Voyages à travers l'Histoire: La Chute de la Nouvelle-France
La chute de la Nouvelle France
Prélude
Accoudé sur la rampe, Stéphane
était songeur face à la noirceur de la nuit qui s’étalait devant lui. C’était
une de ces soirées fraîche d’août où l’été tirant à sa fin, on sent un fonds
d’air frais encore légèrement chauffé par le soleil durant la journée. Cet air
rêveur qu’il traînait depuis le décès de son père en février l’avait rendu
indécis quant à son avenir. Les études de comptabilité terminées, il lui
restait à passer les examens de septembre; ce qu’il n’avait plus le goût de
faire. Grand sportif, ceinture noire en judo, tout avait été abandonné pour ce
job à temps partiel qui risquait de devenir permanent s’il ne se prenait pas
rapidement en main.
Il se redressa soudainement pour
arpenter les couloirs du columbarium. Ces couloirs l’avaient toujours fasciné,
il devinait au hasard des urnes, la vie des gens dont les cendres y dormaient
dorénavant pour l’éternité …. ou du moins jusqu’à l’expiration de leur contrat
de 99 ans ! Là, Giuseppe Borsalino, un italien né en 1922 à Palerme (Italie),
décédé en 1987 à Montréal. Probablement un fils d’immigrant qui avait gravi les
échelons du monde des affaires à force de travail. Il aurait donc connu comme
enfant l’Italie des années d’avant la 2e guerre mondiale, puis le Québec
monolithique des années 50 et tout ce qui s’en était suivi. Là bas, Hector
Dubé, né en tant que canadien-français en 1911 à Terrebonne et décédé en tant
que québécois à Laval en 1979. Toute son existence se révélait à travers cette
transformation identitaire. Probablement un honnête cultivateur ayant travaillé
toute sa vie sur une terre qu’il revendit à un développeur et qui est
maintenant couverte de bungalows nord-américains.
À la fin du couloir, son regard se
porta sur l’urne d’une jeune fille, Mélanie Saintonge; qui elle avait vu sa vie
s’arrêter tragiquement un soir de juillet 1998 à l’âge de 16 ans. Revenant d’un
bal de finissants du secondaire, l’auto à l’intérieur de laquelle elle se
trouvait dérapa dans une courbe. Bien qu’il ne la connaissait que de loin, il
s’en souvenait car elle avait été son premier contact personnel avec la mort.
Vie trop courte d’une jeune fille qui elle aussi aurait dû être écrite sur 50
ou 60 ans. À cette pensée, son regard s’embruma et il préféra détourner son
regard de l’urne.
Il vit alors au bout du corridor,
la silhouette de ce qu’il cru être M. Ming, nouveau responsable de l’entretien
ménager auquel il devait se rapporter. Celui-ci le salua d’un coup de tête et
s’en approcha. Personnage mystérieux s’il en est, M. Ming aimait bien discuter
avec lui, surtout d’histoire et de politique. L’antiquité, le Moyen-Âge,
l’histoire contemporaine, toutes ces périodes étaient prétexte à échanges.
Autant M. Ming abordait ces différents sujets de façon stoïque et neutre; autant
c’était pour Stéphane une rare occasion de s’enflammer et de s’arracher de la
grisaille du quotidien.
Une seule fois, avait-il vu une
lueur dans les yeux de M. Ming. C’était lorsqu’il avait évoqué la possibilité
de voyager à travers l’Histoire et de revivre au choix différents moments de
celle-ci. C’était lors d’une discussion sur les croisades chrétiennes du Moyen
Âge qu’il avait évoqué pour la première fois cette idée utopique de voyager à
travers le temps. Probablement influencé inconsciemment par les attentats du 11
septembre 2001, il avait énoncé l’idée que ceux-ci tiraient leurs origines des
affrontements entre chrétiens et musulmans de cette période; affrontements
provoqués selon lui par les musulmans. M. Ming l’avait bien entendu rappelé à
l’ordre là-dessus, affirmant que le poids de l’agression historique était
davantage du côté chrétien que du côté musulman. C’est alors que Stéphane avait
évoqué son idée «d’aller voir à travers l’espace-temps» ce qu’il en retournait
réellement; idée qu’il n’avait jamais osé confier à personne auparavant.
M. Ming s’assit à ses côtés et lui
demanda comment avait été sa journée de travail et où se situait son moral
actuel. Stéphane répondit nonchalamment qu’il avait effectué toutes les tâches
qui lui avaient été assignées à l’intérieur des délais. M. Ming l’en félicita
et lui sourit d’un son air toujours aussi mystérieux. Ils échangèrent alors sur
divers sujets banals et rapidement, la discussion bifurqua sur ce moment
historique qui se déroulait devant eux en cette soirée d’août 2008 où Barack
Obama venait d’être désigné candidat pour la présidence des Etats-Unis. M. Ming
rappela à Stéphane qu’il avait écouté en direct à son âge les discours de
Martin Luther King, et plus spécifiquement celui de 1963 à Washington; probablement son plus célèbre d’ailleurs.
Stéphane fit le commentaire que Martin Luther King aurait probablement mérité
un meilleur sort. M. Ming acquiesça en hochant doucement de la tête et lui fit
remarquer qu’à ce titre, les frères John et Robert Kennedy auraient eux aussi
mérité un meilleur sort. Cette remarque en apparence anodine de M. Ming
réveilla chez Stéphane ses vieilles passions relatives à ce qu’aurait été (et
serait) l’Histoire si celle-ci avait pu prendre un tournant différent dans des
moments aussi critiques dans l’existence d’un peuple ou d’une société. En fait,
il se questionna quant à savoir où en serait l’Occident aujourd’hui si la
présidence de John Kennedy aurait pu durer les 8 années prévues et si elle
avait été suivie par 4 ans de présidence sous Robert Kennedy. Bonne question en
effet lui répondit M. Ming, peut être serions-nous mieux ou pire, peut être
qu’il n’y aurait pas eu de différence. Sur ce, Stéphane s’enflamma davantage,
manifestant sa frustration de ne pouvoir s’arracher du quotidien et lui rappela
son rêve de pouvoir voyager à travers l’Histoire.
Sur ce, M. Ming se leva et lui
glissa à l’oreille qu’aucun rêve n’était impossible, tout n’étant qu’affaire de
volonté et d’avancement dans le domaine des sciences. Il l’invita à l’accompagner
pour la fermeture des lieux. Ils éteignirent les lumières et activèrent le
système d’alarme, se retrouvant à l’extérieur de l’édifice. Il devait être
minuit, le ciel d’août particulièrement dégagé à cette période de l’année était
rempli d’étoiles. Stéphane attendit M. Ming à l’extérieur pour lui poser la
question : «Est-ce que c’était simplement
pour me calmer que vous disiez que mon rêve était une affaire de volonté
? En fait, lui répondit M. Ming, j’ai dit une affaire de volonté et……….. d’avancement
des sciences ». Sur ce, M. Ming s’approcha de Stéphane et lui remis une
enveloppe. Il lui dit : «Tiens, prends cette enveloppe et, si tu es
sérieux dans ta volonté, rejoins moi demain soir après ton quart de travail à
l’adresse qui y est inscrite». Stéphane voulût intervenir mais M. Ming l’en
empêcha en levant sa main. «Demain soir» lui dit-il, si ta volonté est là le
reste suivra. Il esquissa alors un de ses sourires sardoniques et s’éloigna de
Stéphane qui demeurait songeur face à l’enveloppe. Les bruits d’une auto au
loin l’arrachèrent à ses pensées et il marcha alors directement vers son
véhicule, une vieille Honda Civic 1998. Il s’y engouffra et démarra dans la
nuit.
