, la ville serait bien protégée. Enfin le temps que les rumeurs cessent » répondit évasivement Stéphane. À ce moment, la charrette accéléra pour monter une côte et au-dessus de celle-ci, ils aperçurent à l’horizon les premières volutes de fumée annonciatrices de la Ville de Québec. « Nous serons là dans une heure environ » dit Georges Desrosiers à Stéphane. »Au fait, à Tadoussac, vous avez peut être croisé mon frère. Il s’y est rendu avec cinq autres personnes dans le cadre d’une mystérieuse expédition il y a quatre jours de cela ». Stéphane ne pu que lui balbutier : »Ah oui.... et... quel était donc le nom de votre frère ? » « Siméon Desrosiers ou frère Siméon si vous préférez. » répondit Georges Desrosiers. « Ah…. bon » bégaya Stéphane, le souffle court.

Le reste de la route fût marqué par un silence bizarre. Sans être suspicieux, Georges Desrosiers était visiblement quelqu’un de curieux et qui avait l’esprit vif. Ils arrivèrent donc au bout d’une heure au marché public de la basse-ville où il régnait une certaine agitation. Georges Desrosiers observa : »Hum, il me semble y avoir plus d’agitation que d’habitude. Allons à mon étal et nous déchargerons la marchandise ». Stéphane remarqua alors le va et vient habituel de ce type de marché, avec ses différents kiosques de boucherie et de poissons, pain, fruits et légumes, marchands d’outils agricoles et autres objets courants. À gauche, une mère avec ses trois enfants marchandaient le prix d’une pièce de viande, plus loin un homme achetait une hache. Comme tous les marchés publics, il s’y dégageait un sentiment particulier marqué par la fébrilité. Il avait toujours apprécié cette atmosphère.

Stéphane débarquait les sacs de jutes pendant que Georges Desrosiers accrochait son cheval à la clôture qui était située à l’arrière quand un homme de courte taille, au visage rond et portant un chapeau de paille s’approcha d’eux. Stéphane, qui continuait sa besogne, tendit l’oreille. L’homme au visage rond semblait nerveux et il gesticulait tout en parlant bien que Stéphane ne pouvait comprendre tout ce qui se disait : « Oui, Georges, je vous le dit, la flotte anglaise est aux portes de la ville de Québec ! Vingt navires, dix mille soldats et marins qui viennent sur nous. C’est un trappeur qui me l’a dit ». Georges Desrosiers qui, semblait habitué à ces jérémiades ne s’en formalisait pas davantage. Après quelques minutes un autre homme plus grand et mince et coiffé d’un chapeau de feutre se joint à eux. Stéphane, qui était à l’arrière de l’étal, un peu à l’abri des regards, entendit Georges Desrosiers s’exclamer : »Quoi ? Tadoussac est tombé aux mains des anglais, c’est impossible ! Attendez un instant ». Il se précipita alors vers l’arrière de l’étal où Stéphane déchargeait les sacs de jute. En ouvrant le rideau de toile, il s’écria : » Ah bon sang, il est disparût ! » en constatant que Stéphane n’était plus là et qu’un sac était par terre avec trois ou quatre choux qui étaient tombés au sol.

Courant à travers la foule et les kiosques, Stéphane se dépêchait de s’éloigner de l’étal de Georges Desrosiers. Rendu à la fin du marché, la route continuait à découvert sur quelques maisons avant de rentrer dans la basse-ville et ses rues étroites. Il se retourna pour voir s’il était poursuivi et aperçût au loin Georges Desrosiers avec ses deux acolytes qui le cherchaient à travers la rue du marché. N’hésitant pas une seconde, il pressa le pas sans courir et s’engagea sur la route à découvert. Au bout d’une centaine de mètres, celle-ci pénétrait dans la basse–ville plus densément peuplée et il s’y engagea, non sans s’être retourné une dernière fois. Il distingua au loin la silhouette de Georges Desrosiers qui arrivait penaud à la fin du marché public. Poussant un soupir de soulagement, Stéphane prit la première rue de côté et se guida à l’aide de la falaise du Cap Diamant qu’il voyait au loin.

Débouchant sur la rue Saint Antoine, il s’arrêta un moment pour reprendre son souffle. La rue était plus tranquille que dans les environs du marché. Petite rue faite de pavés qui manquaient à certains endroits, elle était bordée de maisons les unes à côté des autres. Quelques enfants jouaient dans la rue et il croisa deux ou trois passants en se dirigeant vers la Place Royale. Celle-ci était également calme, comme si tous les habitants s’étaient rendus au marché. Il s’assit sur un banc un peu à l’écart, car il voulait prendre le temps de réfléchir sur ce qu’il pouvait faire pour la suite. Il revenait de l’expédition de Tadoussac qui avait finalement viré au cauchemar complet. Il était le seul survivant, la ville était tombée aux mains des anglais qui devaient actuellement faire route vers Québec. Il avait découvert le secret de Mathurin Gagnon mais avait été laissé pour mort et s’était fait voler tous son équipement : »Bon sang qui a bien pu m’attaquer ainsi ? Au moins, j’ai encore la carte » se dit-il en lui-même en ouvrant son sac de toile pour s’assurer qu’elle était bien encore là. Tous ces éléments tournaient dans sa tête et l’empêchaient de se concentrer. Démuni il se résigna à se diriger vers la citadelle ou il aviserait de la suite.

Stéphane arrivait en haut de la colline et il pouvait voir les premiers contours de la citadelle. Il se retint d’entrer immédiatement, sa séparation d’avec le capitaine De Courcy lui ayant laissée un gout amer. Au bout de quelques instants, il aperçut Jean-Thomas Robichaud sur la route qui montait vers lui. Étant un peu à l’écart en-dessous d’un arbre, il s’avança et à son passage, siffla à son attention. Celui-ci fût tellement surpris de l’apercevoir qu’il en échappa sa chaudière. Ramassant celle-ci au sol, Jean-Thomas s’approcha alors lentement de Stéphane, non sans avoir pris bien soin de regarder vers l’enceinte de la citadelle pour s’assurer que personne ne l’observait. » Stéph....Stéphane, que faites vous ici.... tous vous croient mort dans l’expédition.... ». Stéphane, qui avait remarqué le teint blafard de Jean-Thomas ne pu se retenir de lui dire : « Hé bien, mon cher Jean-Thomas, c’est comme si vous aviez vu un mort-vivant ma foi ! » Reprenant son souffle, Jean-Thomas enchaîna : »Non, ce n’est pas cela Stéphane, mais les choses sont allées de mal en pis ici. Surtout depuis deux jours, lorsque la rumeur s’est mis à courir dans la citadelle que l’expédition était un échec et que tous étaient morts. J’ai entendu le capitaine De Courcy dire que l’intendant Boudreau était vraiment tombé en disgrâce auprès du gouverneur et que ces jours dans la colonie étaient comptés. Puis, aujourd’hui même, une autre rumeur s’est propagée à l’effet que la ville de Tadoussac était tombée aux mains des anglais et qu’une flotte avec des milliers de soldats fonçaient sur la ville de Québec. À cet égard j’ai moi-même vu aujourd’hui des familles réfugiées de la région de Charlevoix aux portes de la ville. Tout cela fait que parmi les militaires de la citadelle c’est la panique. Plus personne ne semble savoir quoi faire ici. Les ordres de Montcalm et de ses généraux ne viennent pas et les soldats comme les officiers se perdent en conjectures et hypothèses de toutes sortes ». Resté silencieux face à toute cette mine d’information qu’on lui offrait, un élément intriguait Stéphane : Comment (ou plutôt de qui) était apparût cette rumeur à l’effet que tous les membres de l’expédition étaient morts. Comme il était le seul survivant cet aspect non seulement l’intriguait mais le rendait perplexe. De plus, il n’avait qu’une idée en tête : Montrer la carte du plan d’attaque de Wolfe à l’intendant Boudreau et pouvoir la remettre au gouverneur Vaudreuil ou au général Montcalm.  Alors, il se lança en disant à Jean-Thomas : »Il faut que je puisse voir l’intendant Boudreau. Aller le voir, dites-lui que je suis de retour et que j’ai des informations capitales à lui transmettre ». Comme Jean-Thomas hésitait, Stéphane ajouta : »Jean-Thomas faites-moi confiance quoiqu’il arrive. J’ai besoin de vous et il faut que vous m’aidiez quoiqu’il arrive. Je vous attendrai ici sous cet arbre». Jean-Thomas laissa sa chaudière sur place et repartit vers la basse-ville.

Le soleil tombait rapidement au-dessus du fleuve et cela faisait plus de deux heures que Jean-Thomas était parti. Stéphane commençait à avoir faim et se demandait s’il avait fait le bon choix de se fier à Jean-Thomas plutôt que d’aller voir le capitaine De Courcy. Comme plusieurs patrouilles de soldats étaient sorties de la citadelle dans un va et vient fébrile, il s’était caché derrière les arbres qui longeaient le mur de bois. Pendant qu’il était assis derrière les buissons après une autre sortie des soldats Jean-Thomas apparût à travers les rayons du soleil couchant et lui dit : »Après avoir attendu et attendu je n’ai pu que brièvement parler à l’intendant Boudreau. Au début il ne m’a pas cru, puis il m’a simplement dit : S’il est encore vivant comme vous me le dites, qu’il se déplace après le couché du soleil. Mort ou vivant, il saura certainement où me trouver ! » Un peu découragé, Jean-Thomas regardait Stéphane sans rien dire et celui-ci ajouta : « Bon, c’est très bien Jean-Thomas vous m’avez rendu un fier service. J’irai le voir ce soir. Entretemps, vous n’auriez pas un bout de pain ou de viande à me donner car je meurs de faim. » Jean-Thomas entra dans la citadelle et revint au bout de quelques minutes avec un demi-pain : »Tenez c’est tout ce j’ai pu trouver ».

Stéphane descendait la rue St-Paul et tenait serré contre lui son sac de toile contenant la carte et les deux parchemins. Étant préoccupé par cette ces documents, il n’eût pas le réflexe de se préparer aux questions qu’auraient immanquablement l’intendant Boudreau. La noirceur des rues de la ville était totale, amoindrie çà et là par les reflets diffus de quelques lampes et bougies à l’intérieur de certaines maisons. Il ne croisa que quelques passants, certains furtifs et d’autres au pas lent et fatigué par la journée. Finalement, il arriva devant la maison de l’intendant et cogna sans tarder sur la porte d’entrée. Au bout de quelques secondes celle-ci s’ouvrit et l’intendant apparût. Momentanément surpris, il dit à Stéphane en lui faisant signe d’entrer: »Ah oui, voilà notre revenant d’outre tombe ! » Refermant la porte derrière lui il ajouta : »Hé bien, mon cher Stéphane, vous me faites là toute une surprise. D’ailleurs, si j’écoutais la rumeur de la cour du gouverneur, bien que j’en sois maintenant formellement exclût, je devrais signaler votre présence à la milice ou au capitaine De Courcy. » Interloqué, Stéphane balbutia : »M’arrêter, mais pourquoi ? » L’intendant poursuivit d’un ton monocorde : »Pour haute trahison ou pour meurtres, choisissez celui qui vous sied le mieux ». Stéphane, de plus en plus perturbé, répliqua : « Je n’ai trahi ou tué personne, messire Boudreau. » Débouchant sur le petit salon, Stéphane remarqua la présence d’une femme, et reconnût Margue
rite de L’Estrade. Gêné par cette présence, il eut un mouvement de recul et l’intendant Boudreau lui souffla : »Allez, allez Stéphane, ne faites pas tant de manières, de toutes façons, vous connaissez déjà cette charmante personne ». Se résignant, Stéphane entra et s’assit au bout de la pièce.

Fixant du regard l’intendant Boudreau, il remarqua qu’il avait les traits tirés et qu’il s’en dégageait une certaine lassitude. Il lui dit alors : »Messire Boudreau, quoi que vous ayez entendu sur moi, vous devrez m’écouter car ce que j’ai à vous montrer est de la plus haute importance. Mais une question avant de commencer, que me reproche-t-on précisément ? » L’intendant répliqua : »À ce qu’il parait vous avez saboté votre mission et tous les membres de votre expédition sont disparus. » Stéphane, ne sachant par quel bout commencer son explication qui inévitablement serait longue, complexe et tortueuse; s’était concentré sur l’esprit de l’intendant pour connaître sa pensée par télépathie. Une phrase revenait sans cesse dans la tête de celui-ci : Ce jeune homme n’est peut-être pas coupable... Il se risqua donc : « Messire Boudreau, et vous qu’e pensez-vous ? » L’intendant prit une grande respiration et lui dit : «  Vous savez plus rien ne m’étonnerait maintenant. J’ai d’ailleurs le pressentiment que notre monde, ici dans cette ville de Québec, est sur le point de basculer. Vous pourriez donc être un saboteur, un meurtrier, un espion anglais ou tout simplement un honnête homme ! Nous sommes dans une période où le faux et le vrai se confondent et s’entrecroisent au point où je suis rendu incapable de les distinguer ». Se retournant vers sa droite, il dit : »Et vous, Marguerite, qu’en pensez-vous ? » Marguerite de L’Estrade sourit légèrement et dit d’une voix douce: »Joseph, un membre de la Société du Lys d’Amérique ne peut être un saboteur ou un meurtrier. Les rumeurs de la cour du gouverneur vont et viennent au gré des saisons et de qui est en montée de pouvoir ou en déchéance. Il faut donc faire preuve d’un discernement qui va au-delà des perturbations et des intrigues de la cour »

L’intendant Boudreau qui avait écouté attentivement les paroles de Marguerite de L’Estrade sourit et se redressa sur sa chaise : »Toujours aussi clairvoyante Marguerite » fût son seul commentaire. Stéphane se fit la réflexion : »Voilà une femme de cette époque qui vaut bien dix conseillers de la cour du gouverneur. Dommage Marguerite que vous soyez née trois cents ans trop tôt ». On voyait la brillance de son esprit, non seulement à travers ses propos mais encore plus dans la façon qu’elle les livrait et l’assurance qu’elle dégageait. Il devinait également que l’intendant et Marguerite avait probablement eu une liaison amoureuse auparavant. Liaison qui avait permis à Marguerite de se maintenir à la cour et qui au fil des années s’était transformée en relation d’affaires teintée d’une réelle amitié. Voyant la fenêtre s’ouvrir il s’y engouffra en ajoutant : »Messire Boudreau, je vous confirme que je n’ai rien fait de mal. La mission est un échec si on pensait au mystère de Mathurin Gagnon comme d’un trésor en argent sonnant ou si l’on considère que tous sauf moi ont disparu. Mais croyez-moi ce que j’ai trouvé vaut cent fois plus que n’importe quel trésor de la colonie. » Pointant son sac de toile il lui dit : »J’ai trouvé le plan d’attaque de la ville de Québec écrit par James Wolfe lui-même ! » et se dirigeant vers un petit bureau il déploya la carte devant lui. Tout y était : les fortifications, la future position des bateaux anglais, le nombre de marins et de soldats, la diversion prévue vers Beauport puis le débarquement à l’Anse au Foulon. À la fois médusés et perplexes, l’intendant Boudreau et Marguerite de L’Estrade observaient attentivement. Lorsque Stéphane eût terminé sa description, il tendit le parchemin à l’intendant Boudreau. Observant le document l’intendant lui dit : »Ou bien tout çà est très réel et vous êtes un personnage au confluent de l’Histoire, ou bien vous êtes un imposteur de premier ordre. Et puis qui est ce James Wolfe ? Je n’en ai jamais entendu parler. » Stéphane, prenant une grande respiration enchaîna : »Ce serait long pour moi de tout vous raconter, mais il s’agit du général qui commande la flotte anglaise se dirigeant vers Québec au moment où l’on se parle. Il sera celui qui fera tomber la ville et ce plan que j’ai ici est un original qu’on a tenté de me voler après m’avoir assommé à Tadoussac. » Embêté l’intendant Boudreau observait la carte : »Il y a effectivement une précision du détail qui m’intrigue. Les principales défenses de la ville de Québec sont toutes illustrées avec un nombre assez précis de soldats qui correspond, selon ce que je me souviens, à la réalité. C’est doublement intriguant car, seule une personne bien au fait de notre situation militaire pourrait reproduire un tel croquis. Par contre, toute votre histoire depuis l’expédition jusqu’à aujourd’hui m’apparait tirée par les cheveux. Il faudrait retourner à Tadoussac pour y voir plus clair. Qu’en pensez-vous ? » Répondant du tac au tac, Stéphane répliqua : »Impossible messire car Tadoussac est tombée aux mains des anglais hier ». Au même moment, on cogna à la porte de l’intendant et celle-ci s’ouvrit. Un homme  au chapeau de paille se précipita à l’intérieur et dit : »Messire Boudreau, on vient de m’apprendre que la ville de Tadoussac est tombée et qu’une flotte anglaise se dirige vers Québec ! » L’intendant eut un moment de recul et laissa le parchemin tomber au sol.

Marguerite ramassa la feuille qui était tombée à ses pieds et dit : »Joseph vous avez là probablement la preuve qu’il vous manquait quant à la sincérité de ce jeune homme ». Stéphane, avec un sentiment d’urgence à peine contenu, ajouta : »Messire Boudreau le temps presse. Je dois rencontrer dès que possible le gouverneur ou Montcalm avec cette carte et le parchemin. » L’intendant releva la tête et murmura: »Je comprends … mais du côté du gouverneur ce n’est plus possible pour moi. Surtout avec les dernières manigances de cet évêque d’Auteuil. Par contre, avec Montcalm j’étais jusqu’à récemment en bons termes avec l’un de ses aides de camps; Louis-Antoine De Bougainville. Je vais le contacter à cet effet et nous demanderons à votre ami, le jeune acadien débrouillard, comment s’appelles-t-il déjà ? » « Jean-Thomas Robichaud, messire » répondit Stéphane. « Oui, c’est çà, Jean-Thomas. Nous passerons par lui et il vous indiquera l’endroit où nous nous rencontrerons d’ici peu». Stéphane, surpris par tant de précautions balbutia : « Mais.... messire, pourquoi tant de prudence, je peux moi-même revenir vous voir. » L’intendant, le fixant dans les yeux lui répliqua sans détours: »Stéphane, et là c’est moi qui n’ai pas le temps de tout vous expliquer, sachez seulement que pour l’instant vous êtes persona non grata dans la colonie. Donc débrouillez-vous pour passer inaperçu. Pour l’instant Marguerite vous accompagnera à la Maison Bellemare et vous y passerez la nuit. » Sur ce, l’intendant prit des mains de Marguerite la carte et le parchemin et glissa les documents à l’intérieur d’un tiroir de son bureau qu’il referma à clé. Mettant celle-ci dans sa poche, il tendit une autre clé à Stéphane et lui dit : »Voici la deuxième clé qui permet d’ouvrir la serrure du tiroir. Nous serons donc pour l’instant les deux seuls à avoir accès au mystère de Mathurin Gagnon. »

Stéphane et Marguerite De l’Estrade marchaient d’un pas rapide sur la rue St-Pierre. À la suggestion de Marguerite, Stéphane avait le capuchon relevé sur la tête. Avec le soleil descendant et les ombres des passants, l’anxiété le gagna. Au tournant d’une petite ruelle ils aperçurent une maison en retrait au bout de celle-ci. Arrivés à sa hauteur, Marguerite ouvrit la porte et dit à Stéphane : »C’est l’endroit. N’ayez aucun crainte car il n’y a plus personne qui demeure ici. Je vous ferai parvenir demain à l’aube de la nourriture et vous attendrez le signal de Joseph via le contact de votre ami Jean-Thomas ». Stéphane entra dans la maison et alluma une lanterne posée sur une table plutôt sale et observa les lieux. Se retournant au bout de quelques secondes, il remarqua que Marguerite avait déjà disparût.

Le revenant et le traître

Tel que lui avait affirmé l’intendant Boudreau, au bout de deux journées qu’il trouva interminables, Jean-Thomas cogna à la porte de la Maison Bellemare où Stéphane se terrait. Resté sur le pas de la porte, Jean-Thomas lui dit  d’un ton éteint: »Stéphane, un envoyé de l’intendant Boudreau m’a chargé de vous dire d’être présent à la tombée de la nuit sur la rue Notre Dame près de l’église. » Celui-ci, constatant le désarroi de son compagnon, lui souffla : »Merci Jean-Thomas j’y serai. Qu’est-ce qui vous trouble    ainsi ? » » C’est que, messire Stéphane, les premiers bateaux de la flotte anglaise ont été aperçus près de la Côte-De-Beaupré. La tension monte au sein de la garnison et dans la population » lui répondit Jean-Thomas. En entendant ces paroles, Stéphane fût également surpris par la rapidité de la progression de la flotte anglaise dans le fleuve. Bien qu’il connaissait le déroulement des évènements passés et à venir, vivre en temps réel ceux-ci lui avait fait perdre la notion du temps. Curieux paradoxe ! Cette annonce eût donc sur lui un effet de surprise et il referma machinalement la porte. Écoutant les pas de Jean-Thomas s’éloigner dans la ruelle, il se dit en lui-même : »Le temps presse et me glisse entre les doigts. C’est frustrant ! »

Le soleil s’était couché depuis peu et la ville était dans une noirceur partiellement éclairée. Stéphane, capuchon relevé sur la tête, avançait discrètement dans les rues de la basse ville de Québec. Arrivé au bout de la rue Notre Dame, il aperçût l’Église Notre-Dame-des-Victoires où devait se tenir sa rencontre avec l’intendant Boudreau. Se méfiant plus que jamais il resta un moment en retrait, n’apercevant personne sur les bancs de pierre de la Place Royale. Celle-ci était faiblement éclairée par les lueurs sortant des fenêtres d’un hôtel-restaurant du côté nord, « l’Auberge des Trois Vignes ». Après un bref moment, il distingua une silhouette au loin de la rue opposée qui, arrivée sur la Place Royale, s’installa sur l’un des bancs. Apercevant son visage, Stéphane constata que ce n’était pas l’intendant Boudreau. Puis, il entendit des bruits de bottes qui frappaient le pavé de manière répétitive. Se retournant, il vit au loin une patrouille de trois soldats qui se dirigeait vers lui. Craignant d’être repéré, il se glissa derrière un mur qui donnait sur la cour d’une maison. Les soldats passèrent à quelques pieds de lui et continuèrent leur route vers la Place Royale. Au bout de quelques instants, il sortit de sa cachette et s’avança en longeant le mur vers la place. Deux hommes au loin discutaient avec l’un des soldats et au bout de quelques secondes, celui-ci le salua militairement. La patrouille reprit son chemin et disparût au tournant de la rue qui longeait l’église. Les deux hommes se rassirent sur le banc et Stéphane s’avança vers eux.

« Bonsoir messire Boudreau » fit Stéphane alors qu’il était à la hauteur de celui-ci. « Ah ! Bonsoir Stéphane » lui répondit l’intendant, un peu surpris de le voir surgir ainsi dans la nuit. Et il ajouta : »Capitaine voici celui dont je vous ai parlé, Stéphane De la Rochelière. Stéphane, le capitaine Georges-Émile Lejeune, du régiment commandé par Louis-Antoine De Bougainville. » Le capitaine, l’air impatient, enchaîna immédiatement : »Ainsi, messire Stéphane, l’intendant m’a dit que vous aviez des informations capitales à transmettre au marquis de Montcalm !» Stéphane murmura : « En effet capitaine. Les évènements se précipitent comme vous le savez peut être avec la flotte anglaise qui vient d’atteindre la côte de Beaupré. »  Le capitaine découvrant son visage sous la lumière resta de marbre. Stéphane ajouta : »Je n’ai pas le temps de tout vous expliquer et une image vaut mille mots. Sachez que lors de mon expédition à Tadoussac, j’ai récupéré le plan d’attaque du général qui commande cette flotte anglaise. On y décrit toutes les positions de défense de la ville de Québec et la stratégie d’attaque de la ville par les anglais. Ce plan pourrait vous être..... » le capitaine interrompit Stéphane et lui lança : »Au fait, si vous êtes si bien informé, quel est le nom du général anglais ? » »James Wolfe » répondit du tac au tac Stéphane. Le visage du capitaine s’éclaira davantage : »Effectivement c’est le nom que nos informateurs nous ont transmis et peu de gens ont été mis au courant. J’avoue que cela ajoute à votre crédibilité mon cher. Mais avant d’en parler au général De Bougainville, il faudrait que je puisse voir moi-même ce parchemin ». L’intendant Boudreau intervint : »Ce soir il est un peu tard. Je vous propose demain à la tombée de la nuit, à mon domicile ». Souriant pour la première fois, le capitaine s’adressa à Stéphane et à l’intendant en se relevant tranquillement: »Messieurs par conséquent à demain. Mais n ‘oubliez pas que si une image vaut mille mots, elle peut vous valoir également mille maux !». Ceux-ci ne purent réprimer un rire en entendant ces paroles.