Arrivée chez sa mère, Stéphane se
dirigea directement au frigo de la cuisine, se prit une bière et alla s’asseoir
à l’arrière de la maison. Songeur, il regardait la nuit et son regard se porta
sur la cour d’école primaire jouxtant celle de la maison de ses parents. Maison
de banlieue de Laval construite dans les années 70, elle avait été
essentiellement tout ce qu’il avait connu depuis 25 ans. Le vent de cette nuit
d’été lui amena un brin de fraîcheur et il songea à sa conversation avec M.
Ming. À cette pensée, il se rappela soudainement l’enveloppe qu’il lui avait
laissée. Il ouvrit celle-ci pour en extraire une feuille de papier où il était
inscrit une adresse : 522 rue St-Paul Est (Montréal). S’en suivait ce
court extrait de Wikipedia :
' Le voyage rétrograde de David
Deutsch [modifier]
Il est censé selon son auteur ne pas violer la causalité : il s'agit d'une application
du principe
de Turing via un générateur de réalité virtuelle (un immense calculateur quantique) qui permettrait à un
observateur d'avoir une interactivité avec un passé parallèle au nôtre (donc
différent du nôtre… mais identique en tout point !). L'interactivité avec
ce passé parallèle ne produirait pas de paradoxe
temporel. Physiquement possible selon son auteur, ce type de voyage reste
pour l'heure du domaine de la spéculation.'
Juste en dessous était inscrit également un court texte sur la télékynésie,
toujours extrait de Wikipedia :
'La psychokinèse ou psychokinésie (PK) correspond à
l’interaction d’un individu avec son environnement, d'une manière non conforme
à la science telle qu'elle est connue. Le mot psychokinésie ou psychokinèse est
employé sous la forme psychokinesis en anglais mais en français, on emploie le
mot « télékinésie » (« TK »). Plus concrètement, il
s'agirait de l'impact de facultés psychiques latentes et hypothétiques sur la
matière physique. C'est un phénomène paranormal que les parapsychologues
préfèrent qualifier de métapsychique, et dont l'existence n'est considérée
comme une possibilité sérieuse que par très peu de scientifiques. Cependant,
des recherches ont été effectuées dans ce domaine et certaines apportent des
conclusions positives en ce qui concerne la « Micro-PK »'.
Qu’avaient en commun ces deux concepts et quel était leur lien avec
l’adresse sur la rue St-Paul ? Et M. Ming dans tout çà, d’où venait-il et
quel était son rôle ? Ces questions le troublaient quelque peu mais en
même temps, elles piquaient sa curiosité. Il entendit des pas dans la cuisine
et quelqu’un alluma la lumière extérieure. L’effet de la lumière l’aveugla
quelque pu et en se retournant il vit à travers la vitre sa sœur qui
l’observait.
Il se leva et entra dans la cuisine. «Salut Nath fit-il, est-ce que je
t’avais réveillé ?» Non répondit-elle en l’observant d’un air amusé.
«Étais-tu toujours perdu dans tes pensées lui dit elle ? Steph, il faudra
bien que tu passes à autre chose un moment donné, on ne pourra pas le ramener à
la vie et tu sais bien qu’il aurait voulu qu’on continue malgré çà ! «Çà»
c’était la mort de son père qui le rongeait de l’intérieur depuis 6 mois. Bien
involontairement, ces propos de sa sœur l’amenaient bien au-delà du deuil qui
s’éternisait, il faisait également ressortir les relations «père-fils» qui
s’étaient gâchés à l’adolescence et qui avaient été marquées par une
incompréhension mutuelle et des occasions manquées. «En effet, Nath je vais en
revenir, tu as raison comme toujours petite soeur n’est-ce pas ?» Sur ce,
il passa sa main dans ses cheveux et lui souhaita bonne nuit.
Cette nuit là, il eut de la difficulté à s’endormir, ressassant sans cesse
les paroles de M. Ming et les extraits inscrits sur la feuille de la
mystérieuse enveloppe. Cette adresse du 522 St-Paul Est et sa volonté de
voyager à travers l’histoire étaient-ils reliés ? Après quelques heures où
toutes ses pensées s’entrechoquaient, il finit par s’endormir pour se réveiller
au son du cadran le lendemain matin. Toutefois, à son réveil, il se souvint
qu’il avait fait un rêve où il tombait dans un trou noir profond et se
réveillait sur une rue de pavés, bordées de maisons ancestrales où circulaient
des calèches tirées par des chevaux. Il se leva précipitamment et, comme sa
sœur et sa mère dormaient encore, il s’empressa d’aller déjeuner au restaurant
«Chez Cleo» à deux coins de rue de son travail. Sur place, son ami Éric qui y
bossait tous les jours depuis bientôt 3 ans, lui fit remarquer qu’à son air, il
avait probablement «passé la nuit sur la corde à linge !». En effet,
répliqua Stéphane, en lui faisant remarquer malicieusement qu’il avait beaucoup
venté……..sur la corde à linge. Eric était un ami d’enfance qui n’avait pas
survécu au passage du secondaire et qui avait abandonné ses études, voyagé un
an en Amérique du Sud pour ensuite retourner travailler et compléter ses études
en criminologie à temps partiel ; processus qui semblait parti pour durer
encore quelques années. Par contre, il partageait avec Stéphane la même passion
pour l’Histoire et était celui qui, pour la première fois, lui avait donné
l’idée de voyager à travers celle-ci. «On se voit jeudi pour le début de la
saison de hockey balle ?» lança-t-il à Stéphane. «Ah oui, lui répondit
celui-ci en sursaut.
Préparation du voyage
La journée de travail passa cette fois-ci assez vite pour Stéphane,
celui-ci s’appliquant plus ou moins à ses tâches quotidiennes. L’adresse du 520
St-Paul Est et les paroles de M. Ming l’obsédèrent toute la journée.
Finalement, le soir venu il démarra sa vieille Honda et celle-ci dévala les
rues de Montréal à toute vitesse. De Christophe-Colomb à la rue St-Denis
jusqu’à finalement la rue St-Paul, Stéphane observa à peine la foule qui
circulait aux différents endroits ; profitant des dernières chaleurs de la
saison estivale, lorsque le mois d’août fait illusion sur la fin de l’été qui
bientôt s’achèvera avec les premières fraîcheurs de septembre.
Arrivé au 520 St-Paul Est, pestant contre le manque de stationnement, il
finit par abandonner sa vieille Honda un peu plus loin, au coin des rues
St-Paul Est et Gilford. Se disant qu’au pire, il ferait payer son futur «ticket
de stationnement» par M. Ming, il examina les lieux avant d’entrer. Maison
historique de 3 étages datant des années 1700, typiquement d’architecture
française mais ayant subit les ravages du temps ; celle-ci semblait être
une ancienne auberge qui avait probablement connue son heure de gloire il y a
bien longtemps. Avant d’entrer, il jeta un dernier coup d’œil sur le paysage
urbain. Au loin de la rue de la
Commune , les dernières lueurs du soleil couchant
éclairaient les édifices historiques du Vieux Montréal, teintant ceux-ci de
couleurs rougeâtres et bleutées. Admirant quelques secondes cette scène, il se
fit la réflexion suivante : «Hum, c’est beau malgré tout !» et finit
par cogner à la porte.
Quelques secondes plus tard, M. Ming lui ouvrit et il entra dans une pièce
plus ou moins éclairée. De cette pièce, dont les volets étaient clos, il
pouvait entendre un bruit sourd qui semblait venir du sous-sol. M. Ming lui
sourit brièvement et lui fit signe de le suivre. Ils descendirent les escaliers
vers le sous-sol, entrèrent dans un dépôt au bout duquel M. Ming déplaça une
armoire en bois. Derrière celle-ci se trouvait une porte en acier, fermée par
une serrure électronique. Intrigué, Stéphane observa M. Ming qui semblait
presser certains boutons : 12, 6 suivi de *…. il ne pouvait tout voir,
ayant la vue obstruée. Soudainement, la porte s’ouvrit sur un espace très
éclairé. M. Ming s’y engouffra et Stéphane le suivi.
En refermant la porte, Stéphane remarqua que la pièce ne possédait pas de
fenêtres et qu’une immense boîte en métal était localisée au milieu de
celle-ci. Mesurant environ 5 m .
de hauteur par 8m. de largeur ; elle avait au moins 10 m . de longueur. Des tuyaux,
des fils électriques et des câbles de toutes sortes y entraient et en
ressortaient.
«Comment te sens-tu ?», lui demanda M. Ming. Un peu distrait par toute
cette installation, Stéphane lui répondit mollement «pas trop mal». M. Ming lui
fit signe de s’asseoir sur une chaise à côté de laquelle se trouvait une
mallette de couleur bleue. Stéphane s’assied et, en fermant les yeux, il
s’adressa à M. Ming :«Allez-vous finir par m’expliquer ce que tout cela
signifie ?». Se retournant doucement, M. Ming le regarda dans les yeux en
lui demandant :« Es-tu prêt ?». «Prêt à quoi ?» lui rétorqua
Stéphane. «Hé bien, à voyager dans le temps et à revisiter l’Histoire lui
répondit M. Ming». À ces propos, Stéphane fût partagé entre un sentiment de
dérision et de joie. Bien qu’il en avait souvent évoqué l’idée, la faisabilité
d’une telle action lui était toujours apparût des plus futile ! À cette
pensée, il se rappela le papier que M. Ming lui avait laissé et qu’il avait
glissé dans ses poches. Il le déplia rapidement et M. Ming lui lança : «Ah
oui, le Principe de Turing, nous y reviendrons peut-être, mais avant, tu dois
acquérir certaines qualités psychiques essentielles à ton voyage. Tu possèdes
déjà les attributs physiques de force et d’endurance ainsi que l’intelligence;
mais ce ne sera pas suffisant. Tu devras également maîtriser la télékynésie.
Sur ce, M. Ming ouvrit la mallette bleue et en ressortit une fiole d’un
liquide vert. Je vais devoir te l’injecter afin que tu entres dans un état de
semi-somnolence, mentionna t’il à Stéphane. Celui-ci, à la vue de l’aiguille et
de la seringue eût quelques hésitations et balbutia :« Mais….. Heu…. Je ne
suis pas certain de vouloir.». Sur ce, M. Ming prit un certain recul et lui
lança :«Si tu hésites ou n’es plus certain, libres à toi de partir, mais
saches que tu ne pourras revenir en ces lieux». Prenant une ou deux secondes de
réflexion, Stéphane se retourna et lui dit :«Non, c’est OK, de toute
façon, je n’ai pas grand-chose qui me retient ici». M. Ming, qui avait déjà
vidé le contenu de la fiole dans la seringue, lui injecta immédiatement le
produit sur l’épaule droite. Après une certaine sensation de brûlure, Stéphane
s’étendit et tomba dans un état semi-comateux ; étant partiellement
conscient tout en étant endormi.
Combien de temps dura son sommeil ? Deux heures, deux jours…. il ne
pouvait le dire. Tout ce dont il se souvenait à son réveil, c’était une
succession d’images qui défilait dans son subconscient : M. Ming, une
jeune fille d’origine arabe qui lui parlait à voix basse, les mots PK écrit sur
des feuilles jaunes et le visage de M. Ming encore une fois. À son réveil, il remarqua
sur son poignet gauche une petite incision sur lequel un bandage léger avait
été mis. Il enleva celui-ci et remarqua en dessous de la cicatrice une légère
plaquette d’environ 1 cm .
«C’est avec çà que tu pourras utiliser la télékynésie et voyager dans l’espace-temps lui glissa M.
Ming en s’approchant avec un plateau sur lequel était posé un sandwich au
jambon, une pomme et un verre de lait. Tout en mangeant, Stéphane espérait que
son mal de tête disparaisse et il observait du coin de l’œil M. Ming. Celui-ci
y allait de préparatifs devant un ordinateur relié à l’immense boîte de métal.
Ayant complété son repas, Stéphane s’approcha de M. Ming et lui dit. «On
fait quoi maintenant ?». Au même moment, la jeune fille arabe qu’il avait
vue dans son rêve entra et remis à M. Ming un verre d’eau et des comprimés.
«Merci Khadidja» dit M Ming à la jeune fille. Il pris les comprimés et le verre
d’eau et tendit le tout à Stéphane en lui disant :«Allez, prends çà, on
est proche du départ». Sans vraiment hésiter cette fois-ci, Stéphane absorba
les cachets à travers quelques gorgées. Se sentant faiblir quelques minutes par
après, il s’étendit sur la chaise pliante et retomba encore une fois dans une
demie conscience.
Par la suite, les images défilèrent dans son sommeil : Il était
transporté et couché sur un lit, puis une porte se refermait et il était dans
le noir absolu ; s’ensuivait un
bruit assourdissant et, comme un éclair suivi d’un sentiment d’élévation et de
chute dans un trou noir…. Suivit par le néant. Au bout d’un certain temps, il
se réveilla et ressentit une sensation d’humidité et une odeur de renfermée. Il
tenta de relever la tête, mais celle-ci retomba sur le sol. Il se rendit alors
compte que celui-ci était dur et poussiéreux. Petit à petit, il reprenait
conscience et ressentait davantage les conditions de l’endroit où il était.
Celui-ci semblait être le même qu’auparavant mais plus rien n’y était pareil. Lorsqu’il
finit par se redresser, il constata qu’il était dans un sous-sol remplit de
barils, de sacs de coton et d’armoires. Que le sol était en pierre et qu’une
petite fenêtre laissait filtrer la lumière extérieure. Maintenant assit, mais
avec un terrible mal de tête, il observa que la boîte de métal gigantesque
était disparue, tous les objets auparavant présents n’y étaient plus (la table,
le lit, les chaises, les ordinateurs…. tout avait disparu). Et M. Ming où
était-il ? Affligé par son mal de tête qui ne le quittait pas, Stéphane
ferma ses yeux et reprit quelque peu ses esprits.
Contact avec 1759
Soudainement, il entendit des pas dans l’escalier, puis ceux-ci se
rapprochèrent de plus en plus de l’endroit où il était. Se cachant derrière une
série de tonneaux, il entendit la porte s’ouvrir et vit une jeune fille blonde
entrer. Elle était habillée de vêtements amples ressemblant à ceux que
portaient les colons français d’autrefois : robe longue en coton, tablier
sur le devant, foulard cachant partiellement ses cheveux ; la jeune fille
transportait un panier dans lequel elle jetait diverses denrées qu’elle sortait
des sacs de coton et des armoires.