Stéphane s’engageait dans la rue de la Maison Bellemare. Pour la première fois depuis son retour à Québec, il voyait une lueur au bout du tunnel. Ce capitaine Lejeune, en apparence distant, pouvait lui donner accès directement au général De Bougainville puis peut-être à Montcalm lui-même. Par contre, il avait le sentiment d’être continuellement observé et l’intendant Boudreau avec toutes ses précautions, n’aidait pas à faire baisser son angoisse. Et le temps qui s’échappait commencerait sérieusement à manquer. Encore une fois, avant d’ouvrir la porte de la Maison Bellemare, il regarda furtivement à gauche et à droite, mais ne vit que des ombres créées par le vent et la nuit. Peu de temps après, immobile dans son lit, il ne trouva le sommeil que très tard. Dans un rêve, il courait désespérément après son parchemin que le vent balayait toujours plus loin dans les rues désertes de la ville de Québec. Dès qu’il s’en approchait quelque peu, la carte était projetée dans les airs et s’envolait pour retomber plus loin. Après que sa course l’eût amené sur le bord du Cap Diamant, il se sentit perdre l’équilibre alors que la carte s’envolait au dessus du fleuve. Il s’apprêtait à tomber dans le vide quand il se réveilla en sursaut.

Il était maintenant près de deux heures dans l’après-midi du lendemain. Stéphane, qui avait tourné en rond depuis son réveil et n’avait presque pas mangé, n’en pouvait plus d’attendre l’arrivée de la nuit. Il se décida donc à se rendre d’avance au domicile de l’intendant Boudreau. En arrivant plus tôt il aviserait avec celui-ci d’une stratégie pour aborder le capitaine Lejeune et se rendre au général De Bougainville le plus vite possible. À la hauteur de la maison de l’intendant, il s’arrêta un instant et constatant que tout était calme aux alentours. Il s’engagea vers la porte et cogna sur celle-ci. N’obtenant pas de réponse, il cogna une deuxième fois sans succès. Tournant alors machinalement la poignée de la porte celle-ci s’ouvrit. Il entra dans le vestibule et appela l’intendant Boudreau tout en marchant. Il remarqua alors dans le salon de l’intendant que son bureau et une chaise avaient été renversés. Il eut un mouvement de recul et après avoir entendu un léger craquement sur le sol en arrière de lui, il aperçût un éclair qui fût suivie d’une douleur vive lui traversant le cou et l’épaule. Ses jambes devinrent molles et il perdit connaissance.

L’odorat fût le premier sens sollicité à son réveil. Une odeur nauséabonde lui monta à la gorge et, ouvrant péniblement les yeux, il remarqua de sa vue embrouillée une ombre au loin qui l’observait. Se relevant pour mieux voir, un mal de tête le fit gémir et il constata rapidement qu’il était attaché à une chaise, ses deux mains immobiles étant engourdies. Sa vue se dégageant progressivement, il observa qu’il était dans un sous-sol qui était faiblement éclairé par une petite fenêtre. L’air était moite et humide, comme le vieux sous-sol de la maison centenaire de ses grands-parents; dans une autre vie.... L’ombre qu’il avait distinguée à son réveil se tenait au loin derrière lui. Soudainement, il sentit une main glisser sur son cou et le saisir violemment par les cheveux. Se crispant, il sentit un souffle sur son oreille suivit de ces mots : »Bonjour, messire Stéphane, nous nous revoyons tous deux après un long voyage » Cette voix lui semblait familière mais il ne pouvait y accoler un nom ou un visage : » Qu’est-ce que je fais ici ? » furent ses seules paroles alors que la main qui lui serrait les cheveux repoussa sa tête contre la table qui était devant lui. Son front cogna si violemment le bois de la table que son arcade se fendit. Le sang se mit à gicler inondant son oeil droit. Se redressant péniblement et ne voyant que d’un oeil, il s’exclama : »Frère Siméon ! » à la vue de celui-ci qui le fixait d’un sourire.

Au bout de quelques secondes de silence, le frère Siméon enchaina : »Je pensais bien vous avoir éliminé à Tadoussac. J’aurais dû être plus appliqué dans votre cas, comme je l’ai été pour nos autres compagnons de voyage ». Cette phrase du frère Siméon fût suivit d’un rire guttural qui donnait froid dans le dos. Décodant le message, Stéphane répliqua : »C’est vous qui avez tué ces pauvres malheureux. Mais pourquoi avez-vous fait cela ? »  Le frère Siméon avait le regard fuyant et un rire nerveux quand il observait Stéphane. Il se rapprocha davantage et Stéphane sentit son haleine fétide ainsi que ses yeux carnassiers qui le fixaient. « Bien sûr que je les ai éliminés comme quelques autres avant notre départ. Mais que voulez-vous, les ordres de son Éminence sont les ordres. Et tel un fidèle serviteur de Dieu je les exécute ». Se relevant, il s’avança vers Stéphane qui, ayant momentanément pu entrer en contact avec son esprit, découvrait avec horreur la folie de cet homme. Probablement psychopathe, il était complètement imprévisible et instable au plan émotif. Formé à l’école de la prêtrise, les croyances qu’on lui avait inculquées s’étaient entremêlées à sa maladie mentale et ses pulsions incontrôlées; créant ainsi un cocktail meurtrier.

Au bout de quelques instants, le frère Siméon s’arrêta devant lui et, toujours avec son rire nerveux, lui lança : »Voulez-vous savoir au moins comment je les ai éliminés nos infortunés compagnons de voyage ? » Sans attendre la réponse de Stéphane, il enchaina tout de go : »Le premier soldat, De Montreuil je crois, bu malheureusement le thé aromatisé qui vous était destiné. Quant au deuxième, l’indien, ce fût plus difficile car il se débattit avant de bien involontairement sombrer dans le fleuve. Compte tenu qu’après vous me soupçonniez, j’ai choisi de devenir moi-même la troisième victime en me jetant dans le fleuve et en laissant mon chapeau sur la rive. Vous avez été là encore un peu négligent en n’essayant pas de retrouver mon corps; bien que la petite baie plus en bas me servie de refuge. Au fait, cette troisième disparition a certainement provoqué toute une tension entre vous et vos deux compagnons restants ? Non ne me répondez pas. Enfin, la quatrième victime, le deuxième soldat dont j’ai oublié le nom, a été je dois dire le plus facile. Trois ou quatre coups de gourdin l’assommèrent ! Je n’eus plus qu’à nouer la corde autour de son coup et hop au-dessus d’une grosse branche. Quant au dernier, Édouard Gagnon, vous m’avez épargné cette tâche et je dois dire que j’ai pu constater que vous vous battiez plutôt bien. Il semblait être un rude gaillard et vous l’avez terrassé. Nous pourrions presque faire équipe vous et moi car.... » À ces propos qui lui glaçaient le sang Stéphane ne pu se retenir et explosa : »Jamais espèce d’assassin psychopathe ! » Ces paroles interrompirent net le frère Siméon qui, après un bref moment d’hésitation, s’élança vers Stéphane en lui décochant un coup de poing : » Ici, c’est moi qui commande. Je pourrais vous tuer sur le champ si je voulais » répliqua celui-ci. Stéphane fût projeté vers l’arrière à la suite du coup et, toujours attaché à la chaise, s’écroula sur le sol.

Il reprenait ses esprits quand il entendit une autre voix familière qui criait : »Que faites- vous là ? Vous allez le tuer et nous avons besoin de lui vivant. Rappelez-vous ce qu’a dit son Éminence. » Le frère Siméon se redressa et, s’adressant à l’homme qui se tenait derrière Stéphane, répondit : » Çà va, je ne faisais que le préparer à ce qui l’attend. Et puis, comme vous semblez préoccupé, je vous le confie pendant que je vais manger ! » Et il sortit de la pièce. Après quelques secondes d’hésitation, l’homme qui était intervenu s’approcha et tenant la tête de Stéphane, il le souleva en le replaçant sur sa chaise. Tout en déposant un morceau de pain, du fromage et une tasse d’eau sur la table devant lui, il lui dit : »Il vaut mieux ne pas plaisanter ou vous acharner avec le frère Siméon, c’est un..... ». Reconnaissant la voix et distinguant ses traits à travers sa vision embrouillée, Stéphane s’exclama : »Non capitaine De Courcy ! Pas vous également. Comment pouvez-vous être associé à ce fou furieux ? » Le capitaine, embarrassé mais se contrôlant lui souffla : »Je n’ai pas à me justifier auprès de vous. Chacun fait ses choix selon les opportunités qui se présentent et quelquefois, si la chance est du côté obscur, on doit aller dans cette direction». Stéphane comprit alors qu’il avait été trahi. Pourtant, il se doutait qu’avec sa naïveté naturelle le capitaine De Courcy était en train de se faire embarquer dans une galère dont il ne se sortirait pas. Il se risqua alors à le déstabiliser : »Capitaine, quoiqu’ils vous aient promis sortez de ce complot. Ils ne vous donneront rien après vous avoir entraîné là-dedans. Rappelez-vous, aux Trois-Rivières, lorsque nous fûmes attaqués de nuit. Vous avez une dette envers moi depuis. »

Le capitaine, mal à l’aise, marmonna un simple « Mêlez-vous de vos affaires » et s’éloigna quelque peu. Poussant sa chance, Stéphane continua : »Qu’est que l’évêque D’Auteuil et ses acolytes vous ont promis ? » Celui-ci, après un bref instant de silence, répondit : »Une seigneurie ici en Nouvelle-France. Je deviendrai le seigneur de Kamouraska et pourrai clouer le bec à tous mes détracteurs. Ici et dans ma famille en Picardie. » Réfléchissant tout haut Stéphane ajouta : »C’est donc çà, capitaine. Je savais bien que vous n’étiez pas un fanatique comme ce frère Desrosiers. Votre passé et vos histoires de famille en France vous rattrapent encore et vous vous êtes accroché au premier mirage de gloire et de richesse que cet évêque d’Auteuil vous aura promis. Pourtant, l’intendant Boudreau, qui le surnommait « la vipère », ne vous avait-il pas assez dit de vous en méfier ? Et au fait, où est l’intendant Boudreau ? Je devais le rencontrer à la tombée de la nuit. » Stéphane n’avait pas encore finit de parler qu’une voix l’interrompit : »L’intendant Boudreau ne vous sera plus d’aucun secours mon cher Stéphane ». À ces paroles, il vit apparaître à sa droite l’évêque d’Auteuil, accompagné du frère Desrosiers et d’un autre individu que Stéphane voyait pour la première fois. L’évêque s’assit devant Stéphane et, repoussant sa cape, il déposa délicatement ses mains sur la table de bois; prenant sa pose habituelle de membre du sérail religieux. Il déclara : « L’intendant Boudreau a été assassiné aujourd’hui même et pour l’instant vous êtes le seul suspect mon cher Stéphane ».

À ces paroles, Stéphane se tint coi.  De toutes façons, plus rien ne le surprenait après la « résurrection » du frère Siméon et la trahison du capitaine De Courcy. La mort de l’intendant ne faisait que s’ajouter et qu’il en soit le coupable désigné serait la suite logique. Par contre, la question qui lui revenait sans cesse était : »Pourquoi ? » Il la lança donc à l’évêque d’Auteuil : »Mais monseigneur, pourquoi tout cela ? » Celui-ci, un instant dubitatif, lui retourna la question : »Mais pourquoi « quoi » mon cher ? » Agacé par ces airs de prince jésuite, Stéphane haussa le ton : »Pourquoi suis-je ici attaché et pourquoi avoir tué l’intendant après avoir fait tuer mes compagnons d’expédition ? » L’évêque d’Auteuil, décelant une réelle méprise de la part de Stéphane, questionna : » N’êtes-vous pas membre de la Société du Lys d’Amérique ? Avez-vous oublié les principes qui gouvernent cette société secrète de la couronne française en Nouvelle-France ? Fidélité et loyauté à notre roi de France est notre devise absolue. Et bien certains en Nouvelle-France semblaient l’avoir oublié. L’intendant Boudreau le premier mais aussi l’hôtelier de la basse-ville, Médard Chênevert, et ce marquis de la Sablonière aux Trois-Rivières. Ceux-ci, avec d’autres faisaient la promotion d’idées outrageuses à la couronne du roi de France. Ils se voyaient conserver les taxes perçues au nom de sa majesté ici en Nouvelle-France au détriment des finances de notre métropole. Certains avaient même poussés l’audace jusqu’à remettre en question notre rattachement à la couronne française. Ils évoquaient la notion d’un roi de Nouvelle-France qui serait désigné par le peuple d’ici. C’est un sacrilège qui leur vaudra l’enfer ! Voilà pourquoi mon cher Stéphane nous devons épurer la Société du Lys d’Amérique de ces pommes pourries. »

Ces paroles résonnaient en échos dans la tête de Stéphane et plusieurs choses s’expliquaient maintenant. La première étant ce qu’était cette foutue société secrète auquel il appartenait sans le savoir. L’évêque d’Auteuil continua: »Mon cher Stéphane, vous vous épargnerez bien des tourments si vous me donnez cette liste des noms de traîtres à notre Société qui était dans le bureau de l’intendant Boudreau et qui a disparu ». Stéphane, réalisant la disparition de la carte de Mathurin Gagnon et la méprise de l’évêque se rebiffa : »Mais non, votre éminence, vous faites fausse route. Il n’y avait pas de liste à cet endroit ? » « Pourtant vous aviez un double de la clé lui dit l’évêque en déposant sur la table en bois la clé que l’intendant lui avait laissée » Stéphane, à la vue de la clé continua : »Oui c’est bien la clé que m’avait remise l’intendant mais ce n’était nullement pour y cacher une liste de noms. Il y a peut-être des éléments dissidents dans la Société du Lys d’Amérique mais le tiroir de l’intendant ne contenait pas la liste de noms que vous recherchez. De fait, ce qui y était caché est beaucoup plus important que votre simple liste de noms croyez-moi ! » L’évêque, dont la colère contenue avait colorée son visage lui lança : »Mais mon cher Stéphane, qu’est-ce qu’il pourrait avoir de plus important que cette liste ? » Découragé Stéphane marmonna : »Votre éminence quelle date sommes-nous ? » « Mon cher vous poussez ma patience à bout ! Vous savez très bien que nous sommes le 23 juin 1759 » répliqua l’évêque d’Auteuil. Stéphane continua : « Bien, votre éminence, dans trois jours la flotte anglaise actuellement au large de la côte de Beaupré commencera à bombarder la ville de Québec. Ce sera le début de la fin pour toute la Nouvelle-France et votre merveilleuse couronne française en ses terres d’Amérique. Et ce parchemin qui était dans le bureau de l’intendant, que vous méprenez pour une liste de traitres de la Société du Lys d’Amérique, est en fait le plan d’attaque du général qui commande cette flotte anglaise, le général James Wolfe ». Marquant une pause Stéphane attendait la réaction de l’évêque d’Auteuil. Celui-ci poussa un simple soupir de fatigue et lui dit doucement : »Mon cher, si je m’accroche à vos paroles, je pourrais dire que vous êtes fou. Par contre, depuis le début, je vous crois plutôt malin et intelligent. J’aurais aimé que vous vous épargniez davantage de souffrances, mais vous ne nous laisser pas le choix. Nous devons avoir cette liste des traîtres de la Société du Lys d’Amérique. Et je pense que vous savez qui a cette liste maintenant que l’intendant Boudreau est mort ». Stéphane eut alors une vision et un nom lui traversa l’esprit : »Marguerite De L’Estrade ».  Sur ce, l’évêque se leva et se dirigea vers l’arrière où se trouvaient le frère Siméon, le capitaine De Courcy et leur complice. Portant attention à ce qui se disait, Stéphane entendit l’évêque D’Auteuil dire : »Faites-le parler par tous les moyens. Mais ne le tuez pas car nous avons besoin de lui comme coupable du meurtre de l’intendant Boudreau ».

Peu de temps après le départ de l’évêque d’Auteuil, Stéphane se concentra sur ce qui l’attendait : la torture. Il mobilisa ce qui lui restait d’énergie pour se conditionner à ne pas fléchir face aux tourments qui s’en venaient. Finalement, le lendemain matin, le frère Siméon s’amena. Se plaçant en face de lui, il l’observa un moment en silence puis il lui dit : »Stéphane où est la liste ? ». Immobile, celui-ci fixait la table sans rien dire. Il savait que même s’il lui réexpliquait tout ou qu’il lui répondait, ce serait peine perdue et ne ferait qu’accentuer le vil instinct de son tortionnaire. Ne pouvant recommencer avec les coups car Stéphane avait le visage trop tuméfié, le frère Siméon y alla plutôt avec ce qui se fait de pire en torture : l’alternance de la douleur et du réconfort. Après avoir solidifié les cordes qui le maintenaient à sa chaise, il déposa sur la table une bougie qu’il alluma et un petit pot qui contenait une pommade. Il dit alors : »Mon cher Stéphane, vous aurez ici la douleur avec le feu de la bougie et là, le réconfort avec la pommade de pin qui traite les brûlures. Maintenant dîtes-moi où est la liste ? » Ne recevant pas de réponse, il déchira la chemise de Stéphane et lui appliqua la flamme sur l’avant-bras gauche. Celui-ci, au contact du feu sur sa peau poussa un cri qu’il tenta d’étouffer en même temps. Le frère Siméon retira alors la flamme. Déposant la bougie sur la table, il prit le pot et un peu de pommade qu’il appliqua sur la brûlure. Stéphane sentit immédiatement une fraîcheur et un bienfait là où quelques secondes plutôt la douleur lui transperçait le bras. Le frère Siméon se replaça devant lui en tenant dans sa main droite la bougie allumée et dans sa main gauche le pot de pommade. Il lui dit : »Quel est votre choix Stéphane ? » N’obtenant toujours pas de réponse, il dirigea la flamme sur son abdomen. Le manège se poursuivit ainsi toute la journée et le lendemain. Le frère Siméon alternait entre la brûlure et la pommade, croyant pouvoir briser la volonté de son prisonnier. Quelquefois, il le laissait sans pommade après une brûlure et revenait au bout de quelques heures en l’appliquant sur la plaie vive et boursouflée. Par contre, plus le temps avançait et plus la volonté de Stéphane se renforçait. Avec sa force de concentration il devint dans un état second. Au fil des heures le plaisir du frère Siméon se changea en frustration de plus en plus profonde. Si bien qu’à la deuxième journée, ne pouvant se contenir, il alla trop loin et Stéphane perdit connaissance, respirant à peine. 

La prison de Québec

Son esprit sortant comme d’un seul coup du néant, Stéphane ressentit une fraîcheur qui lui caressait le dos. Il était couché sur un lit de paille et lorsqu’il tenta de se redresser il ressentit une vive douleur. Au même moment quelqu’un entra. Une religieuse qui était accompagnée d’un gardien. Après avoir refermé la lourde porte en bois, celui-ci se plaça en retrait et la religieuse s’approcha de Stéphane. De sa voix douce, elle lui dit : »Ce sont de biens vilaines brûlures que vous avez là sur le dos. Il ne faudrait pas qu’elles s’infectent. » Stéphane se releva quelque peu et le visage de la religieuse le réconforta. Celle-ci dégageait une sérénité propre à ces hommes et ces femmes qui, idéalistes, se consacraient à alléger la souffrance des plus malheureux sans les juger. Elle tira une serviette qu’elle trempa dans une eau tiède. Épongeant le dos de Stéphane, celui-ci sursauta au début car ses plaies étaient encore vives. Après quelques instants, elle appliqua sur les brûlures une pommade similaire à celle qu’avait utilisée le frère Siméon Desrosiers. Stéphane ressentit aussitôt le même bienfait au contact de sa peau. Se retournant vers la religieuse, il lui dit : »Quelle est votre nom ? » Elle lui rapprocha un plateau qui ne contenait que deux tranches de pain sec et un verre d’eau et lui dit : » Je suis soeur Clementine. Mangez un peu et recouchez-vous, vous êtes encore trop faible. » Et elle sortit de la cellule.

Stéphane resta ainsi plusieurs jours dans sa cellule avant de pouvoir se redresser puis se tenir debout et plus tard, marcher quelque peu. La douleur et les blessures que lui avait infligées le frère Siméon Desrosiers l’avaient affaibli. Mais au fil du temps il se remit sur pieds grâce aux bons soins prodigués par la soeur Clementine. Au bout des deux premiers jours dans sa cellule, il entendit au loin un premier bruit sourd qui fût suivi bientôt par d’autres. Encore affaibli il se traîna vers la minuscule fenêtre de sa cellule et vit à une faible distance, un filet de fumée noire qui montait dans le ciel au-dessus du port de Québec. Se recouchant péniblement sur sa paillasse, il réalisa : »Çà y est, la flotte anglaise est aux portes de la ville. Le bombardement de Québec a commencé ». Paradoxalement, le début des bombardements de la basse-ville de Québec par la flotte anglaise le 26 juin 1759 l’épargna temporairement du sort qui l’attendait, soit l’exécution publique pour le meurtre de l’intendant Boudreau. Ses tortionnaires étaient tous mobilisés pour défendre la ville et l’oublièrent momentanément. Ainsi, les jours passèrent sans que l’évêque D’Auteuil ou l’un de ses sbires ne viennent le chercher pour un simulacre de procès ou même, comme il s’y attendait davantage, pour un passage direct sur l’échafaud.

En juillet, sa santé s’étant rétablie, lors d’une visite hebdomadaire de soeur Clementine, il se risqua auprès de celle-ci : » Soeur Clementine, tous ces bruits que j’entends au loin, est-ce que se sont des bombardements ? » Elle eût alors un mouvement de recul et lui dit : »Heu....oui, ce sont des bateaux anglais qui, du fleuve, tirent sur la ville. Puisses notre Seigneur épargner la vie de nos malheureux concitoyens. » Stéphane enchaîna : »Soeur Clementine, j’aurais besoin que vous me rendiez un service. Je voudrais parler à mon cousin, Jean-Thomas Robichaud, dans le cadre d’une visite des prisonniers. Il doit bien y avoir des visites de prisonniers ici ? » Celle-ci lui répondit : »Oui, mais elles sont limitées au dimanche depuis que les boulets et les bombes incendiaires anglaises tombent sur la ville. La prison elle-même a été atteinte par un de ces boulets, du côté ouest. Où puis-je le trouver votre cousin ? » Stéphane lui souffla alors : »Il est à la garnison de la haute-ville. Dîtes-lui que je suis ici et qu’à un prochain dimanche de visite, son cousin Stéphane De La Rochelière voudrait le voir «. « Très bien, je m’assurerai que le message se rende à lui» répondit-elle en sortant.

Le deuxième dimanche de juillet approchait et Stéphane espérait pouvoir enfin parler avec Jean-Thomas. La soeur Clementine lui avait bien dit qu’elle avait fait le message et Jean-Thomas avait promis qu’il se rendrait à la prison le plus tôt possible. Stéphane, assis dans la cour des prisonniers attendait patiemment son entrée. L’heure des visites était limitée, messe du dimanche oblige, de dix heures à midi. Comme la prison débordait, certaines visites avaient lieu dans la cour intérieure qui était faiblement surveillée. La majorité des soldats ayant été mobilisés pour la défense de la ville. Çà et là, des enfants de prisonniers gambadaient à gauche et à droite sous le regard désinvolte des geôliers. La plupart des prisonniers étaient des détenus de droit commun condamnés pour des vols, des trafics ou des infractions mineures de tout genre. Beaucoup d’entre eux étaient très jeunes, âgés d’à peine quatorze ans. Les familles qui les visitaient n’étaient manifestement pas des membres de la cour du gouverneur ! Seul le prisonnier Eugène De La Tour provenait de l’aristocratie de Nouvelle-France. Stéphane avait appris qu’il était le fils de Mederic De La Tour, seigneur de Bellechasse. Affecté par son père à la cour du gouverneur, il avait été mêlé à une affaire de moeurs et de contrebande de sel. Ce qui lui avait valu deux années de prison et le bannissement de la cour du gouverneur. Sa famille, comme s’était pratique courante à l’époque, payait le directeur de la prison et les gardiens afin qu’il ait des conditions de détention supérieures. Plus grande cellule, nourriture distincte des autres prisonniers, tout cela était monnayé et se faisait ouvertement. Ainsi, même jusqu’en prison, les deux univers du peuple et de la noblesse fonctionnaient en parallèle. Sur le lot de détenus, seulement trois prisonniers dont lui-même étaient au deuxième étage de l’aile est, celle des meurtriers. L’un avait tué un homme dans une bagarre à l’hôtel du port à la suite d’une soirée trop arrosée et l’autre avait assassiné le mari de sa maîtresse. Du moins c’est ce qu’on avait dit à Stéphane. Mais était-ce la vérité ? Comme dans son cas rien n’était plus vraiment vrai ou faux. Normalement, cette aile des condamnés à mort ne pouvait contenir qu’un maximum de quatre prisonniers à la fois. C’était amplement suffisant car ceux qui y atterrissaient n’y restaient pas longtemps, l’échafaud étant rapidement leur prochaine destination. Par contre, depuis le début des bombardements anglais toute cette routine de la mort était en suspens. Stéphane attendit donc Jean-Thomas jusqu’à la fin des visites et celui-ci ne se manifesta point. À midi pile, un gardien sonna la cloche signifiant la fin des visites pour cette journée. C’était le 17 juillet 1759 et dans moins de deux mois la Bataille des plaines d’Abrahams aurait lieu.

Les jours de la semaine suivante passèrent et le dimanche arriva rapidement, toujours sans la visite de Jean-Thomas. Réalisant que le temps s’écoulait trop vite (il en était au 1er août), Stéphane obtint de la soeur Clementine un bout de papier et une plume. Il écrivit une simple note de sa main pour Jean-Thomas qu’il remit à soeur Clementine. Espérant qu’il viendrait la semaine suivante, soit le 8 août, il  rongea son frein toute la semaine. Avec l’intensification des bombardements la désorganisation de la ville avait également gagnée les murs de la prison. Le nombre de gardiens avaient encore diminué, ceux-ci étant réquisitionnés dans leurs garnisons ou à la milice. Vers le milieu de la semaine, quatre prisonniers de droit commun en profitèrent et ils s’évadèrent en escaladant un mur d’enceinte dont la partie supérieure avait été détruite par un boulet anglais. La conséquence immédiate de cette évasion fût la suppression des visites pour le dimanche suivant. Au mieux Stéphane ne verrait donc Jean-Thomas que le 15 août. Il eût alors la réflexion: »Le temps ne me coule plus simplement entre les doigts, il me submerge tel la vague d’un tsunami ! »

Le dimanche 15 août arriva enfin et Stéphane piaffait d’impatience dans sa cellule. Dès 10 heures il fût parmi les premiers arrivés dans la cour intérieure, attendant l’ouverture de la grille qui permettrait aux visiteurs d’entrer. Comme il n’y avait pas eu de visite le dimanche précédent, ceux-ci étaient nombreux aux portes de la prison. À 10 heures pile, un des gardiens ouvrit la grille et les premiers visiteurs entrèrent. Un, deux, trois... Stéphane en compta une vingtaine et vers la fin, il distingua la silhouette de Jean-Thomas qui franchissait lentement la porte d’enceinte. Apercevant Stéphane, son visage s’éclaira et tous deux se dirigèrent vers le mur ouest, en retrait de la section endommagée par les premiers boulets anglais. Jean-Thomas débuta : »Comment allez-vous Stéphane ? » »Je récupère par les bons soins de la soeur Clementine, mais il ne faudrait pas je retombe entre les mains de ce sadique frère Siméon Desrosiers » lui répondit Stéphane. Je-Thomas enchaina « Oui j’en ai entendu parler par le capitaine De Courcy un peu avant les bombardements. Il avait l’air affecté par votre situation et, pour dire vrai, ne semblait plus avoir toute sa tête. Puis, dès que les premières bombes incendiaires sont tombées sur la ville et que de la citadelle nous avons vu la flotte anglaise dans le fleuve en face du port; tous les militaires ont été mobilisés. Je n’ai plus revu le capitaine depuis. J’ai cru comprendre qu’on l’avait affecté avec quelques soldats à un petit poste avancé sur le bord du fleuve près de l’Anse au Foulon ».  Ces paroles résonnèrent comme un boulet de canon anglais dans la tête de Stéphane. L’Anse au Foulon ! Là où débarqueraient par surprise les soldats anglais après la diversion sur Beauport. Décidément, ce capitaine De Courcy se retrouvait toujours au centre de l’action malgré lui ! Il dit : »Jean-Thomas je dois absolument sortir d’ici rapidement. Je n’ai pas tué l’intendant Boudreau, c’est le frère Siméon Desrosiers qui l’a tué, comme il en a assassiné beaucoup d’autres. Celui-là, on devra l’arrêter avant qu’il aille plus loin, mais avant tout il faut que je récupère le parchemin que j’ai rapporté de Tadoussac. Et il faut que je recontacte le capitaine Lejeune ou le général De Bougainville. M’aiderez-vous Jean-Thomas ? » Celui-ci resta silencieux un bon moment puis répondit : »Je veux bien vous aider mais avant il faut que vous me mettiez complètement dans le coup. Jusqu’à maintenant j’ai l’impression que vous ne m’avez dit qu’une partie de la vérité ».

Observant son interlocuteur, Stéphane se demandait par où commencer, surtout que l’heure des visites se terminerait bientôt. Il ne pouvait évidemment évoquer son voyage à travers le temps car il passerait certainement pour un illuminé. Il raconta donc son expédition à Tadoussac, la découverte du parchemin de Mathurin Gagnon qui était en fait le plan d’attaque de la ville de Québec du général James Wolfe. Puis la disparition du parchemin qu’il avait remis à l’intendant Boudreau, les rôles de l’évêque D’Auteuil et de son âme damnée le frère Siméon Desrosiers. Puis il s’exclama : « Ce plan d’attaque a déjà commencé à être mis en œuvre Jean-Thomas ! Après le bombardement de la ville, il sera suivit par la diversion d’un débarquement à Beauport pendant que le gros des forces anglaises surprendront l’armée française à l’Anse au Foulon. Et le tout se terminera par la bataille des Plaines D’Abraham. Il faut donc que vous m’aidiez à sortir d’ici au plus vite puis à retrouver ce parchemin que Marguerite De l’Estrade a probablement en sa possession afin que je puisse contacter le capitaine Lejeune ou le général De Bougainville. Ainsi, ils pourront au moins repousser le débarquement de l’Anse au Foulon et rejeter les soldats anglais sur la rive. Si on pouvait maintenir la flotte anglaise dans le fleuve jusqu’au début de décembre, avec les grands froids et l’hiver qui suivra, les glaces se chargeront de ces foutus navires anglais ». Le ton haletant, Stéphane s’arrêta et fixa Jean-Thomas. Celui-ci était bouche bée.

Jean-Thomas s’exprima d’un ton très calme : « Très bien Stéphane. Je vais m’arranger pour que vous sortiez d’ici. Au cours d’une soirée la semaine prochaine un gardien oubliera de fermer votre porte à clé. Ce sera votre chance mais vous devrez par la suite vous débrouiller pour vous échapper. Si vous réussissez à franchir les murs de la prison, allez à la maison Bellemare. Je vous y rejoindrai par après ». Stéphane, sonné par tant d’assurance de la part de Jean-Thomas bredouilla : »Mais.... Jean-Thomas...., comment allez-vous faire pour que le gardien oublie de barrer ma porte ? » Jean-Thomas, souriant, lui souffla : »Hé bien, c’est tout simple. Avec la flotte anglaise qui mouille dans le fleuve, la nourriture venant de Montréal et de Tadoussac ne rentre plus. Les anglais ont aussi débuté leur saccage de l’île d’Orléans. Donc, la population de la ville commence à manquer de certaines denrées sauf à la garnison. Et comme je suis responsable des inventaires de la garnison, je vais m’arranger pour que la disparition d’un demi-jambon ne paraisse pas trop. » À ces paroles, la cloche signifiant la fin des visites sonna. Jean-Thomas se leva et partit.

En cavale dans la ville de Québec

Dès le lundi soir, Stéphane se tenait près de l’entrée de sa cellule pour guetter le moment où il pourrait pousser la porte. Rien ne se passa cette première soirée, ni le lendemain ou le surlendemain. Il en était au vendredi soir, le 20 août, et toujours rien. Se recouchant machinalement sur sa paillasse, il somnolait lorsqu’il entendit un léger craquement en provenance de la porte. Attendant quelques secondes, il ramassa son baluchon et se rapprocha. Se risquant il poussa légèrement sur la lourde porte en bois et celle-ci s’ouvrit. Marchant prudemment le long du corridor des condamnés à mort, il arriva face à une grille qui avait été laissée légèrement entrouverte. Il la traversa et pris bien soin de la refermer derrière lui. À sa droite, un escalier descendait vers la cour intérieure et il s’y engagea. Débouchant sur la cour intérieure de la prison, il s’arrêta et observa que celle-ci était faiblement éclairée par la lune du mois d’août. Il se dirigea vers la grille en longeant le mur du côté est. Il était à quelques mètres de celle-ci quand deux gardiens sortirent du poste de garde en marchant dans sa direction; l’un d’eux ayant avec lui une bougie. Ne pouvant rebrousser chemin ou continuer vers la grille, Stéphane était pris au piège et il se cacha derrière un tonneau de bois. L’un des deux gardiens s’arrêtant, il l’entendit dire à son collègue : « Joseph as-tu entendu le bruit ? » Immédiatement, celui-ci leva la bougie qu’il tenait en direction de Stéphane. La lueur de celle-ci s’approchait dangereusement du tonneau. La sueur lui perlant sur le front, ne sachant que faire face aux deux gardiens qui se rapprochaient tranquillement, Stéphane se sentait perdu. Puis, au moment où la lueur éclairait son tonneau de bois au complet, une ombre passa juste à ses côtés et il entendit une voix de femme qui lui était familière s’adresser aux deux gardiens : »Bonsoir messieurs, j’aurais besoin de votre aide si cela vous est possible. » Interloqué, il entendit l’un des gardiens dire : »Oh, soeur Clementine, mais que faîtes-vous dehors à cette heure-ci ? » Elle enchaîna : »Je dois préparer la visite du curé Boileau pour la messe de dimanche et je pense que j’ai égaré un cierge en traversant la cour. Mes braves, venez avec moi de l’autre côté, je pense qu’il y est. Avec votre bougie j’y verrai plus clair. » Sur ce, tous trois s’éloignèrent vers le côté opposé et Stéphane, profitant de l’obscurité retrouvée, se faufila vers la grille qu’il poussa et referma délicatement. Une fois à l’extérieur des murs, il entra dans la première ruelle qu’il aperçut, se disant en lui-même : »La soeur Clementine ? On aura tout vu ! Décidément cette époque est pleine de contradictions. »

Après avoir couru, il réduisit sa cadence de marche, tentant de retrouver son chemin vers la maison Bellemare. Bien que la ville de Québec ne fût pas immense à cette époque, la noirceur totale fit en sorte qu’il se perdit dans le dédale des ruelles. Par contre, il pouvait entrevoir à travers cette obscurité l’effet des bombardements anglais. Çà et là, les ruines fumantes d’une maison, une autre avec un trou dans le mur à l’intérieur duquel on apercevait une cusine, des trous sur la chaussée.... Ne voulant pas être pris par les patrouilles de soldats français qui inévitablement devaient faire des rondes, il se trouva un petit espace à l’abri entre deux maisons en-dessous d’un arbre; et s’y coucha. Il n’avait plus qu’un seul objectif : Survivre à tout prix ! Survivre pour retrouver le parchemin ! Survivre pour être entendu par Montcalm ou De Bougainville et survivre pour inverser le cours des évènements à venir. À cette dernière pensée, il eût soudainement un doute : Pouvait-il vraiment influencer, voir même modifier le cours d’évènements historiques s’étant déjà produits lorsqu’il vivait à une autre époque ? »Tu te poses trop de questions, mon Steph » se dit-il en rabaissant son chapeau de feutre sur son visage.

Le premier bruit qu’il entendit à son réveil fût le champ des oiseaux. Encore dans l’obscurité, il entendait ceux-ci chanter vers les quatre heures du matin alors que le soleil n’est pas encore levé. Il attendit, immobile et ne dormant plus, que les premières lueurs de l’aube se manifestent. Se relevant, il distingua l’endroit où il était, soit la rue St-Antoine près d’une boulangerie. Il sentit momentanément l’odeur du pain qui cuisait et se hâta pour rejoindre la maison Bellemare qui était située à quelques rues de là. Au fur et à mesure que le soleil se levait, il remarqua davantage que la ville ressentait durement les effets des boulets et des bombes incendiaires : maisons en partie brûlées, clôtures défoncées, çà et là des boulets immobiles au sol. D’ailleurs, dès que le soleil éclaira la ville, trois bruits sourds furent entendus en provenance du fleuve. Se mettant à l’abri, Stéphane attendit et il vit deux boulets de canon traverser la rue où il était. Un alla frapper la devanture d’un marchand, fracassant le mur de pierre. Et l’autre s’écrasa au beau milieu d’une rue. Pressant le pas, il arriva à la maison Bellemare et y entra.

Il dû attendre près de deux jours, tournant en rond comme un lion en cage. Le 23 août au petit matin, on cogna à sa porte et c’était Jean-Thomas qui se pointait. Aussitôt entré à l’intérieur, il dit : »Stéphane, à la tombée de la nuit, vous devrez quitter rapidement cette maison. Je vous conduirai dans un endroit plus sûr. » Surpris, Stéphane répliqua : « Mais pourquoi ? Et où allez-vous m’amener ? » Jean-Thomas prit une grande respiration et lui dit : »Votre évasion d’il y a deux jours a été signalée à la milice et à la garnison tous ont été mis au courant. Votre tête ayant été mise à prix pour dix louis d’or. Si le capitaine De Courcy vient à l’apprendre, je pense qu’il se doutera que vous vous cachez ici et il le fera savoir à l’évêque D’Auteuil qui vous enverra la milice avec le frère Siméon Desrosiers. Vous serez donc plus en sécurité dans un autre endroit que seul vous et moi connaîtront. » « Et quel est cet endroit ? » dit alors Stéphane. « Le grenier de l’Auberge du cochon perdu » répondit Jean-Thomas. »Là où travaille votre soeur pour ce salaud d’aubergiste ! Bon, je suppose que c’est mieux ainsi. Je vous fait confiance Jean-Thomas » soupira Stéphane. « Je reviendrai à la tombée de la nuit » dit Jean-Thomas en ressortant aussitôt.

Le soleil venait de se coucher et la nuit tombait avec un léger vent qui soufflait, les bombardements anglais s’étant calmés, du moins pour la nuit. La porte légèrement entrouverte, Stéphane attendait impatiemment l’arrivée de Jean-Thomas. Finalement, celui-ci apparût devant la maison et Stéphane le rejoignit. « Suivez-moi » souffla Jean-Thomas. Ils montèrent la rue St-Antoine et s’engagèrent dans les ruelles, puis coupèrent à travers un champ. Tendus et toujours sous la crainte de croiser une patrouille française, les deux hommes réagissaient au moindre bruit quand ils entendirent : »Messires, aidez- moi je vous en prie. » C’était une voix de femme qui appelait à l’aide. S’arrêtant net, Stéphane remarqua en-dessous d’un arbre un drap blanc accroché et faisant office de tente. Se rapprochant quelque peu, il distingua au sol, assise en-dessous, une femme avec au moins quatre enfants couchés sur le sol. À côté de celle-ci, un autre enfant, probablement âgé d’une douzaine d’années et vêtu de haillons, s’était levé. La voix retentit de nouveau : »Messires, aidez-nous car nous avons faim ». Immobile et ne sachant que faire, Stéphane sentit Jean-Thomas le prendre par le bras et lui dire : »Stéphane, depuis le début des bombardements anglais, la ville compte plusieurs de ces malheureux. Mais nous n’y pouvons rien pour ce soir. Allez, dépêchez vous avant qu’une patrouille ne nous intercepte ». Se détournant machinalement, il se laissa entraîner par Jean-Thomas et tous deux s’engagèrent sur la rue Dalhousie. Arrivés à la hauteur de l’auberge, qui était fermée pour la soirée, ils pénétrèrent par une porte de côté et entrèrent dans la cour arrière. Avançant prudemment, Jean-Thomas ouvrit une porte et tous deux montèrent un escalier très étroit. Au troisième étage, une minuscule porte donnait accès au grenier et pour y entrer, Stéphane dû se mettre à genoux. À l’intérieur, l’endroit sentait le renfermé et le plafond très bas était entrecoupé par des poutres latérales. Jean-Thomas, demeuré à l’extérieur, dit à Stéphane : »Allez, prenez ces bougies pour vous éclairer, ma soeur vous apportera à manger demain au courant de la journée. Je tenterai de venir vous voir dès que je le pourrai ».

Le lendemain, 24 août, Stéphane se réveilla au son des bombardements anglais et sans trop savoir quelle heure il était car l’obscurité était presque totale à l’intérieur du grenier. Il remarqua une ouverture sur un des murs de côté qui semblait avoir été bouchée avec des planches de bois. Se rapprochant, il réussit à abaisser une planche et la luminosité extérieure éclaira quelque peu sa cachette. Encore là, péniblement, il rongea son frein une bonne partie de la journée. Ce fût vers la fin de l’après-midi qu’on cogna à sa porte. Il se rapprocha et entendit une voix féminine lui dire : »Messire Stéphane ouvrez-moi, je suis Florence Robichaud la soeur de Jean-Thomas. » Il tira alors sur la porte et s’agenouilla face à la jeune fille qui à travers la porte lui tendit son repas : deux morceaux de pain, un peu de fromage, un bout de lard et une mixture s’apparentant à du vin. À travers le soleil qui entrait par la fenêtre derrière elle, Stéphane pu distinguer sommairement ses traits. Elle avait un visage rond, le teint très pale et ses cheveux bruns dépassaient légèrement de sa coiffe. Il lui dit : »Est-ce que vous savez si je pourrai bientôt revoir Jean-Thomas ? » Rougissant quelque peu, elle lui souffla : »Je ne sais pas quand il reviendra. Vous savez, il est très pris par son travail à la garnison et il n’est pas en très bons termes avec l’aubergiste depuis que vous avez donné une leçon de combat à celui-ci. Vous vous en souvenez n’est-ce pas ? » À ses paroles, son visage s’éclaira d’un sourire espiègle et Stéphane, se rappelant du vol plané qu’il avait fait faire à l’aubergiste, bafouilla : »Heu.....oui....bon, mais j’espère que votre patron s’en est tout de même bien sorti ? » « Oh, ne vous en faites pas pour lui car il s’est rétabli assez rapidement, c’est plutôt son orgueil qui en a pris un coup. À plus tard » lui répondit-elle en s’éloignant.

Ainsi, quatre jours passèrent dans la même routine. Stéphane se levait, faisait ses exercices d’étirements. Florence lui apportait son repas pour la journée et reprenait son pot de chambre. L’auberge semblait être un certain havre de paix car les boulets de canon et les bombes incendiaires venant des bateaux anglais tombaient toujours à environ une cinquantaine de mètres de celle-ci. En quatre ou cinq occasions, la maison d’en face et la boucherie sur le côté furent atteintes, mais sans plus. À l’étage en dessous du grenier, il y avait quatre chambres à l’intérieur desquelles Stéphane avait une vue en plongée à travers les craques entre les planches de bois. Une seule des quatre chambres semblait avoir une toile opaque sur son plafond, si bien que Stéphane n’y voyait rien. Quant aux trois autres chambres elles étaient toutes inoccupées. Sauf une nuit où un client saoul y dormit, ronflant si fort que Stéphane ne pu dormir; et une autre fois où un « couple d’amoureux » y passa la nuit. Cette fois là, ce ne fût point le ronflement qui l’empêcha de dormir mais plutôt d’autres genres de bruits... Le seul aspect positif de cette solitude était qu’il avait du temps pour penser. Il se revoyait avec le capitaine De Courcy sur le chemin de Montréal, aux Forges du St-Maurice, la rencontre de cette folle de voyante avant Québec, l’intendant Boudreau, l’expédition à Tadoussac, le frère Siméon Desrosiers et cette anguille d’évêque D’Auteuil.... Certaines questions avaient été répondues, comme par exemples en quoi consistait cette foutue Société du lys d’Amérique ou ce qu’était réellement le mystère de Mathurin Gagnon de même que la trahison du capitaine De Courcy. Mais d’autres zones d’ombres demeuraient : Était-ce le hasard qui l’avait fait atterrir dans la cave de l’hôtelier de Montréal ou il avait ramassé le papier d’un malheureux rattrapé par des soldats français ? Ou encore, qu’est-ce qu’il était advenu du marquis De la Sablonnière aux Forges de St-Maurice ? Qui étaient ces « french wolves » évoqués dans le parchemin de James Wolfe ? Et au fait, où était rendu ce parchemin maudit ? Telles les pièces d’un immense puzzle, ces images tourbillonnaient dans sa tête de telle façon qu’il se perdait en conjectures.

La dernière chance

Le 29 août arriva et Stéphane réalisa subitement que dans treize jours la Bataille des Plaines d’Abrahams aurait lieu. Cette échéance qui se rapprochait dangereusement le poussa à exiger auprès de Florence Robichaud de voir Jean-Thomas. Finalement, celui-ci n’arrivant pas, Stéphane se résigna à retrouver par lui-même Marguerite de L’Estrade; convaincu qu’elle était encore en possession du parchemin. Ainsi, le 30 août, il laissa une note à Florence sur le pas de la porte et le soir venu sortit de sa cachette en partant à la recherche de Marguerite. Il se rappelait que celle-ci demeurait au 5 rue de Buade, dans la basse-ville.

Descendant prudemment l’escalier, il se faufila à l’extérieur de l’auberge qui, fait intriguant, semblait animée en cette soirée. Curieux, il se risqua à jeter un coup d’oeil par la fenêtre de côté et remarqua la présence d’une vingtaine de clients, attablés et buvant dans une certaine bonne humeur. L’odeur du cochon grillé était perceptible et sur la grille du foyer, il remarqua qu’un chaudron chauffait également. La scène qu’il avait devant lui était quelque peu surréaliste compte tenu des bombardements que subissaient la ville, de la dévastation qu’il avait vue et des familles de réfugiés qui étaient entassées dans des conditions misérables. N’osant trop s’attarder malgré le doute qui le titillait, il pressa le pas dans la ruelle de côté. Après quelques rues qu’il dévala sans rencontrer âme qui vive, il arriva à l’escalier qui menait à la basse-ville. Au bout de celui-ci se trouvait deux soldats qui montaient la garde, si bien que Stéphane descendit le long de la côte escarpée un peu plus à l’est. Arrivé en bas sans trop d’encombres, il déboucha rapidement sur la Place Royale, où régnait une certaine fébrilité. Plusieurs habitants allaient et venaient dans la noirceur, profitant du répit des bombardements. Il remarqua aussi la présence de nombreux militaires français affectés probablement à la protection du port. « Pauvres soldats, si vous saviez comme la menace ne viendra pas de là ! » se dit-il en lui-même.

Finalement, il arriva sur la rue de Buade et se dirigea tranquillement vers la maison portant le numéro 5. Méfiant depuis ce qui lui était arrivé à la maison de l’intendant Boudreau, il ne cogna pas à la porte d’entrée et fit plutôt un détour pour passer par une fenêtre située à l’arrière. Toute la maison était plongée dans l’obscurité et personne ne semblait présent. S’avançant furtivement à l’intérieur, il n’osait s’éclairer et se concentrait sur les bruits qu’il pouvait détecter. Outre le vent extérieur et les bruits de fond provenant de la rue et plus loin encore de la Place Royale, il y régnait un silence quasi total. Après avoir franchit la chambre, Stéphane pénétra dans ce qui lui semblait être la cuisine. Respirant silencieusement et transpirant sous sa chemise, il se réchauffait les mains, appréhendant qu’il aurait à se défendre. Avançant toujours péniblement dans le noir, il se cogna sur un ou deux objets qui jonchaient le sol, un peu comme si la maison avait été dévalisée. Soudainement, il entendit un craquement sur sa gauche et ses muscles se tendirent aussitôt. Il se rapprocha prudemment de l’endroit d’où provenait le craquement; les poings serrés et prêt à bondit sur son adversaire. Puis, sa main toucha une porte fermée à travers laquelle il sentait une présence humaine. S’arrêtant net, il mit une main sur la poignée et tourna celle-ci en ouvrant la porte d’un coup sec. Avec son autre main, il agrippa violemment la personne qui était cachée et la projeta vers l’arrière, à la manière d’un seonage. Il sentit alors qu’il tenait une robe de dentelle lorsque son adversaire s’écrasa au sol. Se rapprochant du visage de celui-ci, il remarqua avec le peu de lumière qui venait de l’extérieur, que c’était celui d’une femme. Il s’écria : « Marguerite ! »

Le souffle court Marguerite reprenait ses esprits quand Stéphane, ayant trouvé une bougie, l’alluma avec les dernières braises du foyer.  « Désolé Marguerite je ne savais pas que c’était vous qui étiez derrière cette porte » lui dit-il alors que le visage de celle-ci prenait quelques couleurs. »Stéphane vous m’avez fait une de ces peurs. Je croyais que c’était « lui » qui revenait » répondit-elle faiblement. »Mais, Marguerite, de qui parlez-vous et que vous est-il arrivé ?» enchaina Stéphane. « C’est le frère Siméon Desrosiers qui est venu aujourd’hui avec deux autres hommes. Ils cherchaient le parchemin que vous aviez remis à Joseph. Apparemment que c’était une liste de traîtres et il me disait que si je ne la lui remettait pas, j’aboutirais sur le buché comme une sorcière. Je me suis sauvée par la porte de derrière et j’ai attendu qu’ils soient partis après m’être réfugiée dans les bosquets de l’autre côté du champ. Ainsi je croyais que c’étaient eux qui revenaient.» Stéphane l’observait silencieusement. Malgré le danger elle demeurait forte dans l’épreuve qu’elle avait traversée, maîtrisant ses émotions et ne lui parlant pas du parchemin et de l’endroit où elle l’avait caché. « Décidément, cette femme a du vécu. » se dit-il en lui même. 