N’osant pas se relever de peur de l’effrayer, Stéphane resta accroupit et
attendit qu’elle reparte. Puis, son mal de tête se dissipant quelque peu, il
releva la tête et porta attention aux bruits diffus qui venaient autant du
plafond (des pas précipités et des chaises qui grattent le plancher) que
de la minuscule fenêtre où il entendait les bruits de sabots sur le sol ainsi
que des voix. S’approchant de la fenêtre, il monta sur un tonneau de bois non
sans mal car il était encore étourdit par son mal de tête et avait de la
difficulté à maintenir son équilibre. Ayant essuyé de ses mains les saletés qui
recouvraient les barreaux, il eut le choc de sa courte existence en constatant
qu’il y avait là une série de charrettes tirées par des chevaux et certaines
par des bœufs. Il aperçût quelques passants vêtus à l’ancienne, des bâtiments
de la rue St-Paul qu’il croyait reconnaître, puis n’en était plus certain.
Soudainement, il anticipa ce qui lui était arrivé. M. Ming et sa boîte de métal
l’avaient projeté à travers l’Histoire ? Cette pensée l’effraya et il
redescendit s’asseoir au sol derrière les tonneaux ; consterné et figé par
la réalité qu’il commençait à envisager.
Épuisé par sa douleur à la tête et ce qu’il pressentait, il resta assis un
bon bout de temps et finit par s’endormir. Il se réveilla en sursaut en entendant
des bruits de pas dans l’escalier suivis du bruit sourd de quelqu’un qui tombe
au sol. Se redressant quelque peu, il aperçût un jeune homme entrer. Il était
habillé à l’ancienne et portant un chapeau en se tenant sur l’armoire qui était
située à côté de la porte. Du sang coulait de son front et l’arrière de sa
chemise avait aussi des traces de sang. Stéphane l’observa de son poste et il
lui semblait qu’il était souffrant, le souffle haletant. Entendant un bruit en
haut de l’escalier, l’homme saisit de l’intérieur de sa chemise un objet et le
plaça rapidement derrière le coffre qui se situait à l’arrière des sacs de
coton. Les bruits dans l’escalier se rapprochant, il tenta de placer un tonneau
devant la porte, mais pu à peine le bouger. Tout à coup, dans un fracas, la
porte s’ouvrit brusquement et au moins trois hommes entrèrent. Ils étaient
habillés de longues tuniques noires et portaient des chapeaux de soldats en feutre.
Stéphane tenta de regarder la scène mais, ne souhaitant pas être aperçût, il ne
pu qu’observer partiellement ce qui se passait. Dans un français qu’il avait de
la difficulté à comprendre, les trois hommes s’adressaient à celui qui était au
sol en le rouant de coups de pieds. L’un d’eux portait une longue moustache et
était assez grand alors que les deux autres semblaient plus trapus.
Le plus grand sortit un couteau de sa manche et le plaça sous la gorge du
pauvre homme gisant au sol en lui disant : «Où est la carte ?».
N’obtenant pas de réponse, il se retourna vers ses deux comparses en leur
lançant : «On l’amène, il finira bien par parler». Sur ce, ils le
relevèrent et sortirent rapidement sans porter plus d’attention à l’endroit.
Stéphane resta assit un certain temps, tentant encore une fois de se ressaisir.
Petit à petit, la lumière qui lui parvenait de la fenêtre diminuait. Son mal de
tête s’étant atténué, il tenta de se concentrer. Il porta sa main sur son
poignet, là où M. Ming lui avait fait l’incision. Sous cette incision, il
pouvait sentir la plaquette d’un centimètre qu’on lui avait insérée. Il tenta
de méditer et de faire appel à la télékynésie. Cet effort lui permis de se
relaxer et, bien qu’il n’eût réussit qu’à faire bouger partiellement la petite
roche qui était devant lui, cet exercice mental lui redonna des forces. Il se
rappela alors de l’objet que l’homme avait jeté derrière le coffre et, se
relevant, il s’y dirigea.
Ayant pris soin de dégager le coffre, il en récupéra un linge de coton
replié sur lui-même à l’intérieur duquel il pouvait distinguer du papier jaunit
et un bout de cire, le tout bien enroulé. Il déballa rapidement le tout et crût
apercevoir une carte géographique où était dessinée une rivière ; de même
que du texte qui lui semblait être en français écrit à la main. Il distingua
une croix marquant un endroit en dessous duquel était inscrit en lettres
stylisées «Ville de Québec». Absorbé par tout cela, il n’avait pas entendu les
pas dans les escaliers et la porte qui s’ouvra tout à coup. Une jeune fille
entra rapidement et s’écria à sa vue :«Oh mon Dieu, père venez vite».
Un homme barbu fit irruption dans la pièce et, apercevant les papiers que
tenaient Stéphane, il lui dit :«Allez vite, suivez-moi». Montant les
escaliers à la suite de l’homme et de la jeune fille, Stéphane aperçût une
vaste salle qui était meublée de tables en bois, de tabourets, de lampes à
l’huile; quelques personnes semblaient assises et discutaient. L’endroit était
calme et il s’en dégageait une odeur de feu de bois et de viandes grillées.
Au premier étage, l’homme se dirigea au fonds du couloir, retira une clé de
son tablier et fit entrer Stéphane. Après avoir refermé la porte, il lui
dit :«Bonsoir, mon nom est Honoré Gagnon, propriétaire-aubergiste, vous
êtes ici à l’Auberge de Tonnancourt ». « Bonsoir, lui répondit
timidement Stéphane». Sur ce, l’aubergiste désignant les papiers que tenaient
Stéphane, lui lança :«Ainsi, c’est donc vous que la Société du Lys d’Amérique
a envoyé ?». Ne sachant que répondre, Stéphane resta bouche bée.
L’aubergiste le relança : «Le plan, vous l’avez avec vous ?» Sur ce,
Stéphane se rappela vaguement de la carte qu’il avait vue et
répondit :«Bien sûr que je l’ai ». « Très bien » lui dit
l’aubergiste. « Dès que l’aube sera levée, le capitaine De Courcy vous amènera
à Québec ». Sur ce, il se dirigea vers la porte et, avant de quitter, toisant
Stéphane du regard, il lui demanda :«Au fait, quel est votre nom ? »
« Stéphane……De la
Rochelle » lui répondit Stéphane non sans avoir hésiter
quelque peu.«Hum, drôle de prénom pour un breton », lui fit remarquer
l’aubergiste. « Et de quel drôle de tissu sont faits vos vêtements ? »
lui lança-t-il également à la vue de son jean et de son t-shirt blanc. Il
ajouta : «Je vais vous en procurer d’autres. Sinon vous ne passerez pas
inaperçu durant votre voyage», et il sortit.
La noirceur tombant, Stéphane prit la bougie et alla allumer celle-ci à
partir d’une lampe à l’huile au fonds du corridor. Il s’installa sur la table,
face à la fenêtre et observa quelques instants son environnement. La chambre
était minuscule, avec un simple lit en paille, deux chaises en bois et un
tabouret. Les murs de pierre contenaient des insertions à l’intérieur
desquelles on pouvait voir la chambre d’à côté. Quant à la porte en bois
massif, elle semblait assez lourde. Par la suite, ouvrant les fenêtres Stéphane
aperçût quelques édifices desquels s’élevaient des volutes de fumée, des bruits
de sabots occasionnels venant de la rue et quelques passants. Ombres furtives
qui glissaient dans la nuit naissante. Au loin, éclairée par les dernières
lueurs du jour, il apercevait une vaste étendue d’eau. «Le St-Laurent»
pensa-t-il. Sur ce, il déplia la carte devant lui et la feuille manuscrite
qui l’accompagnait.