Après un bref instant, Marguerite s’assit sur une chaise, reprenant ses esprits; et Stéphane alluma trois autres bougies. La maison maintenant éclairée, on pouvait voir le remue-ménage que le frère Siméon Desrosiers et ses deux acolytes y avaient fait. »Marguerite, si le frère Desrosiers n’a pas trouvé ce qu’il cherchait, je suis certain qu’il va revenir et comme il est complètement fou je crains pour votre sécurité. Est-ce qu’il y a un endroit où vous pourriez vous réfugier le temps que la tempête se calme ? «  lui dit Stéphane. « Euh... je pourrais probablement aller quelques jours chez Alda Veillette, qui était jusqu’à tout récemment mon aide-domestique » répondit Marguerite. »Très bien, allez vous chercher des vêtements pour quelques jours, je vous reconduirai » rajouta Stéphane. Ainsi, Marguerite toujours aussi calme sous une apparence de fragilité, se retira quelques instants dans sa chambre. Resté seul, Stéphane réfléchissait : »Cette femme me ment je le sens ». Il se concentra et tenta d’entrer en contact avec la pensée de Marguerite. Rien n’y fit et au bout de quelques instants celle-ci apparût dans la cuisine. Tous deux sortirent par la porte arrière afin de ne pas attirer l’attention.

Ils marchaient depuis peu dans la noirceur de la ville quand, au tournant d’une ruelle, ils débouchèrent sur la rue St-Antoine. « C’est ici, la deuxième maison sur la droite » chuchota Marguerite à Stéphane. « Très bien déposez votre sac quelques instants » répliqua Stéphane qui ajouta : »Marguerite, le parchemin que j’avais remis à l’intendant Boudreau, où l’avez vous caché ? » Elle resta silencieuse un instant et murmura de sa voix où s’entremêlaient comme toujours calme et fragilité : »Stéphane, je n’ai rien reçu de Joseph avant de le quitter le jour de notre rencontre ». Prenant une grande respiration au bout de quelques secondes, Stéphane, d’un geste vif, saisit la chemise que Marguerite portait sur sa poitrine et en un coup sec la déchira. Elle poussa un cri étouffé et le parchemin sortit de son corsage pour retomber au sol. Stéphane le ramassa et il lui dit : »Marguerite, je savais bien que ce serait le seul endroit où les hommes de cette époque n’oseraient fouiller. »

Il devait être bien près de minuit quand Stéphane revint à la hauteur de l’Auberge du cochon fou. Toujours aussi prudent, il monta tranquillement l’escalier qui menait au grenier, serrant contre lui le précieux parchemin qu’il avait récupéré. Arrivé à sa porte, il tenta de l’ouvrir mais la poignée ne tournait pas. Croyant que celle-ci était coincée, il la poussa davantage sans succès. Il descendit au deuxième étage en songeant aux quatre chambres qui y étaient situées. Il se dit alors qu’il pourrait bien en occuper une pour la nuit sans que l’aubergiste ne s’en aperçoive et que le lendemain avec l’aide de Florence ou de Jean-Thomas il retournerait à son grenier. Ainsi, il tourna la poignée de la première porte et celle-ci s’ouvrit après un léger craquement. Comme il y faisait noir et qu’elle semblait encombrée, il se coucha au sol et s’endormit dans le premier espace qu’il trouva.

Le soleil était levé depuis quelque temps quand Stéphane se réveilla, la faim le tenaillant. Son premier sens sollicité fût l’odorat car il sentit un mélange d’odeur de lard fumé, de céréales et d’épices. Se relevant, il constata alors qu’autour de lui se trouvait toutes sortes de victuailles : jambon, farines, patates et légumes remplissaient la chambre au complet. Au plafond et sur les murs, une immense toile de jute opaque était suspendue. C’était là la raison qui l’avait empêché de voir à l’intérieur de cette chambre alors qu’il était au grenier. Il réalisa alors que l’aubergiste, profitant de la situation qui régnait dans la ville, trafiquait de la nourriture sur le marché noir. En effet, le gouverneur Vaudreuil avait décrété le rationnement des denrées pour les militaires et la population. Les réfugiés au sein de la cité crevaient de faim. Alors comme dans tous les conflits, certains profitaient de cette misère pour s’enrichir. Stéphane s’interrogeait : »Et Jean-Thomas ! Il est impossible qu’il ne soit pas de mèche. Comment peut-il me sauver des griffes du frère Siméon Desrosiers et s’adonner à un tel trafic au détriment de la population qui crève de faim ? » Il en était à ces réflexions quand la porte s’ouvrit et qu’entra Jean-Thomas. « Bon dieu Stéphane, mais que faites-vous là ? Je vous croyais encore parti à l’aventure dans la ville ! » sursauta celui-ci à la vue de Stéphane.

Jean-Thomas avait refermé la porte et sentait que Stéphane le fusillait du regard. »Allez-y Stéphane, dites-moi que je suis un abuseur qui profite de la situation. » Stéphane répliqua : »Non Jean-Thomas, je ne vous juge pas. Au contraire je vous comprends même plus que vous ne le croyez. Vous êtes coincé par cet aubergiste qui vous offre, à vous et à Florence, la possibilité de survivre dans cet environnement hostile qu’est devenu la ville de Québec, assiégée et pilonnée par la flotte anglaise. Vous compromettez donc vos principes de justice pour survivre. C’est aussi simple que çà. » Il fit une pause et ajouta : » Mais j’ai deux questions pour vous : Que ferez-vous si le vent tourne ou lorsque tout cela sera finit ? Car un jour tout cela finira d’une façon ou d’une autre. » Marquant un autre arrêt, Stéphane observa Jean-Thomas, resté silencieux et dont le regard fixait le plancher de la chambre. Il enchaina : »Mon autre question est : Pourquoi m’avoir aidé à sortir de cette prison ? Vous auriez pu m’y laisser moisir et continuer à profiter de votre trafic avec l’aubergiste ? À moins que cela ne soit pour vous une manière facile de racheter votre conscience. » Se redressant, Jean-Thomas fixa alors Stéphane dans les yeux et celui-ci entra en contact avec son esprit : »Stéphane, je reconnais la dualité de mes actions mais ce que la vie m’a appris jusqu’ici, c’est que la survie dans le pire des compromis vaut mieux que la mort pour les meilleurs principes. Tant que je serai vivant je pourrai agir et influencer le cours des évènements qui me touchent. L’éthique de mes actions me rattrapera peut être plus tard mais je suis prêt à prendre ce risque. Quand à vous aider c’est peut-être effectivement une façon de me racheter, quoiqu’il y ait quelque chose en vous qui m’intrigue depuis qu’on s’est rencontré. » Stéphane, demeura accroché à ces derniers mots et lui dit : »Mais quoi Jean-Thomas ? » Il continua « Vous êtes différent des nobles de cette ville et de ce coin de pays. Vous avez des réflexions et un raisonnement de l’élite mais votre comportement est différent, plus proche des gens du peuple. Comme si vous étiez d’un autre pays ou même encore d’une autre, comment dire... cela m’intrigue ». Voulant reprendre l’initiative, Stéphane esquiva la remarque et lui dit : »Jean-Thomas, pour l’instant j’ai encore besoin de votre aide. J’ai récupéré le parchemin qui est l’objet de tant de convoitises, celui dont je vous avais parlé lors de notre rencontre en prison: le plan d’attaque de la ville de Québec de James Wolfe. » 

Stéphane avait déroulé le parchemin sur le sol et les deux hommes l’examinaient. Il dit : »Voyez Jean-Thomas, même si c’est écrit en anglais : les bateaux anglais sont positionnés face au port. Là, à droite, vous voyez la diversion du débarquement sur Beauport et à gauche, l’endroit où tout va se passer : l’Anse au foulon. C’est à cet endroit précis qu’il faut à tout prix rejeter les anglais dans le fleuve et les y maintenir jusqu’aux premières neiges de décembre. » « Mais Stéphane, regardez comme c’est intriguant on y voit même des endroits dans la ville de Québec où sont installés les canons de l’armée française. Comment ce général anglais as-t-il pu savoir où ils sont situés ? » ajouta Jean-Thomas. »C’est très simple Jean-Thomas, quelqu’un dans la ville les lui aura identifiés » dit alors Stéphane. « Un espion anglais. » marmonna Jean-Thomas. » »Pas nécessairement. Peut-être tout simplement un canadien, un notable ou un homme du peuple, voir même un soldat français qui aura retourné sa veste. Ou encore peut être plusieurs parmi ceux-ci.... » répondit Stéphane qui se vit couper par Jean-Thomas : »Comment plusieurs ? » Stéphane enchaîna »Regardez ici dans le parchemin annexé à la carte, la mention « Accordingly, the plan will go on with the french wolves on the ground». C’est une phrase sybilline, mais je pense que l’expression ”french wolves” réfère à un groupe de personnes dans la ville qui collabore avec l’ennemi anglais. À quel niveau et qui sont-ils, je n’en ai pas la moindre idée ». Jean-Thomas fixait la carte, puis soupira en disant à Stéphane : »Et comment voulez-vous que je reste sain d’esprit avec tout çà ? » Celui-ci ne pu s’empêcher d’esquisser un sourire.

Remettant le parchemin dans son étui et dans sa chemise, Stéphane dit à Jean-Thomas : »Il faut que je puisse voir le capitaine Lejeune pour lui montrer le parchemin, comme je le lui avais promis. Avant de tomber entre les mains de ce sadique frère Siméon Desrosiers » »À la garnison ils tiennent une réunion des principaux généraux dans huit jours. Montbeillard, De Bougainville, le capitaine Lejeune, ils seront presque tous là sauf le marquis de Montcalm et le gouverneur Vaudreuil. Je suis à préparer la salle, vous n’aurez qu’à vous y glisser de manière incognito. Au moment opportun vous pourrez parler au capitaine Lejeune » répondit Jean-Thomas. « Dans huit jour donc nous serons le 6 septembre » ajouta Stéphane. »C’est exact, est-ce que cela vous pose un problème ? » questionna Jean-Thomas en écho à ces paroles. »Non çà va, le 6 septembre je me rendrai à la garnison déguisé en paysan » compléta Stéphane.

Les préparatifs du côté français

Le 6 septembre arriva enfin. Dès le matin Stéphane trépignait d’impatience. Il avait changé ses vêtements et s’était mis de la graisse dans le visage afin de modifier légèrement son apparence. Jean-Thomas avait quitté à l’aube et il devait discrètement le rejoindre à l’extérieur de l’enceinte de la garnison. De là, ils trouveraient bien un moyen d’entrer dans la salle des officiers. Stéphane descendit discrètement les escaliers puis s’engagea dans les rues de la ville. Il se devait d’être prudent car les bombardements anglais s’étaient intensifiés et plusieurs secteurs de la ville étaient en feu. Au bout de quelques minutes il arriva face au mur de la garnison et il s’assit à l’extérieur sous un arbre, attendant Jean-Thomas. Tout semblait calme, la porte d’entrée n’étant surveillée que par deux miliciens nonchalants.

Au bout d’une heure, Jean-Thomas se pointa et il se dirigea vers Stéphane. Il l’interpela « Suivez-moi, cela fait deux heures qu’ils discutent de stratégies de toutes sortes et ils sont sur le point de prendre une pause. Le capitaine Lejeune ira certainement fumer sa pipe à l’extérieur près de l’écurie. Ce sera votre chance d’être seul avec lui pour quelques instants ». Désignant un sceau de bois qui trainait par terre, il ajouta : »Prenez ce sceau avec vous et suivez moi ». Tenant l‘objet dans sa main droite et ayant rabaissé son chapeau de paille sur sa tête, Stéphane suivait Jean-Thomas quand, rendu à la hauteur des deux miliciens; celui-ci leur dit : »Nous allons nourrir le cheval du général de Bougainville ». D’un geste machinal, les deux gardiens leur indiquèrent de passer sans plus de formalités. Stéphane se dirigea ainsi vers l’écurie avec son sceau... vide.

Après quelques minutes dans l’écurie et n’en pouvant plus d’attendre il se risqua à l’extérieur en s’approchant du bâtiment où se tenait la réunion des officiers. À travers la fenêtre ouverte, il décodait des bruits de discussions houleuses et pouvait observer les joueurs en présence : Montbeillard était debout devant la table où étaient déployés différentes cartes. À côté de lui se trouvait le capitaine Lejeune et assis, on remarquait De Bougainville, le comte de Montreuil. Puis en retrait le lieutenant De Castelnau ainsi qu’un des chefs de la milice des canadiens, Ernest Lépine. Environ une demie douzaine d’autres personnes étaient présentes dans la salle, pour la plupart en uniformes. Ceci faisait environ quinze personnes avec le va et vient des aides de camps et du personnel domestique. Les discussions s’animèrent davantage avec d’un côté Montbeillard et le comte de Montreuil qui s’appuyaient sur les cartes déployées pour favoriser le scénario d’une bataille rangée « à l’européenne » et en terrain découvert. Avec comme plan B un retrait à l’intérieur des murs de Québec pour maintenir le siège en attendant les renforts de Montréal menés par le Chevalier de Lévis. Montbeillard s’adressa au capitaine Lejeune en lui disant : »Capitaine regardez de ce côté de la carte en retrait de nos murs. Il y a une longue plaine qui se prolonge jusqu’au bord du fleuve. Les anglais s’ils sont à découverts pourront facilement être frappés d’une salve de mousquets. Ainsi affaiblis, l’arrière-garde pourra les charger à la baillonnette et les repousser vers le cap rocheux. Avec le dos au fleuve ils n’auront d’autre choix que d’y sauter ou de capituler. » Enchainant presqu’immédiatement le comte de Montreuil ajouta à l’attention du capitaine Lejeune: »Et capitaine, avec votre stratégie axée sur l’offensive que ferez vous si, comme le pense le marquis de Montcalm, les anglais débarquent à Beauport pour prendre la ville de Québec par l’arrière ? Si une partie de nos forces sont en bas de la falaise du côté est, à l’Anse au Foulon ou à l’Anse des mères, ils n’auront jamais le temps requis pour remonter ce cap rocheux et se feront prendre en souricière. C’est encore plus risqué, parce que je pense que les anglais risquent de débarquer à plus d’un endroit en même temps. »

Le capitaine Lejeune, visiblement sur la défensive, restait silencieux. Après quelques secondes il plongea : »Messieurs, nous avons 10 000 soldats et avec les miliciens nous pouvons compter sur 15 000 combattants. Les anglais, basé sur le nombre et la grosseur de leurs bateaux, ne dépassent pas 13 000 hommes. Je dis donc que nous avons l’avantage du nombre et que nous devons tout faire pour les empêcher d’atteindre le sol où nous pourrions être vulnérables. Nous devons les maintenir dans le fleuve jusqu’aux premiers froids de décembre. Ainsi prisonnier des glaces, nous pourrons les affamer et les achever d’ici le début du printemps. Un peu comme l’a fait Frontenac auparavant. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi le gouverneur Vaudreuil et le marquis de Montcalm s’obstinent à ne pas vouloir attaquer les bateaux anglais sur le fleuve. » « Mais les seuls bateaux qui nous restent ne font pas le poids face aux navires anglais » s’exclama alors le comte de Montreuil. Le capitaine Lejeune lui répondit « Messire je ne parle pas d’une bataille navale. Nous sommes en Nouvelle-France, n’utilisons pas les tactiques d’une  guerre européenne. Attaquons-les de nuit avec quelques goélettes, comme des indiens, et mettons le feu à leurs bateaux ». « Quoi ? Que dites-vous là mon cher ? Nous ne sommes pas des sauvages. C’est indigne d’un militaire de sa majesté du roi de France de penser ainsi ! » répliqua le comte de Montreuil en haussant la voix. À son tour exaspéré le capitaine Lejeune s’écria : »Écoutez messieurs ! Je ne sais pas où les anglais vont débarquer. Cela peut bien être à Beauport, dans le port de Québec même ou plus à l’est dans le coin des petites baies. Aucun d’entre nous ne peut le savoir avant.... qu’ils ne débarquent. Mais à ce moment il sera peut-être trop tard. Ce que je sais par contre, c’est que le théâtre de cette guerre n’est pas l’Europe mais plutôt la Nouvelle-France. Et que nous avons le choix entre l’attente ou l’offensive. Que l’on choisisse l’une ou l’autre des stratégies et je me rallierai, mais il faudrait au moins savoir pourquoi on la choisit et que ce ne soient pas les évènements qui nous y poussent. Car à ce moment-là nous perdrons l’initiative et probablement la bataille également. »

Resté silencieux, Montbeillard s’adressa à De Bougainville et au lieutenant De Castelnau : »Et vous messieurs qu’en pensez-vous ? » De Bougainville commença le premier : »Le capitaine Lejeune présente des arguments convaincants mais je ne suis pas chaud à l’idée de pousser l’offensive jusque vers le fleuve, au-delà de la falaise. Par ailleurs, contrairement au capitaine, je ne pense pas que militairement nous ayons l’avantage du nombre. «  Se tournant vers celui-ci il ajouta : »Vous parlez de 10 000 soldats. Mais il y en a 3 000 qui ne sont pas à Québec. Ils sont avec le chevalier de Lévis en route de Montréal. Je dis donc qu’il faut les attendre et se préparer pour un siège de la ville. » Le lieutenant De Castelnau ajouta : » Messire De Bougainville, nous ne pourrons pas tenir longtemps un siège de la ville si la nourriture vient à manquer. Déjà, le gouverneur Vaudreuil a réduit les rations de blé des militaires et de la population. Avec les bombardements anglais la vie est devenue de plus en plus difficile. Je crains que le moral des troupes et de la population ne se retournent contre nous si le siège de la ville se prolonge. » Après un bref moment, Montbeillard déclara : »Bon, le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a plusieurs stratégies mais aucune qui ne fasse consensus. » Stéphane observait de loin. Tous avaient pu parler sauf le chef de la milice, Ernest Lépine, le seul canadien parmi tous ces militaires français. Une dizaine de secondes passèrent sans que la moindre parole ne fût prononcée. Puis s’avançant légèrement Ernest Lépine dit de sa voix grave mais dénuée de raffinement : »Messire, la stratégie qui fera consensus comme vous le dite, sera la seule qu’il nous faudra rejeter. Car elle sera celle qu’attendrons les généraux anglais ». Un silence glacial parcourra la pièce et Montbeillard suggéra : »Faisons une pause de quelques minutes ». Fasciné, Stéphane resta figé un bref moment si bien que le capitaine Lejeune passa devant lui sans qu’il ne l’aperçût. Il se dirigeait vers l’écurie avec sa pipe à la main.

Sortant de sa torpeur, il le rejoignit et enlevant son chapeau de paille, lui dit : »Bonjour capitaine, vous ne me reconnaissez peut-être pas ? Car la dernière fois que nous nous sommes vus il faisait plutôt sombre ». Celui-ci, un bref moment surpris, sourit légèrement en tirant sur sa pipe : »Bien sûr que je vous reconnais. Vous êtes Stéphane, l’ami de l’intendant Boudreau. Vous m’aviez communiqué des renseignements troublants selon mes souvenirs, et vous deviez me remettre une précieuse carte avec un parchemin. Par contre, je n’ai plus eu de nouvelles de vous ni de l’intendant Boudreau d’ailleurs. Comme par enchantement vous êtes tous les deux disparus ! Et là vous réapparaissez au beau milieu d’une réunion avec tous ces généraux sans vision et qui ne s’entendent pas entre eux. Avouez que c’est plutôt troublant ? » Stéphane, emporté par les récents évènements et envouté par ce qu’il venait de voir, recevait comme un coup de poing en plein visage ce commentaire du capitaine. Cela le ramena les deux pieds sur terre et il dit: »Écoutez capitaine ce serait trop long pour moi de vous expliquer ma disparition des derniers jours. Par contre, comme une image vaut mille mots j’ai en ma possession la carte et le parchemin dont je vous avais parlés. » Et il déroula la carte devant lui en tenant dans ses mains le parchemin de James Wolfe.

Le capitaine Lejeune restait silencieux et observait la carte. Au bout d’un moment, il dit nerveusement à Stéphane : » Donnez moi le parchemin je vous en prie », et il se mit à le lire. « Vous comprenez l’anglais ? » lui souffla Stéphane un peu perplexe. «Oui, j’ai commandé des troupes françaises en Louisiane à la frontière des colonies anglaises. J’en ai donc appris les rudiments, » répondit le capitaine tout en continuant sa lecture. Au bout de quelques instants, il tira une grande bouffée de sa pipe et il ordonna : »Suivez-moi ! ». Tous deux se dirigèrent vers le bâtiment où se tenait la réunion des généraux. Stéphane resta immobile à côté du cadre de porte pendant que le capitaine Lejeune se dirigeait vers le général Montbeillard. Les deux se retirèrent dans un coin et le capitaine déroula la carte en remettant le parchemin au général. Gesticulant légèrement en montrant des points sur la carte et sur le parchemin, il s’interrompit un instant quand Montbeillard s’exclama : »Quoi ! Comment cela est-ce possible ? » Et, au bout de quelques minutes, ses brèves explications terminées, le capitaine Lejeune se tourna vers Stéphane en lui faisant signe d’approcher.

« Et bien messire Stéphane, c’est de la vrai poudre à canon que cette carte et ce parchemin ! Comment les avez-vous obtenus ? » lui dit alors Montbeillard « Et bien, je... je... les ai trouvées » balbutia Stéphane un peu décontenancé et intimidé par la présence des différents personnages qui s’étaient agglutinés autour de la table. »Mais où et surtout comment les avez-vous retrouvés ? » ajouta alors le général en haussant légèrement le ton. Sentant la chaleur lui monter au visage Stéphane plongea : « Il s’agit d’une carte et d’un parchemin que j’ai récupérés dans la région de Tadoussac avant que la ville ne tombe aux mains des anglais. L’intendant Boudreau m’avait fournit les hommes et l’équipement pour sa recherche. J’avais en ma possession une autre carte d’un membre de la Société du Lys d’Amérique qui indiquait l’endroit où se situait ce secret qui avait appartenu à un certain Mathurin Gagnon. Voilà. » Au mot « Société du Lys d’Amérique » Montbeillard sourcilla quelque peu alors qu’en entendant prononcer le nom de « Mathurin Gagnon », le capitaine Lejeune et Ernest Lépine fixèrent Stéphane du regard. Montbeillard ajouta: »Messire Stéphane votre histoire est quelque peu... invraisemblable et troublante. Si vous nous faites perdre notre temps avec des fantaisies vous allez avoir des problèmes ! Par contre une telle pièce d’information nous interpelle malgré tout. Nous allons donc la mettre de côté pour l’instant et lieutenant De Castelnau, vous irez à la cour du gouverneur vous enquérir du statut de Messire Stéphane De La Rochelle. Si vous êtes un intime de l’intendant Boudreau on vous reconnaîtra certainement à la cour, n’est-ce pas ? » En entendant ces paroles, Stéphane comprit que sa démarche était vouée à l’échec. Il se retira donc à l’écart dans la salle et les militaires reprirent leurs discussions pendant que le lieutenant De Castelnau passait par la porte d’entrée.

Stéphane écoutait distraitement les échanges des militaires qui avaient repris et qui allaient, comme avant la pause, dans tous les sens. Ceux-ci semblaient avoir momentanément oublié la carte et le parchemin qui traînaient sur la table avec d’autres documents. Observant la cour intérieure à travers la fenêtre, Stéphane se doutait bien que lorsque le lieutenant De Castelnau reviendrait, il serait démasqué et arrêté pour le meurtre de l’intendant Boudreau. Il conclût alors qu’il devait prendre rapidement la poudre d’escampette, abandonnant probablement pour la dernière fois sa précieuse carte et son parchemin. Croisant le regard de Jean-Thomas qui passait dans la salle, il lui fit signe de se rapprocher et lui dit: »Il faut que vous m’aidiez à sortir d’ici. À la demande de Montbeillard le lieutenant De Castelnau est parti se renseigner sur moi à la cour du gouverneur. Avec la présence dans cet entourage de l’évêque d’Auteuil, de l’ambassadeur Choisnel et de l’aide de camp De Bretonvilliers, il est certain qu’on va m’attribuer le meurtre de l’intendant Boudreau. Et avec mon évasion de la prison de Québec c’est toute la milice qui va rappliquer. » « Oui, mais Stéphane, la carte et le parchemin ? Le capitaine Lejeune semblait vous croire lui ? » répliqua jean-Thomas. Stéphane ajouta : « Oui je sais. Mais le capitaine n’est pas le seul à décider ici et au fond, quand on y pense bien, Montbeillard a raison de demander à faire vérifier ma crédibilité auprès de la cour. J’apparais tout à coup avec la carte et le plan d’attaque de James Wolfe. Çà n’a pas vraiment de sens de sortir de nul part comme çà. » « Mais que fait-on avec la carte ? » reprit Jean-Thomas. Pour une rare fois, Stéphane n’avait plus de plan et se sentait coincé. Il vit alors à travers la fenêtre le lieutenant De Castelnau qui arrivait au pas de course dans la cour, suivit d’une dizaine de miliciens. Se redressant, il lança : « Oubliez la carte Jean-Thomas. Je dois quitter rapidement par une autre porte car ils arrivent ! »

Stéphane et Jean-Thomas étaient déjà passés la porte et déboulaient dans l’escalier qui menait au sous-sol à partir de la cuisine du bâtiment. Au bout de l’escalier se trouvait un petit couloir qui débouchait sur une autre porte. Jean-Thomas arriva le premier et d’un coup d’épaule ouvra la dite porte. Celle-ci donnait sur l’extérieur de l’enceinte de la garnison et un autre escalier de pierre menait à un terrain à découvert débouchant sur un boisé. Jean-Thomas lui dit alors d’un ton haletant : »Allez Stéphane ! Dépêchez-vous avant qu’on nous rejoigne. Descendez vers le port de la ville et allez au camp Hébert. C’est un campement de réfugiés acadiens. Là bas, demandez à voir Etienne Blanchard et je vous y rejoindrai dès que je pourrai. » N’hésitant pas une seconde, Stéphane se précipita à l’extérieur et se mit à courir vers le boisé pendant que Jean-Thomas refermait la porte rapidement derrière lui. Arrivé à la lisière des premiers arbres, il se retourna et remarqua que personne ne l’avait vu. Les deux postes de garde de ce côté de la garnison était abandonnés. Il eût alors la réflexion suivante : »Tu parles ! C’est pas surprenant qu’on ait été conquis ! » et il s’engagea davantage à travers le sentier qui traversait le petit bois.

Stéphane marchait à travers la ville depuis environ cinq minutes quand un boulet de canon passa au-dessus de lui pour aller s’écraser contre le mur d’une maison, y créant un trou béant. Au fur et à mesure qu’il se dirigeait vers le port de Québec, il remarqua la désolation qui s’était accentuée dans la ville. De la fumée s’échappait de différents lieux, des maisons et commerces avaient des trous dans le toit, des familles entières étaient forcées de vivre sous des tentes improvisées. Il pensa : « On est le 6 septembre. C’est l’intensification des bombardements anglais qui commence. Dans sept jours ce sera le débarquement et je n’ai plus la carte. Comment faire pour renverser le cours de ces évènements ? C’est presqu’impossible ! » Pour une rare fois il sentit le découragement gagner son esprit. Marchant machinalement il arriva finalement au camp Hébert. C’était un endroit un peu à l’écart du port de Québec, protégé du fleuve par deux bâtiments et quelques arbres. Çà et là il vit des maisons sans toit et des murs qui tenaient à peine debout suite aux attaques des bombes anglaises. S’y entassaient dans un enchevêtrement de tentes fabriqués avec des draps blancs et des branches d’arbres environ deux cents acadiens réfugiés depuis des mois à la suite à leur exil d’Acadie.

Arrivé à l’entrée du camp, une simple branche d’arbre y faisait office de grille gardée par deux jeunes hommes tout de même armés de mousquets et de couteaux. Stéphane s’adressa à ceux-ci : « Bonjour messieurs, je voudrais parler à Etienne Blanchard. Dites lui que je viens de la part de Jean-Thomas Robichaud ». Un des deux gardiens se dirigea immédiatement vers le fond du camp tandis que l’autre observa Stéphane. Au bout d’un certain temps Stéphane le questionna : »Cela fait longtemps que vous êtes ici ? » »Deux mois » lui répondit alors son interlocuteur. « Et quel est votre nom ? » ajouta Stéphane. « Adrien Bertrand. Et vous ? » enchaina-t-il alors que Stéphane lui répondit : » Heu ! Stéphane De La Rochelle. Comment sont les conditions des gens qui vivent dans le camp ? » »Difficile messire Stéphane. Au début c’était l’été et malgré les bombardements des anglais, les gens survivaient à travers les tentes et les abris de fortune avec le peu de nourriture qu’on pouvait trouver. Mais depuis que septembre est arrivé, les nuits sont fraîches. La pluie s’est également mise de la partie et les rations de blé ont été coupées par le gouverneur. J’ai peine à imaginer ce que se sera quand novembre arrivera. Marquant une pause, il ajouta : »Si bien entendu on se rend jusqu’en novembre ». Au même instant l’autre gardien arriva, accompagné d’un homme plus grand et costaud. S’adressant à Stéphane, il lui dit : « C’est Jean-Thomas qui vous envoit ? » »Oui je m’appelle Stéphane De La Rochelle. Vous êtes Étienne Blanchard ? » »C’est exact, suivez moi » répondit alors celui-ci.

Le camp Hébert

Stéphane s’installa sur le côté droit du camp, près du fleuve. C’était l’endroit le plus exposé aux bombardements et aux intempéries mais comme il était le dernier arrivé il devrait s’en contenter. Il pendit un drap sale qu’on lui avait donné entre un arbre et un gourdin, puis étendit sur la terre une couverture que lui avait remise Etienne Blanchard. Fatigué physiquement et épuisé mentalement, il s’affala sur le sol en observant le camp. Il tomba ainsi dans un état second, à la limite du conscient et de l’inconscient avec en bruits de fond les échos de la foule et les cris des enfants qui courraient. Se repassant le fil des évènements dans sa tête, il se rendit compte qu’il avait tout essayé pour finalement échouer lamentablement. Il avait retrouvé la précieuse carte et le parchemin, les avaient perdus pour ensuite les reprendre au prix de mille et une souffrances. Ces documents, aussi convoités soient-ils, semblaient maudits par le destin et plusieurs de ceux qui s’en étaient approchés l’avait payé de leur vie. Il avait d’ailleurs le sentiment de les avoir perdus pour la dernière fois. Il était un fugitif dans la ville et les militaires français auraient certainement mis de côté ou jeté au feu la carte et le parchemin. Leurs tergiversations avaient probablement repris, allant dans toutes les directions sans qu’aucune initiative précise n’en ressorte. Pendant ce temps, James Wolfe et les militaires anglais devaient préparer le débarquement comme prévu. Ainsi il ne pourrait infléchir le cours des évènements historiques qu’il verrait se dérouler devant lui comme un simple spectateur. Le soleil tombant, demain ce serait le 7 septembre et il ne restait que six jours avant la date fatidique. Il ferma les yeux et tenta de dormir, la seule chose intelligente qu’il pouvait faire à ce moment là.

La première nuit au camp fût passablement agitée car vers minuit, le vent se leva et une forte averse y déversa des trombes d’eau. À travers cette nuit d’encre, Stéphane apercevait les ombres des réfugiés qui se mettaient à l’abri, ramassant leurs maigres biens pour les protéger de la pluie qui tombait. Trempé par l’eau qui passait à travers son simple drap, il ne dormit que quelques heures et se réveilla au petit matin. Demeuré prostré sous son toit, il vit le camp se réveiller puis s’animer tranquillement. Il était toujours surpris de voir comment l’être humain, même dans les pires conditions, tentait de recréer un semblant de normalité et de vie quotidienne. Au bout de quelques instants, une jeune fille d’une quinzaine d’années accompagnée de son frère plus jeune, s’approcha de lui. »Tenez messire, c’est de la part de ma mère » dit-elle en lui tendant un bout de pain. »Merci jeune fille » furent les seuls mots qu’il prononça alors que celle-ci lui rendit un sourire espiègle. Dévorant le bout de pain en quelques secondes, il remarqua que la jeune fille et son frère demeuraient à une dizaine de mètres de lui, sous une grande bâche de toile.

Vers le milieu de la matinée, un rassemblement se tint à l’entrée du camp. Bientôt une masse d’environ cent personnes, surtout des hommes, s’y retrouva. Debout sur une roche se tenait Etienne Blanchard. Celui-ci transmettait des informations aux réfugiés réunies et recevaient leurs doléances. L’ambiance était assez tendue et soudainement on entendit une série de bruits en provenance du fleuve. Stéphane, un peu en retrait, vit alors de la fumée qui sortait des bateaux anglais et presqu’au même moment la foule se dispersa en vitesse dans tous les sens. Après quelques secondes les boulets anglais commencèrent à tomber. Un homme fût frappé par un coup direct, son corps se désincarnant en tombant au sol. Trois ou quatre boulets passèrent au-dessus du camp et frappèrent les maisons du port plus en retrait. Dans la panique, Stéphane remarqua un jeune garçon de quatre ans qui s’était tenu à côté d’Étienne Blanchard et qui maintenant courrait vers le fleuve, dans la mauvaise direction. Prenant ses jambes à son cou, il se précipita dans la même direction et rattrapant le bambin il se mit à l’abri en attendant l’intermède entre les deux salves de canon. Il se dépêcha alors de revenir vers le camp et se dirigea vers une femme en pleurs. Celle-ci pris le bambin dans ses bras et se réfugia précipitamment sous sa tente. Étienne Blanchard sortit alors de son abri de fortune et dit à Stéphane: »Entrez ! » Une fois à l’intérieur, Stéphane remarqua la présence de trois jeunes filles avec le bambin dans les bras de sa mère qui sanglotait. « Merci Stéphane, c’est mon seul fils » lui dit alors chaleureusement Étienne Blanchard.

Trois jours passèrent ainsi dans le camp Hébert. À la suite du dernier bombardement, Etienne Blanchard prohiba les rassemblements de plus de dix personnes afin d’éviter d’attirer plus que requis l’attention des canonniers anglais. Ceux-ci maintinrent malgré tout leur pression en bombardant la ville sans toutefois cibler spécifiquement le camp. Le 10 septembre, Stéphane était sous la tente d’Etienne Blanchard quand Jean-Thomas Robichaud entra en coup de vent. « Messire Stéphane, je suis bien content de vous revoir ! » dit-il à l’intention de Stéphane. Celui-ci questionna : » Avez-vous des informations de la garnison ? » « Un peu mais elles sont toutes contradictoires. Montcalm a ordonné au capitaine Lejeune de rejoindre les troupes de Montbeillard au village de Beauport. Le comte de Montreuil aussi est en réserve pour les rejoindre. Tous semblent s’attendre à un débarquement anglais imminent de ce côté. Quant au lieutenant De Castelnau il s’est réfugié à l’intérieur de la ville, affecté à une canonnière. Il y a beaucoup de confusion et personne ne semble en mesure d’assumer un commandement avec une vision éclairée » lui répondit alors Jean-Thomas. Stéphane, buvant les paroles de celui-ci, était resté un bref moment silencieux. Il enchaina rapidement : »Mais qu’en est-il du côté des deux anses à l’est de la ville près du fleuve, l’Anse au Foulon et l’Anse des mères ? » Jean-Thomas répondit » Il y a bien un détachement d’une centaine de militaires à l’Anse au Foulon et je pense d’une vingtaine de miliciens à l’Anse des mères. C’est le capitaine De Courcy qui commande ces deux groupes. Il y a aussi une batterie de canons à Samos, en haut de l’escarpement. Selon ce que j’ai compris, les commandants français jugent impossible un quelconque débarquement anglais à cet endroit. Mais Stéphane, pourquoi revenez-vous constamment avec une préoccupation sur ces deux anses ? » Perdu dans ses pensées, Stéphane n’écoutait plus.

Au bout de quelques secondes, Jean-Thomas ajouta : « Stéphane m’écoutez-vous ? » « Heu ! Oui, oui Jean-Thomas très bien. Et que ce passe-t-il du côté de la milice et d’Ernest Lépine ? » répondit-il sans se rendre compte qu’il n’avait pas écouté la question de Jean-Thomas. Celui-ci, prenant une grande respiration, enchaîna : »Là aussi, ce n’est pas clair. Ce pauvre Ernest Lépine, on voit bien qu’il est plus intelligent qu’il n’en a l’air et qu’il se préoccupe du sort de ses miliciens. Mais dans les faits, ce n’est pas lui qui prend les vraies décisions. Ce sont plutôt ces imbéciles de militaires français ! » En entendant ces paroles, le visage de Stéphane s’éclaira pour la première fois depuis qu’il s’était échappé de la garnison. Il dit alors à Jean-Thomas : »Voilà Jean-Thomas, je le savais bien que vous étiez vous aussi dans une classe à part ! Vous raisonnez clairement et avec justesse. Sauf que ni vous ou moi ou Ernest Lépine ne commandons. Les seuls que nous pouvons mobiliser ce sont les miliciens de ce camp. Des acadiens comme vous et Étienne Blanchard. Me suivriez-vous et me feriez-vous confiance que nous pourrions peut être faire une différence dans la bataille qui s’en vient ! » Marquant une pause, il regardait Jean-Thomas Robichaud et Etienne Blanchard. Ceux-ci, après un bref échange visuel hochèrent de la tête. Jean-Thomas ajouta : »Mais nous ne vous suivrons pas aveuglément. Ill faudra que vous nous mettiez dans le coup. »

Stéphane avait dessiné une carte sommaire de la ville de Québec sur un bout de parchemin avec une craie de charbon. « Voyez messieurs. La ville de Québec est au centre et ici dans le fleuve vous avez les bateaux anglais. Le camp où nous sommes est à côté du port. Là, à droite, c’est le village de Beauport et à gauche l’Anse au Foulon et l’Anse des mères au pied d’un escarpement qui monte jusqu’à une plaine. Contrairement à ce que pensent les commandants français, c’est précisément dans ces deux anses que les anglais vont débarquer. Comme c’est écrit sur la carte et le parchemin de Mathurin Gagnon. Ils vont monter par les petits chemins rocailleux qui courent sur la falaise. Et puis ce sera la Bataille des plaines d’Abrahams quand... » s’arrêtant d’un coup sec, Stéphane se rendit compte que Jean-Thomas et Etienne Blanchard le fixaient des yeux. Jean-Thomas dit alors : »Mais qu’est-ce que c’est « les plaines d’Abrahams » ? » Stéphane, réalisant en même temps l’erreur qu’il venait de faire, se reprit : »En fait, je veux dire que la bataille aura fort probablement lieu sur ces plaines qui courent du haut de la falaise jusqu’aux remparts de la ville. C’est un terrain propice à une bataille rangée comme en Europe. C’est pourquoi, je pense qu’on doit rapidement amener le plus grand nombre de miliciens vers les deux anses en bas de la falaise afin de soutenir les faibles défenses qui y sont installées. Nous devrons rester là le plus longtemps possible, de jour comme de nuit. Et dès que les anglais débarqueront, les repousser vers le fleuve en alertant les troupes de Montbeillard et du comte De Montreuil. C’est la dernière chance que nous avons d’empêcher l’issue fatale qui nous guette.

Jean-Thomas et Etienne Blanchard restèrent immobiles pendant quelques secondes. Puis, Jean-Thomas dit à Etienne Blanchard : »Combien d’hommes pensez-vous mobiliser ? » « Je ne sais pas. Pour l’instant, avec les souffrances et les privations des familles, les hommes ne sont pas très motivés pour combattre avec l’armée française. De plus, une partie des dernières rations de blé du camp autorisées par le gouverneur Vaudreuil ont été détournés par des militaires français, ce qui n’est rien pour nous aider. Également, nous n’avons que cinquante mousquets pour trois cents miliciens » répondit Étienne Blanchard. Stéphane était bouche bée et le découragement le gagnait encore une fois quand Jean-Thomas ajouta avec assurance : »Bon des mousquets je peux vous en trouver une bonne centaine de plus. Il vous faudra donc réquisitionner tout ce que vous pourrez trouver de lames, couteux et pics pour la centaine de miliciens qui n’auront pas de mousquets. Donnez-moi dix de ceux-ci. Je me chargerai de rapporter les mousquets et j’en profiterai pour vous ramener de la nourriture pour le camp ». Stéphane, observant la scène avec intérêt, se fit la réflexion en lui-même : »Wow ! Décidément cet acadien a du coffre. Voilà le genre de leader qu’aurait besoin ce pays ».

Deux jours passèrent et le 12 septembre arriva rapidement. Mystérieusement les bombardements anglais avaient presque cessés, prélude probable au futur débarquement. Stéphane, n’osant s’aventurer à l’extérieur du camp, allait chaque journée à l’entrée en espérant que Jean-Thomas reviendrait. Le temps pressait de plus en plus. Finalement, au début de l’après-midi du 12 septembre, il vit au loin un groupe d’une vingtaine d’hommes qui se dirigeaient vers le camp, précédé par Jean-Thomas. Chacun des hommes était chargé de mousquets et de sacs de toile. Arrivé à l’entrée de la grille, Jean-Thomas s’arrêta et dit à Stéphane : »Voilà, bien que nous n’aurons qu’une centaine de mousquets additionnels, j’ai réussi à rallier une dizaine d’acadiens de plus. De plus, avec ce que je rapporte de nourriture volée à l’Auberge du cochon fou, ma vocation d’aubergiste est maintenant terminée ! » Le tout fût suivi d’un grand éclat de rire. Stéphane remarqua alors également la présence de Florence Robichaud qui, plus en retrait, lui fit un timide sourire.

Le temps que tous s’installent au camp, il était près de deux heures de l’après-midi. Stéphane, sachant fort bien que le débarquement anglais se ferait au cours de la nuit, trépignait d’impatience de voir les trois cents miliciens acadiens partir pour l’Anse au Foulon. Ainsi, vers quinze heures tous les hommes étaient réunis. Sur une petite élévation se tenaient Etienne Blanchard, Jean-Thomas Robichaud et Stéphane. Etienne Blanchard expliquait le plan qui avait été convenu avec Stéphane et Jean-Thomas. Il consistait à rassembler les trois cents miliciens pour aller rapidement vers l’Anse au Foulon renforcer les défenses françaises en prévision du débarquement anglais. La foule écoutait attentivement quand un murmure se fit entendre. Marquant une pause, Etienne Blanchard observait l’assemblée lorsqu’une clameur s’éleva parmi les hommes réunis : »Nous n’irons pas », « Nos familles sont ici », « Pourquoi se battre pour des français qui ne nous respectent pas » « Comment savoir si le débarquement anglais aura vraiment lieu à cet endroit », » Nous vivons comme des chiens ici » furent des propos fusant à gauche et à droite. Le ton montait et le désarroi commençait à gagner Etienne Blanchard quand Jean-Thomas s’avança: » Écoutez-moi mes frères acadiens ! Comme vous, je suis ici depuis notre exil des terres d’Acadie. J’ai moi aussi perdu mes terres et les miens lorsque les anglais nous ont conquis. Souvenons-nous que c’est en partie parce que nous n’avons pas su nous préparer à nous battre que les anglais nous ont volé notre bien le plus précieux : l’Acadie ! Nous avons tous perdu des frères et des soeurs qui sont exilés vers des terres lointaines par le conquérant anglais, sans que nous ne puissions rien y faire. Et maintenant cette même menace est de nouveau à nos portes. Nous devons y faire face même si nous vivons ici comme des miséreux et que les français nous regardent de haut. Si nous demeurons forts et unis, un jour viendra où cette façon de nous traiter changera. Cet homme qui est avec nous ici, Stéphane, est originaire de France lui aussi. Mais il est différent des autres français qui viennent de cette contrée. Il nous ressemble et nous traite comme son égal. Nous pouvons donc lui faire confiance. Ainsi nous avons le choix de demeurer cloîtrés et nous faire voler notre dignité pour une deuxième fois. Ou nous pouvons combattre, même avec ceux qui nous regardent de haut, et reprendre cette dignité pour nous même, peu importe l’issue finale de la bataille. » Après ces dernières paroles, un silence complet régnait dans la foule rassemblée.

Au bout de quelques secondes, des cris de ralliement se firent entendre parmi les hommes réunis. Puis, la clameur monta en s’amplifiant et Etienne Blanchard s ‘écria : »Prenez tous un mousquet ou n’importe quelle arme. Ramassez toutes les munitions que vous pourrez trouver et allons-y vers cette Anse au Foulon ! » Au bout de quelques instants, poussés par une énergie retrouvée, les trois cents miliciens acadiens sortaient du camp et prenaient le chemin longeant le port de la ville. Ils contournèrent ainsi la basse ville et progressaient vers la falaise quand ils croisèrent un groupe de miliciens canadiens. Etienne Blanchard et Jean-Thomas Robichaud allèrent à la rencontre de l’officier qui les commandait, Stéphane préférant se fondre dans la masse des trois cents acadiens de peur d’être découvert. Jean-Thomas s’adressa à l’officier : »Bonjour, je suis Jean-Thomas Robichaud et voici Etienne Blanchard. Nous sommes les responsables du camp Hébert. À qui avons-nous l’honneur ? » »Je suis le lieutenant de milice Paul Préfontaine, que faites-vous dans les parages ? » Ce à quoi Jean-Thomas répondit : » Nous sommes trois cents miliciens acadiens en route vers l’Anse au Foulon et l’Anse des mères afin de renforcer les troupes qui y sont positionnées ». « Qui vous a donné l’ordre de vous rendre à cet endroit ? Tous les miliciens disponibles doivent être positionnés au village de Beauport ou à l’intérieur des murs de la ville. Ce sont les instructions que nous avons eu d’Ernest Lépine et des militaires français », répliqua alors d’un ton sec Paul Préfontaine. Jean-Thomas, un peu embêté, balbutia : »Heu... oui, bon, mais où voulez-vous qu’on aille ? » »Je n’en ai aucun idée. Probablement que, comme vous êtes des acadiens, on vous aura oublié dans l’assignation. » lui dit alors le lieutenant Préfontaine. Puis, se retournant, il cria : « Sergent Normandeau, venez ici !» Une fois celui-ci rendu à sa hauteur, il continua : »Allez au campement du colonel De Bougainville et dites leur qu’environ trois cents acadiens, peu armés et en piteux état, sont en route pour l’Anse au Foulon. Demandez-leur si on doit les laisser passer ou s’ils doivent aller ailleurs. Et si c’est ailleurs qu’ils doivent aller, qu’on nous dise où c’est. À moins que ce soit chez les anglais ! ». Ces derniers mots furent suivis d’un grand éclat de rire. Le sergent s’exécuta sur le champ en partant d’un pas accéléré. Jean-Thomas et Etienne Blanchard restaient figés sur place, marqués par le mépris avec lequel ce milicien, pourtant né en Nouvelle-France comme eux, les avait traités.

Il était maintenant six heures du soir. Stéphane avait été mis au courant de la situation par Jean-Thomas et Etienne Blanchard et tous trois attendaient le retour du sergent Normandeau. Les miliciens acadiens avaient installé leurs bivouacs au sol et mangeaient. Stéphane observait la scène et réfléchissait. Au loin, il y avait environ une centaine de miliciens canadiens qui bloquaient le chemin en bas de la falaise, aux limites des premières maisons de la basse ville. De l’autre côté, dans le fleuve, les bateaux anglais étaient mystérieusement calmes avec en arrière-plan le soleil couchant. Pris entre les deux, lui et trois cents miliciens acadiens avec, si proche mais en même temps si loin, l’Anse au Foulon. Il savait que tout se jouerait cette nuit. Mais que faire ? Forcer le barrage pour se rendre à l’Anse au Foulon était inconcevable. Rebrousser chemin également. Attendre que le sergent revienne ? En supposant qu’il revienne il serait probablement trop tard. La seule issue possible était qu’une fois la nuit venue de retirer les miliciens acadiens pour les faire passer par les rues de la basse ville. Et par la suite escalader les petits chemins pour gravir la falaise. Une fois en haut de cette foutue falaise, il aviserait bien pour ensuite tenter de rejoindre le haut de l’Anse au Foulon.