Ainsi installé, il examina la carte, celle-ci présentant assez clairement
le Fleuve St-Laurent avec les villes de Québec, Montréal, Des Trois-Rivières et
Tadoussac. D’autres noms de villages étaient inscrits mais il ne les
connaissait pas. Puis, à côté de Tadoussac, sur le bord du Fleuve, un endroit
était marqué d’une croix. Cela désignait un lieu précis sans plus
d’explications. Il prit alors la feuille manuscrite sur laquelle étaient
griffonnées les phrases suivantes :
«A l’ouest du grand sapin, en retrait de la berge,
vous retrouverez enfoui sous une pierre marquée du code de notre confrérie, le
document à remettre au gouverneur Vaudreuil. Ainsi notre nation sera préservée
de l’envahisseur anglais. Puisse Dieu préserver notre roi.
Mathurin Gagnon, le 15 mai en l’an de grâce 1759.»
La date le frappa de plein fouet, 1759 ! Ainsi donc, il était
physiquement et géographiquement demeuré au même endroit, mais avait reculé
dans le temps de près de 253 années. Partagé entre la stupeur et l’excitation, il
se calma en s’installant sur le lit après avoir bien refermé la carte et la
note dans son enveloppe. Il se concentra en méditant, recherchant cette
technique que lui avait enseignée M. Ming. Ceci lui permettait de pousser ses
forces télékynésiennes à leur plein potentiel. Ainsi, il réussit à faire bouger
le tabouret au bout de son lit. S’absorbant davantage dans sa méditation, ce
processus lui permettait de s’immerger dans le contexte spatio-temporel où il
était et, comme en accéléré, de s’en imprégner complètement.
Cet exercice plutôt épuisant le laissa dans un profond sommeil dont il
émergea aux premières lueurs de l’aube qui entraient par sa fenêtre et des
bruits extérieurs qui débutaient. Soudainement, on frappa à sa porte et ouvrant
celle-ci, il remarqua la jeune fille aux cheveux blonds de la nuit précédente.
Celle-ci lui tendit un plateau de bois sur lequel était placé la moitié d’un
pain, un bouillon fumant et une pomme. Elle se pencha, ramassa une pile de
vêtements et lui mentionna : «Tenez, mangez et habillez vous avec ces
vêtements. Vous devez être dans la cour arrière dans trente minutes». Sur ce,
elle lui sourit et s’éloigna dans le corridor.
Stéphane avala son déjeuner d’une traite et enfila ses nouveaux vêtements
tout en prenant bien soin de mettre son jean et son t-shirt blanc à l’intérieur
du baluchon. Il ouvrit la porte et s’avança à l’intérieur du corridor. Bien que
sa séance de télékynésie l’avait renforcé, il se sentait encore instable
mentalement et avait des flashes d’anxiété face à son nouvel environnement. Au
passage d’une porte donnant sur une chambre, il entendit un ronflement très
sonore et ceci le fit sourire, tout en apaisant son appréhension au moment où
il s’engageait dans l’escalier.
Rendu au bout de l’escalier, la jeune fille qui était au fourneau à pain,
lui fit signe de pousser la porte à sa droite. Ainsi, il entra dans une
minuscule cour intérieure. Celle-ci était entourée par l’arrière de l’auberge, à
gauche par un mur d’une dizaine de pieds qui la séparait de la rue et à droite
par le mur d’une autre demeure qui jouxtait en partie l’auberge. Au fonds de la
cour il distingua des chevaux à travers un petit bâtiment. Oscillant encore
entre l’anxiété face à sa situation et sa volonté de foncer, Stéphane s’appuya
sur le mur mitoyen et se concentra sur la pelle en bois qui traînait au sol.
Absorbé par cet exercice de télékynésie, il parvint à ramener la pelle en bois
jusqu’à ses pieds. Ceci lui dégagea l’esprit et il entendit le bruit des voix
de deux hommes qui traversaient la porte arrière de l’auberge.
L’un d’eux, portant tunique et chapeau, armé d’un pistolet et d’un sabre,
avait fière allure. L’autre était l’aubergiste Honoré Gagnon. Ils
s’approchèrent de Stéphane :«Bonjour M. De la Rochelle , je suis le
capitaine Olivier de Courcy, au service de sa majesté le gouverneur Vaudreuil.
Je dois vous amener auprès de l'intendant Boudreau». Sur ce, il prit la bride
du cheval que lui tendait l’aubergiste et ajouta :«Allez montez, nous
devrons être à Québec d’ici peu car le temps presse».
Voyage à Trois-Rivières
Embarquant sur son cheval, Stéphane n’eut aucune difficulté à suivre. Il
avait, plus jeune, fait de l’équitation et la télékynésie commençait à faire
son effet au niveau de sa concentration. Trottinant sur son cheval aux côtés du
capitaine de Courcy, il le questionna :«Quel est le plan de notre trajet
capitaine ?», Celui-ci se retourna et mentionna :«Hé bien, nous
allons au bout de l’île de Montréal. De là nous prendrons la traverse pour se
rendre sur la rive nord du fleuve et l’on se doit d’être aux Trois-Rivières
avant la tombée du jour. Sinon, on devra coucher à la belle étoile. Et
franchement, mon ami, je n’aime pas particulièrement cela en ces terres de
Nouvelle-France !». «Pourquoi ?», lui lança Stéphane :«Nous ne sommes
qu’au mois d’août, il ne doit pas faire si froid que çà» ajouta-t-il. Le
capitaine De Courcy répliqua : «Oui, mais c’est qu’il y a de la mouche
ici. Ce n’est pas comme chez moi, en Picardie».
Sur ce, Stéphane fit semblant d’acquiescer tout en se faisant la
réflexion que le «chez soi» du capitaine demeurait bien la France de l’autre côté de
l’Atlantique. Cette phrase semblait tout lui dire. Se retournant, il aperçût au
loin les derniers faubourgs de la ville de Montréal de 1759. L’air chaud et le
soleil d’août lui réchauffaient la figure, si bien que son anxiété était
pratiquement disparue.
Il réfléchissait à sa situation et, pour la première fois depuis son voyage
dans le temps, il songeait à anticiper ce qui pouvait s’en suivre. Ainsi, il se
nommerait Stéphane de la
Rochelle , serait de St-Malo, d’une famille de commerçants
(laquelle il ne le savait pas pour l’instant). Et il serait arrivé en
Nouvelle-France à la fin de l’été 1754. Il se rappela de la carte qu’il avait
en sa possession ainsi que de cette «Société du Lys d’Amérique» que lui avait
mentionnée l’aubergiste Gagnon. Qu’était donc cette société dont il n’avait
jamais entendu parler dans les livres d’histoire qu’il avait lus ? À cette
pensée, il se concentra sur le capitaine De Courcy en usant de cette capacité
télépathique qu’il croyait avoir retrouvée à la suite de ses exercices
télékynésiens. Il tenta de rejoindre la pensée de celui-ci, mais ne
parvint qu’à croiser seulement quelques bribes de celle-ci : mandat du
gouverneur Vaudreuil, ennui du village de Lyons La forêt, Madeleine aux seins bondissants,
ce jeune Stéphane, quel drôle de nom, l’obligation de rencontrer le sieur de
Montarville……. Il s’y perdit et dû y renoncer, car la cadence du cheval avait
augmenté alors qu’ils s’engageaient dans un boisé :«Attention aux
branches» lui lança le capitaine De Courcy qui fit accélérer son cheval dès que
l’entrée du bois fût franchie.
Galopant à sa
suite, Stéphane observa l’environnement et reconnût la forêt de feuillus qui
recouvrait alors l’île de Montréal. La traversée du boisé prit une vingtaine de
minutes. Ils débouchèrent sur une plaine et reprirent leur chemin tout en
apercevant au loin quelques fermes et exploitations agricoles. La traversée de
ces champs se fit rapidement et, Stéphane crût apercevoir à l’occasion des
ouvriers agricoles au loin. Tentant de deviner où il pouvait bien être, il se
risqua en se disant qu’il devait être au niveau du quartier d’Anjou; en plein
dans le Centre « Les Galeries » du même nom. Cette pensée le fit
sourire et il se redressa en faisant claquer la bride sur son cheval.
Au bout d’une
heure environ, il aperçut au loin les premiers reflets du fleuve et à la suite
d’une nième manoeuvre, il pût distinguer le poste de traverse à la fin du
chemin. Le capitaine De Courcy, qui avait été plutôt silencieux depuis le début
du voyage lui mentionna : « Allez, nous allons nous arrêter un peu,
le temps de manger et d’attendre le retour de la traverse ». Sur ce, il se
dirigea vers la « Maison de Traverse » et en ressortit au bout de
quelques minutes. « Nous en avons pour une heure environ. Selon la
position du soleil, nous devrions traverser vers les 12 h 30. Il serait donc requis
de se reposer quelque peu ». Sur ce, il prit le baluchon accroché à son
cheval et fit signe à Stéphane de s’approcher.
Confortablement
installé dans l’herbe, il déballa la nourriture sur le linge qui servait de
baluchon : jambon, pain se seigle, fromage, deux pommes; le tout
accompagné d’une bouteille de vin composaient le repas. Le jambon et le fromage
ne semblaient pas avoir très bonne mine. « Évidemment, les conditions d’hygiène
ne sont pas au même niveau », se dit Stéphane en lui-même; tout en
s’asseyant face au capitaine. Celui-ci se fit plutôt silencieux au cours du
repas, n’y allant que de simples remarques superficielles sur le paysage et
l’état des lieux. N’osant trop parler de peur de se piéger dans ses inventions,
Stéphane se risqua à la fin du repas à poser la question suivante :
« Ainsi donc, capitaine, vous m’amenez voir le gouverneur Vaudreuil
? » Réprimant un sourire, celui-ci se retourna et lui
dit : »Vous êtes un agent important, Messire, mais pas au point de
rencontrer le gouverneur directement. Non, vous rencontrerez plutôt l’intendant
Boudreau dès que nous serons arrivés à Québec ». Ces paroles furent
suivies d’un silence bizarre de quelques minutes et Stéphane se sentit donc le
besoin d’ajouter : « Ainsi donc, vous êtes de la Picardie ? » Le
capitaine De Courcy, se retournant, lui mentionna : « Je ne me
souviens pas de vous avoir dit cela, mais bon, puisque vous abordez le sujet.
Hé oui, je suis de la
Picardie , de Lyons la Forêt plus précisément ». Il mentionna à
Stéphane qu’il était de la troisième génération d’officiers français, que son
père avait combattu les anglais dans la guerre de trente ans et que son frère
cadet possédait toujours le château et les terres familiales de cette région.
L’idée passa à travers la tête de Stéphane de lui demander pourquoi c’était le
cadet qui possédait le château et lui qui avait été « expédié » en
Nouvelle-France (ce qui lui semblait, après tout, comme un déshonneur). Il s’en
garda bien, et ils furent interrompus par le cri du gardien de traverse qui
leur faisait signe au loin d’embarquer.
« Allons-y
c’est l’heure !» lança le capitaine. L’embarquement des chevaux se fit
relativement facilement. La barge de traverse était grande et en plus du
capitaine, de Stéphane et des deux chevaux; se trouvaient également un coureur
des bois, deux fermiers du coin et un homme tout de noir vêtu qui fort probablement
était un curé. La traversée fût au début assez lente puis elle s’accéléra vers
le milieu du chenal lorsque les courants de la rivière et du fleuve se
rencontrent. Comme personne ne semblait trop nerveux malgré les soubresauts de
la traverse ballotée par le courant, Stéphane garda son calme. Seul l’homme
d’église sembla un peu préoccupé, son visage paraissant encore plus blanc et
contrasté avec son habit noir. Au bout d’une quinzaine de minutes, la traverse
toucha la terre ferme de l’autre côté de la rivière; ce qui apparût être Repentigny
pour Stéphane. Se retournant vers le point de départ, il constata que la
traverse avait dérivé sur le fleuve de manière volontaire pour profiter de
l’effet du courant. Cette habileté, que possédaient probablement les maîtres de
traverse depuis longtemps, permettait donc de franchir le cours d’eau en
décrivant un arc et de profiter de l’effet du courant. « Ingénieux.... »
songea-t-il.
Aussitôt débarqué, le capitaine et Stéphane
reprirent rapidement leur chevauchée, désireux d’arrivée à Trois-Rivières avant
le couché du soleil. Le capitaine, pressé par le temps, se concentrait sur la
courbe du chemin qu’il voyait au loin : »Le chemin du roi »,
fit-il en observant Stéphane du coin de l’oeil. Celui-ci, ne l’écoutant que distraitement,
regardait le quai de traverse qui s’éloignait tranquillement. Il était encore
fasciné par ce nouveau monde ! Les deux fermiers marchaient sur le même chemin
que lui, un autre tentait tant bien que mal d’embarquer deux vaches et des
cages à poule sur le bateau de traverse. L’homme des bois avait disparu et
Stéphane crût voir au loin l’homme d’église en discussion avec trois autres
individus. Il lui avait semblé le voir se retourner vers lui mais il n’en était
pas certain.
L’appel du capitaine De Courcy le ramena sur le
plancher des vaches et le reste du trajet se fit rapidement car le chemin du
roi était en assez bonne condition. Peu de rencontres toutefois : quelques
fermiers à pieds ou en charrettes, un autre coureur des bois, une patrouille de
la milice. Avec en toile de fonds, le fleuve et les champs ainsi que la forêt
encore très présente à cette époque. Le seul moment de tension se situa à la
traverse d’une autre rivière, vers la fin de l’après-midi. Celle-ci, de bonne
dimension mais peu profonde, devait être franchie à cheval en se retenant par
une corde qui était attachée d’une rive à l’autre. Or, un groupe de cinq
amérindiens « Wendake Huron », alliés de la Nouvelle-France ,
s’apprêtait également à traverser lorsque le capitaine De Courcy les
apostropha : « Allez, bandes de sauvages, dépêchez vous, nous n’avons
pas toute la journée ! ». Surpris, l’un des amérindiens s’approcha du
capitaine en le dévisageant et en brandissant son couteau. Un autre, déjà rendu
de l’autre côté, lui lança un cri en huron. Sur ce, l’amérindien se renfrogna, se
retourna et s’engagea dans la rivière en tenant la corde. Lorsqu’ils furent
traversés, le capitaine et Stéphane s’engagèrent à leur tour. « Était-ce
bien nécessaire d’apostropher ce huron capitaine ? » « Comment
savez-vous que c’est un, comment dites-vous, un ......... huron...pour moi, ce
sont tous des sauvages ces indiens ! Ils ne savent ni lire et écrire, ils sont
tous paresseux et leur allégeance au roi varie au fil du temps » répliqua
le capitaine.