Les préparatifs du côté anglais

Pendant ce temps dans le fleuve, du côté anglais James Wolfe était réuni avec le colonel George Townshend, le lieutenant William Howe et les capitaines James Chads et Douglas Forbes. Tous observaient le soldat Louis-François Richard, déserteur de l’armée française, entouré de deux militaires anglais et interrogé par le sergent Andrew McConnell. Celui-ci s’adressa aux commandants anglais réunis : »Oui mon lieutenant, il maintient que les forces principales de l’armée française attendent un débarquement du côté du village de Beauport ». Le lieutenant William Howe se retourna alors vers Wolfe et lui dit : »Mon général, comment savoir s’il dit la vérité ? Il a peut être été envoyé par Montcalm ou Vaudreuil pour nous tromper. » »Hum....on ne peut jamais avoir la certitude de cela mon cher lieutenant. Et même s’il dit la vérité, c’est également un déserteur. Sans nous mentir, il ne nous livre peut-être pas la bonne information car il n’a pas été mis au courant de ce que Montcalm et ses commandants pensent vraiment. C’est à nous de juger de ses affirmations et de prendre les bonnes décisions. C’est pour cela que nous dirigeons » répondit Wolfe. S’adressant au sergent McConnell, il dit » Demandez-lui pourquoi Montcalm resterait avec ses troupes à Beauport ? Et aussi pourquoi le commandement français ne défend pas davantage le secteur de l’Anse au Foulon et de l’Anse des mères ? » Le sergent McConnell s’exécuta et le soldat Richard répondit : »Il y a beaucoup de confusion parmi nos commandants. Les ordres vont dans toutes les directions. Montcalm est persuadé que le gros des troupes anglaises est encore du côté de Montmorency et craint une deuxième attaque de ce côté ou directement sur le village de Beauport. En ce qui concerne le secteur des deux anses, selon Montcalm, il est impossible pour vous de débarquer de ce côté car vos bateaux vont s’échouer sur les rochers près de la rive. Et même si vous arrivez à débarquer des hommes sur le rivage, ils ne pourront jamais escalader à temps la falaise. L’alarme sera déclenchée et vos soldats se feront massacrer sur la berge. » La traduction terminée par le sergent McConnell, Wolfe esquissa un sourire narquois.

Le déserteur français ainsi que le sergent McConnell sortaient de la cabine de Wolfe lorsque celui-ci fit signe à ses principaux collaborateurs de s’asseoir à sa table. La cabine de James Wolfe, commandant de l’armada britannique, était somme toute assez modeste. Une table, un lit militaire et un petit bureau sur lequel on retrouvait une multitude de plans et de cartes. Peu de fantaisies décoraient sa chambre à l’exception d’un ou deux souvenirs de sa ville natale de Westerham en Angleterre. Il était un passionné de la planification militaire, échafaudant toutes sortes de plans d’attaque ou de défense. Certains avaient du succès, d’autres pas. D’ailleurs, au cours de la journée, le capitaine Douglas Forbes s’était fait un malin plaisir de lui rappeler l’échec de son dernier plan de débarquement à Montmorency où l’armée anglaise avait dû battre en retraite et y perdre plusieurs hommes au combat. Cette remarque avait accentué encore un peu plus la tension qui régnait à ce moment là entre Wolfe et ses principaux commandants. Préoccupés par l’arrivée de l’automne et l’absence de percée significative dans les défenses françaises de la ville de Québec, plusieurs commandants appréhendaient déjà l’arrivée des froids de l’hiver en Nouvelle-France.

Silencieux et observant le dernier plan d’attaque qu’il avait dessiné sur une carte de la ville et de ses environs, James Wolfe énonça : »Messieurs j’ai pris ma décision. Nous allons revenir à l’un des plans que nous avions examiné au cours de l’été. Je l’ai refait de mémoire sur ce parchemin car je ne le retrouvais plus dans le coffre sous mon bureau. Il a comme mystérieusement disparu ! Lieutenant Howe, vous allez prendre 400 hommes et les huit chalands à fond plat que nous avons apportés et vous débarquerez cette nuit dans les deux anses où les français ne nous attendent pas, soit l’Anse au Foulon et l’Anse des mères. De là, vous escaladerez la falaise et atteindrez le promontoire en haut de celle-ci. Une fois que nous aurons le contrôle des deux anses et du promontoire, nous ferons débarquer le reste de nos troupes. Il nous faudra au moins 4 000 hommes ainsi que des pièces d’artillerie. Par delà ce promontoire, il y a une plaine qui mène jusqu’aux remparts de la ville. Nous affronterons donc les français sur ce lieu, à terrain découvert. » « Et si les français se retranchent derrière les remparts de la ville ? » questionna alors le capitaine James Chads. « Et bien, nous nous installerons sur cette plaine et nous bombarderons la ville ainsi que les remparts avec nos pièces d’artillerie en vue d’y percer une brèche. De toute façon, les français ne pourront y tenir un siège très longtemps car nous aurons coupé toutes leurs routes d’approvisionnement. » Une voix s’éleva et le capitaine Forbes mentionna : »Nous non plus, nous ne pourrons pas tenir très longtemps. Car selon ce qu’un milicien canadien capturé nous a dit, environ 2 000 soldats et miliciens sont en route de Montréal sous le commandement d’un général qui s’appelle…heu... le chevalier De Lévis je crois. S’ils atteignent Québec, ils pourraient prendre nos troupes à revers et nous serions coincés entre ceux-ci et les remparts de la ville. » Cette intervention fût suivi d’un silence pesant de plusieurs secondes.

Wolfe intervint : « Messieurs il n’y aura jamais de certitude avant une bataille. Nous pouvons également analyser les lieux et les différentes stratégies possibles pendant encore un bout de temps. Nous le faisons d’ailleurs depuis bientôt deux mois. Sauf que l’automne s’en vient et avec l’hiver, la situation de nos bateaux dans le fleuve de même que nos approvisionnements en vivres et nourriture va être sérieusement compromise. De plus, au final l’initiative revient à celui qui exerce son jugement au moment opportun souvent même en s’appuyant sur ses impressions. Je pense que le moment de passer à l’action est arrivé et que c’est précisément dans ces deux anses qu’il faut débarquer pour s’emparer du promontoire qui donne sur la plaine au dessus de la falaise. Après cela, il nous faudra nous ajuster à ce que feront Montcalm et ses commandants ». À ces paroles, tous se regardaient, plus ou moins convaincus de la bonne étoile de leur chef.

Le lieutenant Howe était appuyé sur le rebord du chaland, observant au loin la ville de Québec plongée dans la noirceur, à l’exception de quelques lumières disséminées sur l’horizon. La marée, suite à l’apparition de la lune dans le ciel, se renversait complètement et poussait davantage les bateaux vers la rive. Au bout de quelques minutes, ils croisèrent le sloop anglais HMS Hunter. Le commandant de ce bateau s’adressa au lieutenant Howe  »Prenez garde lieutenant lorsque vous passerez devant la pointe plus en avant. Il s’agit d’un avant-poste français avec une batterie de canons. Sachez également que des canadiens nous ont indiqué l’arrivée prochaine dans la ville d’une vingtaine de navires français contenant du ravitaillement en provenance de Montréal. Bonne chance ! » Ne se doutant pas vraiment de la valeur de cette information, le lieutenant Howe la fit néanmoins parvenir aux commandants des huit chalands. Peu de temps après, le premier des huit chalands à fond plat arriva à la hauteur de l’avant-poste français qui en réalité était la batterie de Samos. Le lieutenant Howe, placé à l’avant de son bateau, avait fait ralentir la cadence pour ne pas attirer l’attention des guetteurs français. Par contre, au bout de quelques instants avec l’effet de la lune qui éclairait le fleuve, le chaland de tête commandé par le sergent Gordon Skelly apparût clairement au soldat français de garde, François-Nicholas Dupont. Celui-ci s’écria : »Halte qui va là ? Identifiez-vous sur le champ ! » Pris au dépourvu, le sergent Skelly qui parlait français, répondit alors la première idée qui lui vint à l’esprit : »Nous sommes vingt bateaux en provenance de Montréal chargés de farine pour la ville de Québec ». Le soldat Dupont fit part de l’information au capitaine François Prosper de Douglas. Celui-ci demeura pensif un bref instant. Malgré la lune qui éclairait le fleuve, il ne pouvait distinguer réellement les bateaux. Par ailleurs, si ceux-ci restaient trop longtemps à cet endroit ils risquaient d’être repérés par la flotte anglaise et coulés par le fond avec le précieux blé tant attendu par la population de la ville de Québec. Après une très brève hésitation, il dit au soldat Dupont : »C’est bon soldat. Laissez-les passer mais dites au soldat De Maisonneuve d’aller prévenir le capitaine Louis De Vergor et ses sentinelles plus à l’ouest. » Il était maintenant près de 4 heures du matin et le lieutenant Howe fit accélérer la cadence des chalands tout en intiment l’ordre de maintenir un silence complet parmi les troupes embarquées. 

Sur la rive nord du fleuve, à un avant poste situé entre l’Anse au Foulon et l’Anse des mères, le capitaine Louis De Vergor faisait la tournée de ses guetteurs quand ils virent arriver le soldat Frederic De Maisonneuve par le chemin qui descendait vers l’Anse au Foulon. Celui-ci, reprenant son souffle, dit au capitaine De Vergor : » Je viens de la part du capitaine De Douglas. Dix-neuf bateaux chargés de blé en provenance de Montréal se dirigent vers le port de Québec. Ils devraient passer devant vos postes de guet d’ici peu ». Le capitaine De Vergor, dubitatif, ne prit aucune chance et cria : » Soldats Hortefeux et De Mauroy suivez-moi ! » Puis il déboula le chemin de descente vers l’un des postes de guet, près du fleuve. Tentant de distinguer les bateaux à travers la nuit d’encre, il envoya plus en bas les soldats Hortefeux et De Mauroy afin qu’ils interpellent ceux-ci lorsqu’ils passeraient devant les postes de guet. Il avait un mauvais pressentiment face à cette information. Comment dix-neuf bateaux chargés de blé, et venant de Montréal, avaient pu se faufiler sans encombre à travers le blocus de la flotte anglaise ? C’était un peu trop beau pour être vrai. Soudainement, il entendit le soldat De Mauroy qui criait en direction du fleuve, demandant au bateau de tête de s’identifier. Quelques secondes plus tard, il remarqua des bruits étouffés et lointains en provenance du bateau de tête qu’il distinguait difficilement à travers la nuit. C’était probablement la réponse à l’interpellation du soldat De Mauroy car celui-ci arriva au pas de course quelques secondes plus tard en disant : »Capitaine ce sont bien les dix neuf bateaux de Montréal ». À ces paroles du soldat De Mauroy, le capitaine De Vergor se détendit quelque peu et continua de fixer l’horizon. Vers la droite, la lune éclairait distinctement la surface du fleuve et il pu alors voir les bateaux passer un à un. Puis un détail l’intrigua. Alors que normalement les bateaux auraient dû continuer leur trajet plus au large pour atteindre le port de Québec, il vit plusieurs d’entre eux bifurquer vers la rive comme s’ils allaient accoster à l’Anse au Foulon. Il se rapprocha davantage du poste de guet et il fût frappé de stupeur lorsqu’il s’aperçût que deux des bateaux étaient déjà sur la rive; les soldats anglais débarquant.

Il cria aux soldats Hortefeux et De Mauroy » Vite aux armes ! Ce sont des bateaux anglais qui débarquent dans l’Anse. Rassemblez toute la troupe et attaquez-les dès que possible avec tous les moyens à votre disposition «. Se retirant vers l’arrière, il aperçût le soldat Antoine Rocquart et lui fit signe de venir le rejoindre. Prenant un parchemin et sortant sa craie de charbon, il griffonna une note et lui dit : »Allez immédiatement  porter ce papier au commandant De Ramezay..... Non, attendez, il n’est pas là pour l’instant, c’est un dénommé.... Bernetz, oui c’est çà Bernetz, qui le remplace. Et dites lui d’envoyer rapidement toutes les troupes disponibles car les anglais débarquent en grand nombre à l’anse au Foulon. Dépêchez-vous ». Ayant à peine finit sa phrase, il se mit à courir en direction du chemin de descente pour rejoindre ses soldats. Au loin on commençait à entendre des coups de feu. Arrivé vers le bas de la falaise, il distingua les chalands débarqués sur la berge et les ombres des soldats anglais qui remontaient en tirant. C’était la confusion la plus totale avec la noirceur, le vent qui soufflait de la rive et les bruits de balles qui sifflaient quand tout à coup, des bruits de canon se firent également entendre du haut de la falaise. Au bout de quelques secondes, ces bruits furent suivis par des boulets de canons qui commencèrent à tomber sur la rive du fleuve. C’était la batterie de Samos qui entrait en action, suite aux premiers échanges de coups de feu entre les soldats français du capitaine De Vergor et les soldats anglais du capitaine William De Laune; les premiers à débarquer sur la rive. Le capitaine De Vergor courait à travers les abattis, les buissons et les chemins de la falaise en criant : »Feu à volonté ! » quand un boulet de la batterie de Samos lui passa au-dessus de la tête pour frapper plus loin un petit remblai qui protégeait ses soldats tirant sur les anglais.  

Les combats duraient depuis une dizaine de minutes quand les soldats du lieutenant Howe, après avoir escaladé la falaise, arrivèrent à l’arrière du capitaine De Vergor. Le lieutenant Howe, fidèle à ses habitudes, fit une pause pour observer la situation et réfléchir quant aux suites à donner. Il remarqua les différents endroits d’où partaient les coups de feu des soldats français. Ceux-ci semblaient dispersés et répartis de manière désordonnée. Avec la lune qui les éclairait, il remarqua vers la droite une concentration de soldats et le capitaine De Vergor qui courait entre les différents abattis. Rapidement il donna l’ordre à un groupe de s’engager vers la gauche et à un autre de prendre vers la droite dans le but de piéger les soldats français. Avec un troisième groupe il avança en direction du centre, fonçant vers l’endroit où se tenait le capitaine De Vergor. Les troupes anglaises du lieutenant Howe purent ainsi marcher une vingtaine de mètres sans être repérées. Et soudainement, telle une machine bien huilée, ils tirèrent une première salve de mousquets vers les soldats français. Quatre soldats français furent touchés et tombèrent au sol. Le capitaine De Vergor reçu également une balle à la jambe droite et tomba sur le côté. Se relevant sur ses genoux, il saisit un mousquet et s’écria : »Soldats, sortez vos baillonnettes et feu à volonté sur l’ennemi ! » Avec son mousquet, il tira vers une ombre qu’il avait vu bouger mais la balle plongea dans la nuit. Au bout de quelques minutes, cerné par les forces anglaises et blessé à la jambe, il dût se rendre avec une cinquantaine de soldats français. Presqu’au même moment, les troupes du capitaine William De Laune commencèrent à arriver par les chemins de la falaise, rejoignant ainsi celles du lieutenant Howe. La montre du capitaine De Laune indiquait alors 4 heures du matin.

Environ quarante cinq minutes plus tard, le sergent Jack Crombie était sur la berge de l’Anse au Foulon lorsqu’il vit les premiers soldats français faits prisonniers descendre de la falaise. Presqu’au même moment, James Wolfe et son adjudant-général, le major Isaac Barré, débarquèrent sur le rivage. Il faisait encore nuit et à travers les quelques coups de feu qui venaient d’en haut de la falaise, le sergent Crombie entendait les premiers chants matinaux des oiseaux. Le soleil était sur le point de se lever. Déjà, les huit chalands anglais étaient échoués sur le rivage et les soldats britanniques débarquaient par dizaines. On pouvait voir dans la nuit une longue colonne qui remontait sur la falaise. Les soldats anglais escaladaient celle-ci pour atteindre le promontoire et rejoindre les forces du lieutenant Howe et du capitaine William De Laune qui y étaient déjà. Passant à côté de James Wolfe, le sergent Crombie l’entendit dire au major Barré : »C’était la partie la plus risquée du plan. Maintenant si tout se passe comme je l’ai prévu, Montcalm ne pourra résister à l’envie de nous affronter à terrain découvert. C’est là que se  jouera l’issue finale de cette bataille ».

La Bataille des plaines d’Abrahams

À la belle étoile, Stéphane dormait d’un sommeil profond et il n’avait pas entendu les premiers coups de feu en provenance de l’Anse au Foulon. Il se réveilla donc en sursaut quand les premiers coups de canon de la batterie de Samos signalèrent son entrée en action. Se redressant, il vit plusieurs ombres qui couraient à gauche et à droite. Soudainement, quelqu’un alluma une lampe, puis deux et cinq. Celles-ci éclairèrent faiblement le camp de fortune où les trois cents acadiens s’étaient arrêtés. Presqu’au même moment, Jean-Thomas et Etienne Blanchard arrivèrent vers lui, une lampe à la main. « Avez-vous entendu les coups de feu et de canons provenant de l’Anse au Foulon ? Est-ce que cela signifie que les troupes anglaises ont déjà débarquées ? » dirent-ils à son intention. Celui-ci, sortant de sa torpeur, bafouilla » : »Oui, Heu !... c’est bien cela, comme je vous l’avais déjà dit ». Jean-Thomas, haussant le ton, ajouta : »Vous aviez manifestement raison mais la question est : Que fait-on maintenant ? » Ces paroles finirent de le réveiller et il enchaîna : »Le débarquement anglais dans l’Anse au Foulon a certainement eut lieu. Il est donc trop tard de ce côté là et avec ce lieutenant de milice Paul Préfontaine qu’on a devant nous, ce n’est pas évident non plus. Il est bouché des deux oreilles avec son attitude de coq du village. On ne peut donc pas espérer qu’il nous laisse aller rapidement au pied de la falaise. Hum... la seule option que je vois c’est de contourner les maisons devant nous et de passer à l’est de la basse ville pour après remonter les petits chemins de la falaise et aboutir en haut sur la plaine. Rendu là on avisera de ce qu’on fera. Si on peut, on attaquera les forces anglaises qui seront plus à l’ouest en tentant de les repousser vers le bord de la falaise. Par contre, il faut agir vite car ce n’est plus une question de jours mais plutôt d’heures avant que tout ne s’écroule ». À ces paroles, Étienne Blanchard et Jean-Thomas réquisitionnèrent les trois cents acadiens et trente minutes plus tard ils s’enfonçaient dans la basse ville.

Divisés en trois groupes, les acadiens montaient péniblement les petits chemins de la falaise du Cap Diamant. La progression était difficile car à cet endroit les passages étaient minuscules et très escarpés. La pluie des dernières semaines n’avait d’ailleurs rien fait pour améliorer l’état du sol qui était friable, provoquant quelques chutes et ralentissant encore la marche vers le haut. À travers la noirceur, Stéphane entendait au loin les bruits du canon de la batterie de Samos et de l’autre côté du fleuve, il distinguait le soleil qui se levait. Il pensa: « Il doit être environ 5 h 30 et nous ne sommes pas encore arrivés en haut. On va manquer de temps c’est certain ! » Une quinzaine de minutes plus tard, la montée s’accéléra et il ne restait qu’une dizaine de mètres à franchir quand le bruit des canons cessa. Face à ce silence, Jean-Thomas dit à Stéphane : »Avez-vous entendu ? Le bruit des canons s’est arrêté ! » Stéphane lui répondit : « Oui je sais Jean-Thomas. Je pense que c’est la batterie de Samos qui vient de tomber aux mains des anglais. Dépêchons nous d’arriver en haut de cette maudite falaise ! »

Une bonne quinzaine de minutes furent requises avant que Stéphane et les premiers acadiens n’arrivent au sommet. Et un autre quinze minutes de plus avant que tous y soient rendus au complet. Observant au loin, avec le jour qui s’était levé malgré la pluie qui venait de débuter, Stéphane apercevait l’étendue des plaines d’Abrahams avec en relief les Buttes-à-Neveu. Fixant l’horizon, il remarqua vers la gauche au fond de la plaine les troupes anglaises qui étaient déjà arrivées et se déployaient. Il estima rapidement qu’environ 1 000 soldats anglais étaient présents, formant la base de la ligne principale. D’autres soldats continuaient cependant à les rejoindre, certains renforçant la ligne principale et d’autres allant constituer une aile au sud et une aile au nord. Face à ceux-ci commençaient à arriver du côté droit les premiers soldats français, envoyés par le comte de Montreuil. Stéphane en compta environ cinq cents tout au plus bien que d’autres arrivaient au fur et à mesure. Soudainement, il aperçût un groupe de cinq soldats français venant vers lui, fuyant le côté anglais de la plaine. Arrivés à une dizaine de mètres, l’un de ceux-ci les interpella : « Je suis le soldat François Villiard du régiment de La Sarre. Il faut vous replier vers la ligne française. » Stéphane répliqua : »Allez-y nous vous rejoindrons ». Se retournant vers Etienne Blanchard et Jean-Thomas, il leur murmura : »Ne l’écoutons pas, ce serait peine perdue de se joindre aux forces françaises à terrain découvert ». »Oui, mais que fait-on Stéphane ? » lui dirent alors Etienne Blanchard et Jean-Thomas. Regardant au loin, il remarqua un boisé assez dense au nord de la plaine et qui se prolongeait avec quelques bosquets en rejoignant les Buttes-à-Neveu. Désignant cette espace il leur dit : »C’est à cet endroit qu’il faut se rendre. Nous nous disperserons à la lisière du boisé et prendrons les anglais en embuscade lorsqu’ils avanceront à découvert sur la plaine».

Les trois cents acadiens repartirent vers l’endroit désigné par Stéphane. Etienne Blanchard et Jean-Thomas avaient le plein contrôle sur leurs miliciens acadiens. Ceux-ci, marqués probablement par l’abandon de leur patrie et l’exil qui s’en était suivi, étaient motivés et disciplinés comme peu de miliciens canadiens l’étaient. Ils passèrent directement en avant des troupes françaises bien alignées et qui grossissaient rapidement, en partie couvert de la vue des anglais par les vallons de la plaine. Arrivés au boisé, un groupe mené par Etienne Blanchard se déploya le long de la lisière des arbres vers l’ouest et un autre avec Jean-Thomas vers l’est. Le dernier groupe demeura avec Stéphane au centre. Accroupi dans l’herbe, celui-ci observait la scène et se fit la réflexion suivante : »Trois cents acadiens plus ou moins armés et quatre mille soldats anglais qui vont bientôt marcher au pas. On ne tiendra pas longtemps. »

Au bout d’une trentaine de minutes, il aperçut du côté français un groupe d’hommes à cheval, derrière les lignes de combat. Il constata alors que les forces françaises comprenaient environ 3 000 hommes mais qu’elles étaient hétéroclites. Ainsi, on voyait bien les troupes régulières de l’armée française des régiments De Guyenne, De Béarn et du Languedoc. Mais elles étaient complétées par des unités de miliciens canadiens de Québec ainsi que des guerriers amérindiens ce qui en faisait une armée un peu dépareillée. À l’opposé, il pouvait voir au loin les 4 000 soldats anglais composés d’unités de régiments anglais, écossais et américains. Au premier coup d’oeil, il s’y dégageait une impression d’uniformité. Un peu en retrait des commandants français, Stéphane remarqua également un officier à cheval sur le flanc nord. Le fixant, il réalisa tout à coup que c’était le capitaine Lejeune !

Stéphane courait à travers le boisé en arrière des acadiens embusqués quand il s’arrêta à la hauteur de Jean-Thomas. Il dit à celui-ci : « Jean-Thomas, dites à Etienne de ne pas bouger avant que vous ou moi ne lui en donnions l’instruction. Et venez me rejoindre là-bas, sur la petite colline. Je serai avec le cavalier qui est un peu à part des autres, vers la gauche. C’est le capitaine Lejeune. » Il se remit à courir et sortant du boisé, il continua à terrain découvert pour rejoindre le capitaine. Suivi par Jean-Thomas, il cria : « Capitaine c’est moi, Stéphane ! » À ces paroles, le capitaine Lejeune se retourna et après un bref moment de surprise lui sourit : »Holà qui va là ! Décidément, mon cher Stéphane, je vous croise toujours dans des moments inattendus. Et vous aussi Jean-Thomas, vous êtes encore avec votre compagnon de fuite ? Je devrais vous faire arrêter tous les deux sur le champ mais je me dis que les anglais de l’autre côté pourront le faire très bientôt. » Fixant froidement Stéphane et Jean-Thomas, le capitaine Lejeune avait prononcé ces paroles d’un air distant. Stéphane réagit en disant : »Écoutez capitaine, nous avons trois cents miliciens acadiens cachés dans le boisé qui sont prêts à prendre les soldats anglais en embuscade. Envoyez quelques centaines de miliciens les rejoindre. Il faudrait aussi que vous et moi allions voir immédiatement le général Montcalm. À ce stade-ci du débarquement anglais, les troupes françaises doivent se retrancher derrière les murs pour soutenir le siège de la ville et attendre les 3 000 soldats de Bougainville et de Vaudreuil. Ils s’en viennent vers Québec au pas de marche forcée, je le sais. C’est la dernière chance que nous avons ! »

Le capitaine Lejeune avait écouté la diatribe de Stéphane entrecoupée par les bruits de bottes des soldats français qui arrivaient, la pluie qui tombait et le vent qui soufflait. Tout cela créait une atmosphère presqu’irréelle. Après quelques secondes, il fixa l’horizon et lui dit : »La dernière chance que nous avons ? Quelques centaines de miliciens de plus ! Tenir le siège de la ville de Québec... rien n’est trop beau pour vous mon cher Stéphane ! Aucune de ces options n’est possible et le sort en a été jeté. La bataille aura lieu ici et aujourd’hui. Montcalm seul en a décidé ainsi bien que moi, Montbeillard et de Montreuil lui ayons dit que ce n’était pas une bonne idée. Mais que voulez-vous, je suis un soldat avant tout. En bout de piste, je me range derrière mon supérieur et j’obéis. Maintenant, allez-vous en vers votre forêt et sauvez votre peau avant que je vous fasse arrêter ». « Mais capitaine ! La carte et le parchemin que je vous ai montrés... » balbutia Stéphane avant de se faire couper brutalement la parole par le capitaine : »Il suffit Stéphane. Déguerpissez immédiatement ! » Hébété, celui-ci restait immobile quand Jean-Thomas le prit par le bras en lui disant : »Allez Stéphane c’est peine perdue. Replions-nous vers le boisé ».
Secoué par les paroles du capitaine Lejeune, Stéphane se mit à courir à côté de Jean-Thomas quand ils passèrent à une dizaine de mètres d’un autre capitaine. Celui-ci ne les remarqua pas, occupé qu’il était à crier des ordres au groupe de miliciens qu’on lui avait confié. Jean-Thomas, remarquant la confusion qu’il y régnait, ne pu se retenir de souffler à Stéphane : »Voyez à gauche Stéphane, une illustre connaissance à vous : le capitaine De Courcy ! » Stéphane, à la vue du capitaine, grandiose avec son uniforme et montant son cheval avec prestance, sourit légèrement et ne pu s’empêcher de dire : » Il a toujours du panache malgré son incompétence génétique ». Réalisant que Jean-Thomas ne le comprenait pas, il ajouta : »Allez Jean-Thomas, retournons au boisé car il sera bientôt 10 heures du matin. C’est là que Montcalm commettra sa dernière erreur qui nous sera fatale ».
 
À peine une vingtaine de minutes s’étaient écoulées depuis le retour de Stéphane et Jean-Thomas derrière les bosquets. Les premières lignes françaises se mirent à avancer. Stéphane observa que les premières lignes qui avançaient se brisaient car certains soldats tombaient dans des trous au sol et que d’autres avançaient plus vite. Au bout d’à peine 15 minutes, il constata qu’il n’y avait plus de ligne d’attaque du tout, mais plutôt trois blocs distincts qui progressaient de manière inégale. Il pensa : » Montcalm ! Si tu avais eût un peu plus de jugement et que tu avais écouté tes collaborateurs. Tu n’amènerais pas tout ce monde à la défaite ! Bon sang, pourquoi l’Histoire doit-elle se jouer sur une telle erreur ? » Il distingua alors justement le général Montcalm, à cheval et à découvert, avec le bloc de soldats du côté droit. Face à ceux-ci aucun soldat anglais n’avait bougé. Lorsqu’une distance d’environ 120 mètres sépara les deux groupes, la ligne française se reforma de façon plus ou moins ordonnée. Stéphane, qui observait la scène de loin, s’écria : »Non pas maintenant. Vous êtes trop loin pour tirer ! » En entendant ces paroles, quelques miliciens acadiens se retournèrent et questionnèrent : »Qu’est-ce qu’il y a ? » Stéphane l’air résigné : »Les soldats français sont trop loin pour tirer. Les balles ne se rendront même pas sur la première ligne anglaise. » Les acadiens, incrédules, se retournèrent en fixant l’horizon. Et quelques secondes plus tard ils entendirent le bruit de la décharge des mousquets avec en prime un nuage gris au-dessus des soldats français. La fumée se dissipa rapidement et tous les yeux se tournèrent vers les troupes anglaises. Aucun soldat anglais n’avait bougé ou n’était tombé au sol. La ligne était dangereusement rouge et uniforme.

Au bout de quelques instants, les premiers soldats français se remirent en marche durant quelques minutes. Ils stoppèrent leur progression à une trentaine de mètres de l’ennemi, toujours de manière désordonnée. De loin, Stéphane fixait la scène ou les deux camps se faisaient face, presqu’en silence. Il entendait bien le bruit du vent qui sifflait dans les arbres avec la pluie qui tombait, entrecoupé par le souffle des miliciens acadiens qui l’accompagnaient accroupis dans les bosquets. Mais on aurait dit que le temps s’était arrêté quelques brefs instants. L’Histoire prenant une pause avant de plonger l’un des deux camps dans l’abîme de la défaite. Au bout d’une dizaine de minutes, les soldats français épaulèrent leurs mousquets de nouveau et tirèrent à bout portant sur les troupes anglaises. Cette charge fût alors mortelle. L’épais nuage de fumée se dissipait au loin et Stéphane compta rapidement une dizaine de soldats anglais au sol. Puis, dans un geste discipliné et réglé comme une minuterie, les 4 000 soldats anglais épaulèrent à leur tour leurs armes et tirèrent en ordre de la gauche vers la droite. Encore là, un immense nuage de fumée surplomba le champ de batailles et Stéphane vit rapidement du côté français des dizaines de soldats tombés au sol. Des centaines d’autres tentaient fébrilement de recharger leurs mousquets. Après la ronde de tirs des troupes anglaises, la stupeur et la panique s’empara des troupes françaises qui se replièrent au pas de course. Au loin, Stéphane trouvait que la scène qui s’offrait à lui aurait même pu être drôle, n’eût été de sa signification historique ! D’un côté, 3 000 soldats français qui fuient avec la peur au ventre. De l’autre côté, 4 000 soldats anglais qui patiemment installent leurs baïonnettes et se mettent en marche.

Stéphane interpella Jean-Thomas et Etienne Blanchard : »Attention, préparez tous vos mousquets et vos armes puis attendez mon signal. Çà va bientôt être à notre tour ! ». Lui-même serrait son mousquet de ses deux mains. Puis, il aperçût les premiers soldats anglais pourchassant les soldats français et les miliciens canadiens. Certains de ceux-ci se retournaient à l’occasion et contre-attaquaient l’ennemi férocement. Mais, ils étaient inférieurs en nombre et en qualité car plusieurs autres fuyaient carrément sans se retourner. Si bien qu’après avoir tiré un coup de mousquet ils étaient souvent rattrapés par les soldats britanniques et ne pouvaient rivaliser face à la baïonnette anglaise. Stéphane laissa passer une première ligne anglaise et, épaulant à son tour son mousquet, tira à bout portant sur un groupe de quatre soldats qui lui faisaient dos. S’ensuivirent une série de coup de feu en provenance des bosquets et une vingtaine de soldats anglais tombèrent au sol, mortellement touchés. Par contre, en tirant tous d’un seul coup, Stéphane et les acadiens avaient commis la même erreur que leurs compagnons d’armes français. Cette charge était suivie d’un vide et les soldats anglais, renversés par le choc initial, reprirent leurs esprits et chargèrent les boisés pendant que les acadiens tentaient fébrilement de recharger leurs mousquets.

Voyant qu’ils n’auraient pas le temps de tous recharger leurs armes, Stéphane s’écria : »Rechargez vos mousquets rapidement ! Sortez vos pics, haches, fourches et suivez moi » et il sortit carrément du bosquet avec un pic en bois orné d’une pointe de fer plus ou moins accrochée solidement. Une centaine de miliciens acadiens le suivirent pendant que d’autres restaient dans les bosquets et se remettaient à tirer. Il se retrouva ainsi rapidement face à deux cents soldats anglais et écossais, ces derniers armés de leurs fameuses épées « claymore ». Les balles tirées des bosquets lui sifflaient à côté des oreilles, les bruits du champ de bataille étaient continuels : coups de feu, pas de course, gémissements en anglais et en français des soldats blessés... ainsi que cette odeur de poudre et de sang mélangée. Cela créait une atmosphère dantesque. Criant de toutes ses forces pour chasser sa peur, il s’élança vers un soldat écossais avec son maigre pic en bois. Celui-ci, le voyant venir, se tourna légèrement sur le côté et d’un geste vif, trancha le pic d’un coup d’épée. Stéphane, n’ayant entre les mains qu’une simple perche en bois, faisait maintenant face à un guerrier écossais qui maniait son épée « claymore » en moulinet au-dessus de sa tête, s’apprêtant à contre-attaquer sauvagement. Puis, en une fraction de seconde, il aperçût sur le front de celui-ci un reflet rouge. Le soldat écossais s’arrêta net, l’épée suspendue au-dessus de la tête, et soudainement le sang se mit à gicler sur son visage. Au bout de cinq secondes, il s’écroula au sol, frappé par le tir d’un mousquet en provenance du boisé. Stéphane ramassa rapidement l’épée du soldat écossais gisant au sol et se lança dans la mêlée sans vraiment réfléchir. Il était comme un automate, maniant l’épée du mieux qu’il le pouvait.

Les combats entre la centaine de miliciens acadiens sortis du boisée et les soldats anglais faisaient rage. Bien que moins bien équipés et entraînés, les acadiens se battaient férocement et la première ligne de soldats anglais fût temporairement repoussée par les assauts des miliciens acadiens et des quelques miliciens canadiens qui les avaient rejoints. De toutes parts les soldats anglais se faisaient encore tirer dessus pendant que d’autres étaient attaqués par des miliciens acadiens armés de fourches et de haches. Observant Jean-Thomas, Stéphane vit que celui-ci se débattait avec un soldat anglais ayant perdu sa baïonnette et qu’un autre s’enlignait pour l’attaquer par derrière. Se précipitant vers celui-ci, Stéphane tendit vers l’avant la pointe de son épée et celle-ci transperça le corps du pauvre soldat anglais qui s’écoula au sol; le sang coulant sur sa chemise. Ne pouvant retirer son épée prise dans le corps du jeune soldat, Stéphane sauta à main nue sur le dos de l’autre soldat anglais, et le terrassant il le renversa au sol, tentant de l’immobiliser. Au milieu des cris venant de tous les côtés et avec la pluie qui s’écoulait sur son front, il déploya le maximum d’efforts pour maintenir son adversaire au sol. Soudainement, il saisit le couteau de chasse qu’il avait à sa ceinture et le planta dans la nuque du pauvre soldat. Sentant les vertèbres de celui-ci se briser quand la lame du couteau transperça sa peau, il maintint son emprise jusqu’à ce que son adversaire s’évanouisse. Épuisé il resta brièvement au sol et lorsqu’il vint pour se relever, il reçût un coup sur la tête et perdit momentanément connaissance.

Après le premier choc miliciens acadiens-soldats anglais, ceux-ci avaient eût à reculer face aux assauts des premiers. Si bien que les combats s’étaient poursuivis au-delà des premiers bosquets du boisé. Par contre, au bout d’un certain temps, les soldats américains des bataillons des « Royal Americans » vinrent en renfort et progressivement les miliciens acadiens perdirent l’avantage face à leurs adversaires. Après un certain temps Etienne Blanchard cria à tous de se replier vers l’ouest du boisé, se rapprochant ainsi des remparts de la ville de Québec. À la fin du boisé les deux cents miliciens acadiens restants se joignirent à environ trois cents miliciens canadiens qui s’y étaient repliés avec l’adjudant-général Jean-Daniel Dumas. Celui-ci posta rapidement les miliciens acadiens et canadiens qui avaient encore un mousquet le long des derniers arbres, les autres demeurant en retrait avec les armes qu’ils leur restaient. Pendant ce temps, profitant du repli des miliciens acadiens, les soldats anglais et américains se regroupaient et ils furent bientôt rejoints par d’autres unités écossaises. Rapidement près de 1 000 soldats anglais se regroupèrent ainsi sous le commandement de James Murray.

Stéphane, étendu sur le champ de bataille au milieu des corps de soldats anglais, français et miliciens étendus à ses côtés reprenait ses esprits. L’endroit où il avait reçu un coup de crosse de mousquet lui faisait terriblement mal et le sang lui coulait dans les cheveux. Ce n’était par contre qu’une blessure superficielle et après quelques instants il releva la tête. À ce moment il constata qu’il était derrière les lignes de l’armée anglaise. Bien que l’endroit n’était pas encore complètement occupé, il y avait définitivement beaucoup de tuniques rouges. Celles-ci étaient occupés à maîtriser les quelques poches de résistance française et à évacuer les prisonniers. Observant l’horizon du coin de l’oeil, Stéphane remarqua que la lisière du boisé était à environ une vingtaine de mètres. Profitant d’une brève ouverture il se releva d’un trait et se mit à courir de toutes ses forces. Vers la fin de sa course il entendit des cris et se projeta dans le boisé dès la lisière franchie. C’est alors qu’une balle frappa un arbre juste à sa gauche. Roulant dans les bosquets et les petites fougères, il se releva et reprit sa course en s’enfonçant davantage dans le boisé. Au bout de quelques minutes, il rejoignit Jean-Thomas et les miliciens de l’adjudant-général Dumas. Reprenant son souffle après cette course, Stéphane réfléchissait à ce qu’il venait de vivre sur le champ de bataille. Cela lui donna la nausée et il se mit à vomir. Quelques instants plus tard, une main se posa sur son épaule et il entendit la voix de Jean-Thomas qui lui dit : »Merci de m’avoir sauvé Stéphane. Je vous en serai reconnaissant pour le reste de ma vie ».

L’adjudant-général Dumas courait à travers le boisé en criant ses ordres aux cinq cents miliciens : »Laissez la première ligne de soldats ennemis être à votre portée avant de tirer ! Pour ceux qui n’ont pas de mousquets, ramassez vous une hache ou n’importe quoi et attendez ». La lisière du boisée qui était occupée par les miliciens n’étaient pas très large et face à 1 000 soldats anglais, américains et écossais, ils ne pouvaient pas les vaincre mais plutôt simplement espérer les retarder. Au bout d’une dizaine de minutes, le commandant Murray ordonna à un bataillon de soldats écossais d’attaquer le boisé ce qui constitua une erreur importante. Alors que les soldats écossais ne disposaient que d’épées « claymore », il y avait derrière les arbres une bonne centaine de miliciens armés de mousquets. Criant et courant en direction du boisé, les premiers soldats écossais furent fauchés par la salve de tirs des miliciens. Une bonne dizaine de corps jonchaient le sol pendant que les soldats écossais retraitaient et que les miliciens acadiens et canadiens criaient leur joie. Celle-ci fût toutefois de courte durée car le deuxième assaut fût l’oeuvre des soldats anglais et américains qui eux étaient armés de fusils. Supérieurs en nombre et tirant en direction du boisé, les soldats anglais finirent par atteindre les premiers bosquets et quelques combats au corps à corps s’y engagèrent. Voyant que ses miliciens étaient pour être submergés car à chaque recharge de mousquets acadiens les troupes anglaises pénétraient plus profondément, l’adjudant-général Dumas et Etienne Blanchard finirent par ordonner le repli des miliciens vers les remparts de la ville de Québec. Il était alors presque midi et la Bataille des plaines d’Abrahams venait de se terminer.

La chute de Québec

Stéphane était adossé au mur de la cour intérieure de l’hôpital militaire. Il y avait des blessés partout et un va et vient incessant au milieu des gémissements de ceux-ci. Après un bref instant il aperçût Etienne Blanchard de l’autre côté. Assis au sol celui-ci était légèrement blessé au bras gauche, résultat d’un coup de baïonnette. Stéphane s’approcha et lui dit : »Comment allez-vous Etienne ? Ce fût une rude bataille, n’est-ce pas ? ». Il se surprit lui-même à prononcer ces paroles d’un air détaché. Comme si après toutes ces émotions des derniers mois, plus rien n’avait vraiment d’importance pour lui. Etienne Blanchard sursauta puis le fixa du regard en lui disant : »Moi je vais bien malgré tout mais c’est davantage le sort de mes compatriotes et de ma famille qui me préoccupe. Il ne nous reste plus qu’une centaine de miliciens acadiens valides. Les autres ont été soit tués, blessés ou pour beaucoup faits prisonniers par l’armée anglaise. Je n’ai aucune idée de ce qu’il est advenu de ma femme et de mes enfants. » Sortant de sa torpeur, Stéphane enchaina : » Tous les miliciens acadiens se sont battus vaillamment face aux soldats anglais. Ce n’est pas là que l’issue de la bataille s’est jouée. Au fait où est Jean-Thomas ? » « Il est allé aux nouvelles près du Couvent des Ursulines. Il pense que les bonnes soeurs auront plus d‘information car ici, personne ne peut rien nous dire, » lui répondit Etienne Blanchard. Ces propos arrachèrent un sourire à Stéphane qui se dit en lui-même : »Décidément Jean-Thomas tu es drôlement débrouillard. L’avenir t’appartient ! »

Quelques minutes passèrent et Stéphane aperçût Jean-Thomas à travers le va et vient de la cour de l’hôpital. Lorsque celui-ci le reconnu son visage s’illumina et il s’élança vers lui en l’étreignant : »Dieu soit loué vous êtes vivant ! » Stéphane répondit : »Et quelles sont les nouvelles ? » Jean-Thomas enchaina : « C’est la débandade et la confusion la plus totale car plus personne ne semble être aux commandes dans la ville ! Beaucoup de soldats et de miliciens ont été faits prisonniers ou manquent à l’appel. Montcalm est mortellement blessé et on m’a dit qu’il n’en a plus pour longtemps à vivre. Aussi, plus de 2 000 réfugiées supplémentaires se sont installés à l’intérieur des murs de la ville. Je pense que les familles de nos compatriotes acadiens y sont également. De l’autre côté des murs, les sentinelles postées sur les tourelles ont pu voir les troupes anglaises installer des batteries de canons près des Buttes-à-Neveu. S’il faut qu’ils recommencent à tirer sur la ville, çà va vite devenir l’enfer ! Ah oui j’oubliais, il y a aussi un dénommé François Daine de la prévôté qui cherche à réunir une assemblée de notables pour faire des représentations auprès du lieutenant Jean-Baptiste de Ramezay. Celui-ci semble avoir remplacé le gouverneur Vaudreuil comme commandant de la garnison de la ville de Québec. »

Stéphane, pensif face à toute cette information, lui dit: « Il faut que vous réussissiez à assister à cette rencontre des notables de la ville. Sans en être un, vous représentez quand même près de cinq cents acadiens qui sont ici. J’irai avec Etienne pour rassembler en un lieu plus sûr les familles acadiennes et je tenterai de vous rejoindre si je le peux. Qu’en pensez-vous ? » Jean-Thomas et Etienne se regardèrent un bref instant, puis Jean-Thomas se retourna et repartit en direction de la maison de François Daine sans dire un mot. Etienne souffla à Stéphane : »Vous vous ressemblez tous les deux ». Après un bref moment de silence, il ajouta : »Allons-y, nous avons des familles à rassembler. »

Stéphane et Etienne Blanchard descendaient les rues vers la basse-ville. Elles étaient encombrées de soldats et de miliciens blessés qui se reposaient au milieu d’une foule de civils errant à la recherche d’un abri ou de nourriture. Au détour d’une rue, Stéphane entendit son nom et se retournant, il aperçût un visage vaguement familier à travers le groupe d’hommes réfugiés dans une maison qui avait été incendiée lors des bombardements. L’homme s’adressa à lui : » Je suis le soldat François Villiard. Je vous ai aperçût sur la plaine avec votre groupe de miliciens avant la bataille. Et après quand vous êtes allés parler avec le commandant de mon unité, le capitaine Lejeune ». À ces paroles Stéphane se rappela du jeune soldat et en entendant le nom du capitaine Lejeune, il s’exclama : »Le capitaine Lejeune était votre commandant ! Qu’est-il advenu de lui ? » Le jeune soldat ajouta : »Je ne le sais pas messire. Il a été touché à l’épaule et nous avons été séparés de lui après une charge de l’armée anglaise. Il s’est retrouvé derrière les lignes ennemies et je pense qu’il fait partie des officiers disparus. Vous qui commandez, dites-nous ce qu’on doit faire maintenant ? » Pris de cours, Stéphane balbutia sans vraiment de conviction: »Heu.... je pense que vous devriez aller du côté de la porte St-Jean, les officiers de ce côté là auront certainement besoin d’organiser la défense de la ville avec le siège qui débute. »

Poursuivant leur route à travers les quelques rues qui les séparaient de la basse-ville, Stéphane et Etienne Blanchard débouchèrent sur la Place Royale face à l’église. Beaucoup de réfugiés s’y étaient rassemblés. À peine s’étaient-ils avancés dans cette foule qu’une voix les interpela. C’était la jeune fille du camp Hébert qui avait donné un bout de pain à Stéphane lorsque celui-ci y était arrivé. Se faufilant au milieu de la foule, elle les amena vers un espace en retrait. Cet endroit jouxtait deux maisons en partie détruites ou logeaient des dizaines de familles acadiennes ayant fui le camp Hébert. À la vue de ces visages familiers, Etienne Blanchard s’engouffra dans l’une des maisons. Resté à l’extérieur, Stéphane entendit tout à coup des cris de joie qui fusèrent des étages supérieurs. Ces brefs moments de bonheur à l’intérieur de toute cette misère humaine lui firent chaud au coeur.

Assis sur une bûche qui lui faisait office de chaise, Stéphane attendit pensivement qu’Etienne Blanchard redescende. Il ne souhaitait pas, par pudeur, être de ces retrouvailles; lui qui n’avait aucune attache familiale dans ce monde. Cette scène le frappa: Au beau milieu de toute cette misère, avec un statut de réfugié démuni et assiégé, de surcroit sur le point d’être conquis par un envahisseur étranger; Etienne Blanchard retrouvait ce qu’il y avait de plus précieux pour lui, sa famille ! Ainsi, même dans la pire des situations, la présence d’êtres chers demeuraient pour l’humain le rempart ultime contre les souffrances extérieures. Son attention fût temporairement détournée par le passage de deux jeunes garçons qui se couraient l’un après l’autre, insensibles à ce qui les entouraient. Se remémorant les évènements récents il voyait bien qu’inéluctablement l’Histoire se réalisait comme il l’avait apprise. Pourtant, même à ce stade, si la ville assiégée pouvait tenir ne serait-ce que trois ou quatre jours de plus. Vaudreuil et le Chevalier de Lévis auraient le temps de revenir avec leur cinq milles soldats et miliciens. Qui sait alors ce qui pourrait arriver ? L’ultime chance d’influencer le cour des évènements serait donc la réunion des notables de la ville. En espérant que Jean-Thomas puisse trouver le moyen d’y assister.

La nuit bien qu’agité fût bénéfique car Stéphane était épuisé par ses dernières journées. Il se réveilla à l’aube et après quelques minutes Etienne descendit le rejoindre. C’était le 14 septembre au matin. Anticipant ce qu’Etienne Blanchard était pour dire, il mentionna : »Bonjour Etienne. C’est donc aujourd’hui que nos chemins se séparent ? » Etienne Blanchard souriant légèrement répondit : »En effet Stéphane c’est ici que nos chemins se séparent. Peu importe le sort qui nous attend lorsque la ville tombera aux mains des anglais, je ne veux plus être séparé de ma famille. Je n’ai aucune idée de ce qui s’en vient mais je préfère mourir ici avec eux, même si c’est l’issue qui nous guette ». Hochant de la tête et comprenant qu’il ne devait pas insister, Stéphane releva sa casquette et avant de passer la porte dit à Etienne Blanchard : « Effectivement la ville va tomber. Mais soyez sans crainte, en comparaison d’autres évènements semblables de l’Histoire, la conquête des anglais ne sera pas si difficile pour le peuple des canadiens  ».