Au moment où il prononçait ces paroles, la
corde qu’il tirait solidement, lui glissa entre les doigts et il tomba à l’eau
à côté de son cheval. La scène, plus drôle que dramatique, illumina d’un
sourire le visage de Stéphane qui lui, eut la présence d’esprit d’attacher la
corde déroulante à la bride de son cheval. S’avançant à coté du cheval du
capitaine qui se tenait péniblement à l’étrier, le corps à moitié dans l’eau,
Stéphane lui tendit la main pour le relever et lui permettre de remonter sur
son cheval. Le courant, faible à cette période de l’année, ne les empêcha pas
d’atteindre la rive opposée. Descendant de son cheval pour enlever l’eau de ses
bottes, le capitaine remarqua le bout de corde qui pendait de l’arbre,
visiblement sectionnée par un couteau. « Satanés indiens ! »
lança-t-il à Stéphane qui, sans parler, rattachait la corde à une autre
branche. « Tu l’auras bien cherché par contre, mon cher capitaine
français..... » se disait-il en lui-même. En souriant à son compagnon il
lui dit : »C’est ce qu’on appelle de la guérilla mon
capitaine ». Celui-ci, éberlué par cette nouvelle remarque lui
répondit : » Guérilla, encore un mot sortit de nulle part ! Décidément
vous êtes un étrange personnage pour un breton ! » Réalisant son erreur de
terme pour l’époque, Stéphane se sentit piégé et ne pu que balbutier :
« Allez capitaine, en route si on veut arriver avant la tombée de la
nuit ».
Reprenant son chemin, Stéphane se renferma en
se disant qu’il fallait quand même qu’il soit prudent dans ses expressions et sa
façon d’être. Encore là, l’excitation du moment qu’il vivait pouvait l’amener à
commettre des erreurs qui pourraient le faire suspecter quant à son identité
réelle, avec les conséquences imprévisibles qui pourraient en découler. Il se
concentra donc sur la route et tenta par télépathie d’entrer en contact avec la
pensée du capitaine. Il ne maîtrisait encore que très partiellement ce don, le
voyage temporel ayant éprouvé ses facultés. Par contre, outre quelques jurons à
l’égard des indiens et un cynisme à son égard, une pensée du capitaine
l’intrigua davantage. Il devait se rendre aux Forges de St-Maurice avant de
repartir de Trois-Rivières pour Québec. Cela semblait important et même le
prélude à sa rencontre de Québec avec l’intendant Boudreau. Celle-ci le
préoccupait également mais Stéphane ne pût en apprendre davantage.
Trois-Rivières
Finalement, après une longue chevauchée ils
arrivèrent au-dessus d’une colline et aperçurent le fleuve au loin; avec en
toile de fond des volutes de fumée dans le ciel, premiers signes annonciateurs
de Trois-Rivières. Celle-ci se précisa davantage au fil de leur approche. On
pouvait distinguer quelques fermes, un ou deux chemins de terre, la portion
d’un boisé défriché... Puis, quelques bâtiments apparurent au loin en dessous
de la fumée, leurs contours se précisant de plus en plus. Une partie de la
ville était protégée par une palissade en bois mais on ne pouvait dire que tout
était entouré. Village de quelques
centaines d’habitants, celui-ci apparût à Stéphane comme petit et fragile. Il
reconnaissait certains bâtiments au fur et à mesure qu’ils avançaient dans les
faubourgs : Le Couvent des Ursulines, la Maison du Gouverneur, la Place centrale....
Ils s’engagèrent donc dans un chemin qui les
mena tout droit à « L’auberge du Renard blanc ». Petite maison d’un
étage surplombée par une mansarde où se situaient les chambres, elle avait
malgré tout fière allure et semblait assez récente comme construction, du moins
à la vue du bois extérieur. Un modeste bâtiment était situé du côté opposé à
l’auberge et une minuscule cour intérieure s’ouvrait sur un immense potager. À
travers la grille, Stéphane pouvait apercevoir des choux, des courges et d’autres
légumes. Un homme sortit de l’auberge, salua le capitaine sans vraiment
regarder Stéphane et prit les deux chevaux pour les mener dans l’autre
bâtiment. Stéphane suivit le capitaine à l’intérieur et les deux s’installèrent
au fond de la salle principale qui tenait lieu de salle à manger et de taverne.
Il observa la pièce rapidement. Celle-ci,
contrairement à son équivalent de Montréal n’avait pas de foyer, celui-ci étant
situé à l’arrière probablement aux cuisines. On pouvait sentir l’odeur de fumée
qui s’en dégageait. Deux personnes étaient assises à une table, fumant une pipe
et buvant un cidre local. Une autre était assise plus loin et mangeait. Bien
qu’encombré, mal éclairée et enfumé, l’endroit apparût à Stéphane mieux tenu
que le précédent. Un homme, portant un tablier, sortit de la porte des cuisines
et se dirigea vers le capitaine et Stéphane : « Bonsoir capitaine,
qu’est-ce qu’on vous sert ce soir ? » Celui-ci répondit : »Le
pot au feu et une miche de pain ira pour moi. » « Et pour votre ami
? » de poursuivre l’aubergiste. Stéphane eut la pensée de demander une
pizza (ce qui le fit sourire brièvement), mais il enchaina
plutôt : »Un pot au feu m’ira très bien moi aussi.» Sur ce,
l’aubergiste s’éloigna discrètement.
Au bout de quelques minutes, il revint en
apportant les deux plats qu’il déposa sur la table, le tout accompagné d’une
bouteille de cidre. Le capitaine déboucha la bouteille, se versa un verre et la
tendit à Stéphane qui, machinalement, s’en versa également. Les deux
attaquèrent le pot au feu qui consistait essentiellement en un mélange de
légumes et de viande avec des pommes de terre. Stéphane, qui avait plutôt faim,
mangea avec appétit et trouva le tout, franchement bon. »Ce n’est pas la
cuisine de la salle à manger du Gouverneur et encore moins celle de ma Picardie
natale, mais c’est quand même pas mal; n’est-ce pas mon cher Stéphane ? »
lui souffla le capitaine De Courcy. »Pour moi, c’est même excellent,
surtout après notre chevauchée » répondit Stéphane. Sur ce, l’aubergiste
qui était revenu, s’assit à leur table : »Capitaine, certains
coureurs des bois m’ont rapporté la nouvelle à l’effet qu’une flotte anglaise
se dirige vers le Golfe St-Laurent et pourrait atteindre Québec d’ici
peu ». Le capitaine De Courcy répliqua d’un ton sentencieux : «
Voyons, voyons, ce ne sont que des ragots tout çà. Les anglais sont trop démoralisés par leur
échec de l’année dernière pour rappliquer ainsi. Souvenez-vous de la flotte du
lieutenant d’Arcy, elle n’a même pas pu s’approcher de la rive qu’elle avait
déjà quelques boulets de canon sur son pontage ». L’aubergiste
insista : « Oui, mais cette fois ce serait différent. La flotte
anglaise serait beaucoup plus importante, commandée par un général nommé Wolfe.