Stéphane remontait lentement la rue St-Paul car son dernier échange avec Etienne Blanchard l’avait laissé perplexe. Et plus il avançait vers la maison de Francois Daine, plus il doutait de l’opportunité de rejoindre Jean-Thomas pour assister à la réunion des notables de la ville. S’y présenter alors qu’il était encore officiellement un fugitif serait courir à sa perte ! L’idée lui vint de se réfugier plutôt à la Maison Bellemare, en espérant que celle-ci soit encore debout. De là, utilisant ses habiletés de télépathie il entrerait en contact avec l’esprit de Jean-Thomas et tenterait de l’influencer lors de la réunion des notables. Ce n’était pas gagné d’avance et çà lui demanderait certainement un niveau d’énergie qu’il n’avait pas actuellement. Ainsi, après quelques détours il arriva à la Maison Bellemare, inoccupée et presqu’intacte mis à part un trou dans la toiture. Il entra par une fenêtre de côté et s’installa sur le sol de la cuisine. Dehors le ciel était gris et il faisait froid.

Le 15 septembre arriva somme toute assez rapidement. Après s’être en partie rassasié d’une miche de pain sec retrouvée dans le caveau de la maison, Stéphane se reposa en méditant et rassemblant ses forces mentales. Vers la fin de la journée, il débuta son processus de prise de contact avec l’esprit de Jean-Thomas. Il commença par se rappeler ses moments passés avec lui : À la garnison lors de son arrivée à Québec, à la prison, sur le champ de bataille des Plaines d’Abrahams... Progressivement, il arrivait à apercevoir à travers son esprit des bribes d’images de Jean-Thomas en temps réel. Au début c’était flou et intermittent. Il le voyait remontant les escaliers de la ville comme s’il était à côté de lui. Puis, tranquillement sa vision changeait et il voyait maintenant à travers les yeux de Jean-Thomas : des réfugiés, le dédale d’une rue, un homme mal habillé qui lui parlait sans qu’il ne puisse entendre ce qu’il disait. Ce processus s’étira durant une heure et à certaines occasions Stéphane perdit temporairement le contact; épuisé par le niveau de concentration que cela requérait. Finalement, vers le milieu de la journée il voyait à travers l’esprit de Jean-Thomas et entendait ce qui ce disait. Maintenant qu’il avait réussi à entrer dans son cerveau, il lui restait l’étape finale : influencer l’esprit de Jean-Thomas pour qu’il intervienne lors de l’assemblée des notables.

Vers le milieu de l’après-midi, après moult péripéties pour s’y faire inviter, Jean-Thomas était le dernier notable à s’asseoir dans la salle à manger de la prévôté de Québec. Ils étaient une trentaine de personnes qui provenaient de divers horizons : commerçants, officiers de la milice, représentants du clergé, fonctionnaires du roi... François Daine, assis à l’extrémité droite de la salle à manger observait en silence les différents joueurs qui dans certains cas avaient été invités et dans d’autres s’étaient eux-mêmes invités. Homme de culture et de pouvoir, il avait gravi un à un les échelons de la cour du gouverneur en Nouvelle-France. Habitué aux aléas de cette cour et bourreau de travail, il était par ailleurs intègre et somme toute apprécié de la population en général. Assis à l’autre extrémité de la salle, Stéphane par le biais de Jean-Thomas ressentait la fébrilité et l’anxiété de certains des notables réunis, ce qui contrastait avec le calme que dégageait François Daine. Après quelques minutes, le silence envahit la pièce et François Daine se leva : »Messieurs nous voilà aujourd’hui réunis pour déterminer, dans le meilleur intérêt de nos compatriotes de la ville de Québec, ce qui doit être fait. L’armée anglaise assiège la ville et installe ses canons du côté des Buttes-à-Neveu, 2 000 nouveaux réfugiés se sont ajoutés à l’intérieur de nos murs et le général Montcalm est mort ! » Ces derniers mots à peine prononcés un murmure se fit entendre dans la salle.

Après une pause de quelques secondes, François Daine intervint de nouveau: »Messieurs, messieurs, un peu de calme je vous en prie. Montcalm est mort mais M. Jean-Baptiste de Ramezay est le nouveau commandant. Je crois que... », puis une voix se fit entendre : »On m’a également dit que l’armée de Vaudreuil a foutu le camp de ses bivouacs de Beauport ! » Cette intervention fût suivi encore là de murmures et différentes voix s’élevèrent : »Nous sommes perdus ! » « Rendons-nous ! » « Qu’allons-nous faire ? » François Daine éleva la voix : »Silence tout le monde et laissez-moi finir ! » Il continua : « Effectivement la situation de notre cité est précaire. La population manque de nourriture, plusieurs soldats sont blessés et les réserves de vivres sont d’à peine 3 jours. Les troupes anglaises nous assiégeant, si nous choisissons de continuer la lutte il nous faudra rapidement avoir des renforts qui ne sont pas en vue. Par contre... » et encore là une voix se fit entendre. C’était Stéphane parlant à travers Jean-Thomas qui était debout: »Par contre, si nous nous rendons ce sera la fin de la Nouvelle-France et nous serons sous la domination britannique. Pour longtemps nous serons un peuple dominé par une puissance étrangère et les énergies de générations entières seront consacrées à survivre dans un environnement hostile, pour simplement y préserver notre culture et nos racines françaises. Cela affectera non seulement notre destinée actuelle, mais celles de nos enfants et petits-enfants. Nous avons donc une lourde responsabilité ». François Daine s’adressa alors à Jean-Thomas : » Votre message, bien que troublant, n’est pas vraiment d’utilité pour notre survie immédiate selon moi. Mais au fait, qui êtes-vous ? Jean-Tomas répondit : »Je suis Jean-Thomas Robichaud. Acadien de 3e génération, je suis du village de Port Royal et j’ai été dépossédé de ma patrie et de mes biens par le même envahisseur anglais qui nous fait face actuellement. » Un silence glacial tomba comme une chape de plomb sur l’assemblée.

Après quelques secondes, François Daine toujours aussi calme, repris : »Le temps presse et nous devons nous décider. Nous sommes face à deux options : Continuer la lutte dans la ville assiégée ou demander la reddition des troupes françaises et de la milice à Jean-Baptiste De Ramezay. Que ceux qui sont d’accord pour continuer la lutte lève la main. » Seul Jean-Thomas leva sa main. « Que ceux qui souhaitent la reddition de la ville aux troupes anglaises lèvent la main. » Les vingt-trois autres notables présents levèrent leurs mains. François Daine s’adressa à l’assemblée : « Nous allons donc préparer immédiatement la demande de reddition à M. De Ramezay et tous ceux qui sont en faveur la signeront. Quant à vous M. Jean-Thomas, si vous le souhaitez, vous m’accompagnerez quand je déposerai la demande. Vous ferez valoir votre opinion minoritaire verbalement. L’Assemblée est maintenant levée. »

Demeuré à l’arrière de la salle et toujours sous la domination mentale de Stéphane, Jean-Thomas était resté stoïque et figé. Au bout d’une vingtaine de minutes, la résolution des vingt-trois notables demandant la reddition des troupes françaises fût rédigée et signée par tous. La salle à manger se vida progressivement et François Daine avec deux autres individus s’approchèrent alors de Jean-Thomas. Il s’adressa à lui : »Monsieur Robichaud, nous allons de ce pas voir M. De Ramezay. Vous pouvez venir avec nous ou vous êtes libres de nous quitter. » Stéphane, toujours par le biais de Jean-Thomas répliqua : »Je vous accompagne. » Tous les quatre sortirent de la pièce.

Circulant à travers les passants qui déambulaient dans les rues, les quatre hommes arrivèrent rapidement à l’endroit où s’était installé Jean-Baptiste De Ramezay. L’immeuble était encore en assez bon état et il y avait un va-et-vient de militaires dont quelques uns qui montaient la garde.  Ils attendirent quelques instants à l’intérieur après avoir été annoncés. Pénétrant dans une pièce plus ou moins bien éclairée, seulement Jean-Baptiste De Ramezay et un aide de camp les attendaient. Ceux-ci étaient assis derrière une table en bois avec la fenêtre en arrière plan. François Daine commença : »Messire De Ramezay, comme c’est vous qui commandez la garnison en l’absence du gouverneur Vaudreuil, je vous remets la résolution de vingt-trois notables de Québec requérant de votre part la demande d’une cessation des hostilités auprès de l’armée anglaise. Un dissident, M. Jean-Thomas Robichaud ici présent, vous fera part de son point de vue s’il le souhaite. Quant à nous, il est clair que nos chances de succès face à l’ennemi apparaissent faibles sans renfort à court terme. Et qu’il nous faut éviter des souffrances additionnelles à la population civile, surtout que la famine nous guette». N’ayant pas porté attention à Jean-Thomas, Jean-Baptiste De Ramezay répliqua : »Messire Daine, je reçois votre demande et vous assure qu’elle sera considérée. Par ailleurs, tout ce que je puis vous dire pour l’instant c’est que ce seront les militaires qui décideront de la reddition ou de la poursuite des hostilités. Présentement, j’ai par ailleurs des signaux contradictoires qui m’empêchent d’aller rapidement dans un sens ou dans l’autre. On m’a dit que le général qui commandait les troupes anglaises, James Wolfe, est mort et que le commandant en second, un certain Monkton, est blessé et se repose sur l’un des bateaux anglais baignant dans le fleuve. Je ne sais pas s’il est atteint sérieusement, mais on me dit également que c’est un officier de second rang qui commande sur le terrain. Donc, de ce côté nous avons peut être un possible avantage. Surtout que l’armée et Vaudreuil ne sont qu’à Beauport. Par ailleurs, il est vrai que les troupes dans la ville sont limitées à 2 000 hommes et qu’avec tous ses réfugiés, le manque de nourriture va devenir criant à très court terme. » Se levant et prenant une pause, il reprit d’un ton qui n’incitait pas à la réplique : »J’ai un conseil des chefs militaires ce soir. Nous déciderons de la suite des choses en ayant en tête tous ces éléments. Messieurs je vous salue. » Et il quitta la pièce.

À l’extérieur, l’un des hommes qui les accompagnait chuchota discrètement à l’oreille de François Daine. Celui-ci, après avoir esquissé un léger sourire s’adressa à Jean-Thomas : »Messire Robichaud vous n’avez pu faire valoir vos arguments. Par contre, comme vous avez pu le constater M. De Ramezay est un militaire qui n’abandonne pas facilement la partie. Nous verrons bien pour la suite et sur ce je vous salue. » Les trois hommes se dirigèrent immédiatement vers le coin d’une rue et s’y engouffrèrent, laissant Jean-Thomas (et indirectement Stéphane) un peu pantois.

Toujours assis sur le sol de la cuisine de la Maison Bellemare, Stéphane fût littéralement éjecté de l’esprit de Jean-Thomas. Bien qu’assis, il tomba alors mollement au sol en s’allongeant et perdit connaissance. Combien de temps demeura-t-il ainsi ? Il ne s’en souvint pas mais à son réveil le soleil éclairait la cuisine au complet et la journée semblait moins froide que la précédente. Il en déduit alors qu’il avait dormi une dizaine d’heures et qu’on était maintenant le 16 septembre au matin. Ne sachant trop que faire et encore épuisé de son expérience sensorielle, il rechercha de la nourriture dans le caveau de la maison. Il se sustenta donc avec un morceau de fromage, un peu de confiture et, luxe suprême, un peu de vin qu’il récupéra dans un recoin caché du grenier. Probablement la cachette de l’ex-propriétaire.

Le lendemain 17 septembre, vers le milieu de l’avant-midi et ne trouvant plus de nourriture, il se résolût alors à quitter la Maison Bellemare. Une fois sortit la question fût : Pour aller où ? Il erra momentanément dans la ville et il songea à retrouver le capitaine De Courcy. Il n’avait plus vraiment envie de se battre et çà ne servirait à rien de vouloir renverser le cours de l’Histoire qui s’achèverait bientôt avec la capitulation imminente de la ville de Québec. D’ailleurs, de tous les personnages qu’il avait appréciés depuis son arrivée, le sort du capitaine De Courcy l’intriguait encore. En effet, l’intendant Boudreau était mort et Marguerite De L’Estrade se terrait en planifiant certainement sa survie dans le nouvel ordre anglais qui s’installerait incessamment. Quant au capitaine Lejeune, il était porté disparu pendant que Jean-Thomas et Etienne Blanchard avaient retrouvés leurs familles ou communautés. Seule la situation du capitaine De Courcy lui avait échappé. De plus, il aurait bien aimé confronter ce maladroit qui l’avait trahi !

Au bout d’un détour, il repassa devant l’endroit où deux jours plus tôt il avait croisé le soldat François Villiard. Celui-ci était avec deux autres soldats, assis dans les décombres de la maison à se faire cuire un maigre repas. Stéphane s’y dirigea et lui dit : »Holà soldat Villiard pourquoi n’êtes-vous pas allé rejoindre la garnison du côté des remparts de la ville ? » Se retournant vers Stéphane, celui-ci le reconnût immédiatement et lui décocha un regard incisif en disant : »Bien sûr que j’y suis allé commandant. Mais ce fût pour me rendre compte ce matin que l’armée et Vaudreuil lui-même avaient foutu le camp. J’ai vu de mes yeux que les bivouacs de Beauport sont vides alors que l’armée anglaise installe des dizaines de canons qui vont bientôt bombarder la ville de bombes incendiaires. Le sergent de la batterie où j’étais s’est d’ailleurs enfui le premier quand il s’est aperçût que le camp de Beauport était vide. » Stéphane répliqua : »Et maintenant qu’allez-vous faire ? Comme soldat, vous ne pouvez quand même pas déserter ! » Le soldat Villiard répondit : »Que non déserter ! J’ai mes principes. Mais d’un autre côté je ne suis pas fou non plus, et si une position devient indéfendable, comme militaire il vaut mieux se replier. C’est ce que nous faisons d’ailleurs ici moi et mes camarades. Nous sommes plusieurs à avoir laissé nos positions et nous tenterons de rejoindre l’armée du Chevalier de Lévis pour revenir et reprendre cette ville qui sera bientôt livrée aux anglais par nos chefs. Du moins c’est la rumeur qui courre car on dit que le chef de la garnison, M. De Ramezay, serait sur le point de capituler. Et bien moi, je ne serai pas ici quand le drapeau anglais flottera sur la ville ! » Ces dernières paroles prononcées, le soldat Villiard se retourna vers son feu de camp et Stéphane, comprenant qu’il était de trop, s’éloigna en se disant en lui-même : »Brave soldat, profites-en bien car tu auras un bref moment d’espoir avec la bataille de Ste-Foy. Mais cela ne durera pas très longtemps. »

La fin de cette journée tomba rapidement et Stéphane se chercha un endroit pour passer la nuit. L’idée lui vint alors de se réfugier dans sa cachette au-dessus de l’auberge « Le cochon fou ». Il se faufila à travers la porte de côté et grimpa les escaliers. L’auberge semblait complètement déserte. Abruti par la fatigue, il s’installa sur sa paillasse et s’endormit rapidement. Le lendemain, 18 septembre, il se réveilla après le levé du soleil et s’enligna vers l’hôpital près du Couvent des Ursulines. Il se disait que peut-être il y retracerait le capitaine De Courcy. Arrivé à l’entrée de l’hôpital, il y avait une foule compacte et des miliciens qui filtraient les allées et venues. Il dut ainsi patienter jusque vers midi avant de pouvoir pénétrer dans l’enceinte de la cour de l’hôpital. Il y remarqua des centaines de blessés installés sur des lits de fortune et exposés en partie au soleil et aux intempéries. Stéphane se promena parmi ceux-ci, au milieu des familles qui visitaient leurs proches et des religieuses qui s’affairaient à soulager la douleur des blessés avec des moyens dérisoires. Au fur et à mesure qu’il s’avançait, il remarqua que la quasi totalité des personnes soignées à l’extérieur étaient des miliciens canadiens, quelques amérindiens et des habitants de la ville qui avaient été blessés. Encore là, la réalité le frappa d’un seul coup ! Les officiers et la plupart des militaires français devaient se trouver à l’intérieur de l’hôpital. Ainsi, même dans cet enfer, la hiérarchie de la société de l’époque s’y transposait. Se renfrognant, il se dirigea donc vers l’intérieur.

Il devait être environ 15 h quand Stéphane, ne retrouvant toujours pas le capitaine De Courcy, s’adressa à l’une des religieuses qui s’affairait auprès d’un soldat blessé : »Ma soeur, parmi les blessés, vous n’auriez pas vu un officier français s’appelant Philippe De Courcy, un capitaine ? » La religieuse se retourna et hésitante lui dit »Hum... non, ce nom ne me dit rien, mais... » pendant qu’au même moment une voix située deux lits plus loin s’éleva : »Il est mort hier à la tombée du jour ! » Stéphane fixa son interlocuteur et remarqua les traits d’un officier français. Un bandage sur la tête avec du sang lui coulait sur la joue. S’avançant vers lui il enchaina : »Vous dites qu’il est mort hier. Êtes-vous certain qu’il s’agissait bien du capitaine De Courcy ? » L’officier lui répliqua : »Oui, et vous pourrez vous en assurer vous même. Son corps doit encore être au sous-sol de l’hôpital, près de l’évêché. C’est une morgue temporaire en attendant que les corps soient enterrés. Mais comme il y en a beaucoup trop présentement, certains ne sont transportés que trois ou quatre jours après le décès. Vous pouvez vous imaginez l’odeur de.... », et soudainement une clameur provenant de l’extérieur se fit entendre. Stéphane se dirigea avec quelques personnes vers la cour de l’hôpital. Plusieurs individus regardaient dans la même direction et il s’arrêta tout à coup sur le portique de la porte d’entrée, frappé de stupeur. Il vit au loin sur sa gauche, flottant au vent au-dessus de la Maison du Gouverneur : l’Union Jack, le drapeau britannique ! Ainsi, il devait être 15 h 30 le 18 septembre 1759 et la ville de Québec venait de tomber aux mains des anglais.

Il demeura immobile pendant environ une minute, pétrifié par la scène du drapeau britannique flottant sur la ville de Québec et l’annonce qu’on venait de lui faire de la mort du capitaine De Courcy. Progressivement, les gens présents reprenaient leurs occupations alors qu’à quelques endroits des attroupements se formèrent. Il entendait vaguement des chuchotements et certains bouts de phrases : »C’est le drapeau des anglais... Que va-t-il nous arriver ?.... Çà ne pouvait plus continuer.... » et il sortit progressivement de sa torpeur. S’étant adossé au mur qui rejoignait la porte extérieure, il observait distraitement la foule dans la cour de l’hôpital quand il vit déambuler au loin une silhouette noire qui lui était familière. C’était le frère Siméon Desrosiers ! Alors qu’il le voyait sortir par la grille de la cour de l’hôpital et s’éloigner dans la rue en se dirigeant vers l’évêché, il sentit monter en lui une sourde colère. Puis il se mit à courir en direction de la grille en bousculant quelques passants. Traversant la grille, il redoubla de fureur et cria en direction du frère Siméon. Celui-ci, à cause des bruits environnants, n’entendit pas les cris de Stéphane qui le plaqua au sol si violemment que sa tête heurta un pavé. Stéphane, aveuglé par la rage, saisit alors le col de chemise du frère Siméon et dans une prise d’étranglement il serra de toutes ses forces. Il lui criait : »Salaud de curé ! Tu vas me le payer ! » Le visage du frère Siméon devenait rouge écarlate. Après quelques secondes, il perdit connaissance pendant que les bras de Stéphane resserraient l’étau.

Un attroupement se forma rapidement autour de Stéphane et du frère Siméon et les cris des passants attirèrent l’attention des deux miliciens qui montaient la garde à l’entrée de la cour de l’hôpital. Accourus sur les lieux, ceux-ci furent horrifiés de voir un religieux ainsi sauvagement agressé. L’un d’eux asséna alors prestement un coup de la crosse de son mousquet sur la tête de Stéphane qui tomba au sol. Après quelques secondes, celui-ci redoubla de rage et dirigea sa colère vers les deux miliciens pendant que le corps inerte du frère Siméon jonchait le sol. Stéphane se releva et il s’apprêtait à sauter au cou d’un des deux miliciens quand il reçu une décharge de mousquet de l’autre soldat. La balle alla le frapper sur le poignet et ricocha sur la plaque de métal qu’il avait d’insérée sous la peau, plaque de métal qui lui avait servi à voyager dans le temps. Au moment même où la balle le frappait il se sentit déséquilibré et projeté dans un trou noir. En une fraction de seconde, les deux miliciens, le frère Siméon et tout ce qui l’entourait s’allongea démesurément. Puis, une seconde après, ils devinrent des ombres et au bout de trois secondes ce fût le néant complet.

Épilogue

Couché sur le sol, Stéphane ressentit premièrement une fraîcheur sur son visage, puis de l’eau qui lui coulait sur les joues. Immobile, sa conscience reprit quand il sortit d’un immense tunnel noir pour faire face à une lumière éblouissante. N’ayant pas encore ouvert les yeux, c’est donc son odorat qui fût tout d'abord sollicité. Il sentit en premier une odeur familière de feuilles mortes d’automne, puis la fraîcheur et la pluie qui tombait sur son visage le firent frissonner. Il ouvrit les yeux et, alors que son dernier souvenir était le soleil chaud d’un après-midi de septembre, là il semblait faire nuit et le temps était froid et humide. Il ouvrit les yeux et remarqua à sa droite le muret de la cour intérieure de l’hôpital et au loin quelques lumières tamisées à travers des rideaux de fenêtres. Épuisé, il ne pu tenir que quelques secondes et referma ses yeux.

Combien de temps resta-t-il inconscient ? Il n’en avait aucune idée mais quand il se réveilla, il était trempé au complet et frissonnait sous un faible crachin d’automne. Il devait faire jour bien que le ciel était couvert de nuages, car il distinguait une certaine clarté. Il tenta péniblement de se relever en s’appuyant sur son bras droit puis il sentit une main lui pousser dans le dos pendant qu’au même moment une voix lui soufflait : »Allez relevez-vous. Mon père est allé chercher l’aide de la milice et ils vont bientôt arriver. » Ayant réussit à s’asseoir en s’appuyant sur le muret de l’hôpital, Stéphane jeta un coup d’oeil rapide à son interlocuteur qui semblait être un jeune garçon d’à peine 14 ans. Reprenant son souffle, il questionna : « Où suis-je ?» Le jeune garçon lui répondit : »Vous êtes dans la ville de Québec en face de l’hôpital. Vous devez avoir eu toute une cuite car vous avez très mauvaise mine et vous avez passé la nuit couché sur le sol à la pluie battante. Vous allez attraper froid ». Souriant, Stéphane enchaîna : » Quel est votre nom mon garçon ? » »Je m’appelle Theo Bélanger, fils d’Albert Bélanger » répondit le jeun garçon. Après quelques instants, Stéphane avait repris ses esprits et il continua : » Est-ce que les anglais sont entrés dans la ville ? Où sont rendues les troupes de Vaudreuil et du Chevalier de Lévis ? » Perplexe, le jeune Theo le regarda sans rien dire alors que Stéphane s’impatientant, ajouta : »Est-ce que c’est encore Jean-Baptiste De Ramezay qui commande ? » Sentant alors que le jeune Theo prenait peur, il ajouta : »N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal, c’est que.... » et celui-ci l’interrompit : »Je ne connais aucun des noms que vous venez de me mentionner, mais oui, je peux vous dire que les anglais sont entrés dans la ville car ils y sont depuis plus longtemps que je suis né. » Saisissant tout à coup la portée des paroles prononcées par le jeune Theo, Stéphane ajouta : »En quelle année sommes-nous ? » »1775 » répondirent en écho les voix de trois hommes qui étaient en retrait.

Réalisant qu’il avait été propulsé dans le temps seize années après 1759, Stéphane remarqua que son poignet droit avait été écorché par la balle du mousquet. La blessure était superficielle bien que douloureuse et par chance la plaque de métal n’avait pas été transpercée. Relevant la tête, il aperçût deux hommes armés qui devaient être les miliciens, avec en retrait Albert Bélanger et son fils Theo. Il tenta de se relever pour faire face aux deux miliciens qui l’observaient. Mais n’étant pas encore complètement rétabli, il perdit l’équilibre et retomba au sol face contre terre. Les deux miliciens le prirent par les épaules et le relevèrent péniblement : »Bon, vous allez venir avec nous au poste de la milice. Çà vous permettra de finir de dessaouler. Après, vous rencontrerez le sergent de milice et je vous souhaite qu’il vous évite le commandant. Car celui-là il n’entend pas à rire avec les soulons de votre espèce ! » Stéphane marmonna alors : »Et comment il s’appelle votre commandant de  milice ? » « Jean-Thomas Robichaud » répondirent en coeur les deux miliciens. En entendant ce nom, Stéphane éclata de rire.



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