Et puis, il y aurait l’un des commandants, Ian Murray, qui serait terrible à ce
qu’on dit. Un de mes cousins m’a informé qu’il avait ravagé toute la côte de
l’Acadie, massacrant plusieurs habitants au passage. On parlerait même de
déporter toute la population acadienne vers..... » »Assez, assez mon
ami, la France
est trop grande pour se laisser abattre ainsi ! » tonna le capitaine. Stéphane
ne pût s’empêcher d’intervenir : » Mon capitaine, je pense qu’il a
raison. Croyez-moi c’est quelque chose qui pourrait devenir périlleux pour
toute la colonie ». Se retournant, le capitaine lui dit : »Bon
vous aussi ? » Il est vrai que vous êtes de la Société du Lys d’Amérique.
Vous avez des contacts que je n’ai pas » rugit alors le capitaine. Sur ces
paroles, l’aubergiste regarda Stéphane l’air stupéfait. Il se leva, pris ses
assiettes et disparût dans la cuisine. Interloqué, Stéphane se réfugia dans son
mutisme.
Après quelques instants de silence, le
capitaine ajouta : »Demain, nous irons aux Forges du St-Maurice pas
très loin d’ici. Si vous le souhaitez, vous pouvez m’accompagner ou rester ici.
J’en ai pour la journée et nous repartirons donc pour Québec demain ».
Stéphane répondit : « Je vous accompagnerai mais je croyais que nous
devions être à Québec rapidement. Cela nous retarde d’une journée et vous
savez, avec ce que je transporte comme document, je ne suis
pas.... ». »Bon, bon, çà va » fit le capitaine en lui coupant la
parole. Sur ce, les deux se levèrent et allèrent se coucher, la nuit commençait
à être déjà passablement avancée.
Stéphane se retrouva donc assis sur le lit de
sa chambre. Comme l’endroit était plutôt calme, il se repassa tous les
évènements récents dans sa tête depuis son arrivée dans cette époque.
Qu’était-ce donc cette Société du Lys d’Amérique ? L’homme qui avait été amené
de force par des individus ou des soldats masqués était-il encore en vie ?
Cette foutu carte qu’il transportait le menait à quoi ? Son voyage temporel
l’avait projeté en 1759, année ou chuterait la ville de Québec. Mais au fait
dans quel état était la Nouvelle-France ? Et ce capitaine De Courcy, son
attitude laissait croire qu’il ne se doutait de rien sur l’imposture qu’il
jouait ? Mais, était-il si naïf qu’il en avait l’air ? Et lui Stéphane
pourrai-il retourner à son époque ? Communiquer avec M. Ming ? Toutes ces
questions, ses doutes et ses craintes s’entrechoquaient dans sa tête et
affectaient sa capacité de télépathie. Il s’endormit avec toutes çà en tête et
durant son sommeil fit un rêve étrange : À travers le visage de M. Ming,
son ami David lui parlait mais ses propos étaient incompréhensibles. Puis, il
revoyait par intervalle la figure menaçante de M. Ming. Il se réveilla donc en
sursaut en plein milieu de la nuit et eut la désagréable impression d’une
présence dans sa chambre. Se ressaisissant, il sauta de son lit et remarqua que
le loquet de la porte n’était fermé qu’à moitié. Intrigué, il ouvrit celle-ci
et glissa lentement sa tête à l’extérieur, le souffle coupé par l’anxiété.
Rien, aucun bruit n’était apparent si ce n’était du ronflement du capitaine De
Courcy qui lui venait de la deuxième chambre au fond du petit corridor.
Il se rassit sur son lit, médita et sans
vraiment dormir pu se calmer et somnoler jusqu’aux aurores. Le chant du coq se
fit entendre tôt le matin, Stéphane fût donc habillé et descendu dans la cour
intérieure avant le capitaine. Il s’approcha de la porte qui donnait sur le
bâtiment de traverse et observa au loin le fleuve avec en arrière-plan à gauche
la ville de Trois-Rivières. Celle-ci, en ce matin de septembre 1759 se révéla
sous un meilleur jour qu’à son arrivée. Le ciel était plus lumineux, il
reconnaissait quelques bâtiments et le fond de l’air était plus frais. Au bout
de quelques instants, il entendit la voix du capitaine De Courcy à l’intérieur
de l’auberge et retourna dans la cuisine : « Bonjour capitaine, bien
dormi ? » lui lança-t-il ? » Assez bien mon ami. Je comprends donc
que vous venez avec moi aux Forges ? » de lui répondre le capitaine.
« Si çà ne vous dérange pas, oui, j’irai avec vous » lui répliqua
Stéphane. Ce à quoi le capitaine conclût, non sans une certaine hésitation:
« Euh...... non c’est bien ».
Les deux déjeunèrent rapidement et partirent
vers les Forges du St-Maurice. Au bout de quelques heures de chevauchée, ils
aperçurent à l’horizon la rivière St-Maurice. Puis, quelques cabanes et fermes
au loin lui indiquèrent qu’à cette époque cette région était vraiment
clairsemée au niveau du peuplement. Finalement, le capitaine désigna une longue
colonne de fumée qui pouvait être aperçue au loin. » Voilà, ce sont les
Forges. Nous en avons pour une heure encore » dit-il à Stéphane. Ils
s’engagèrent donc davantage sur un petit chemin de terre et, après quelques
instants, croisèrent une vingtaine d’hommes. Certains d’entre eux, bûcherons de
leur état, s’activaient à couper d ‘immenses épinettes et arbres feuillus.
D’autres, charretiers de métier, traînaient les billots vers les scieurs qui
s’activaient sur leurs victimes. Au loin, les charbonniers mettaient le bois
sur ce qui s’apparentait à des huttes fumantes. Stéphane, qui se souvenait
avoir visité les Forges de St-Maurice plus jeune s’en émerveilla en confiant à
son compagnon : »C’est tout un travail que font ces gens là capitaine
! » « Hé oui, et c’est très bien organisé » ajouta celui-ci.
Continuant son chemin, le capitaine salua de loin un homme qui semblait diriger
un groupe de charbonniers.
Au détour d’un chemin de terre, celui-ci devint
de roches et l’odeur de fumée se fit plus forte. Après un dernier boisé, les
Forges apparurent distinctement à Stéphane. Celles-ci étaient imposantes et le
complexe comportait plusieurs bâtiments dont le principal, la forge haute,
était faite de pierres surmontées par une cheminée qui crachait continuellement
de la fumée. Contemplant cette immense structure pour l’époque, Stéphane
s’enthousiasmait. On pouvait y voir et sentir une activité incessante et
intense pour l’endroit. Des chariots y déversaient des sacs de charbon de bois
que des hommes apportaient à l’intérieur. Une immense roue à aubes tournait
dans un certain fracas, Stéphane la distingua à l’arrière du bâtiment
principal. Il observait le tout quand le capitaine lui
lança : »Allez, je dois me rendre à la maison du forgeron pour y
rencontrer le marquis De la
Sablonière , cousin du comte d’Aquitaine, administrateur des
forges pour sa majesté. »
Se dirigeant vers la maison du forgeron, un peu
à l’écart des forges, Stéphane observa que celle-ci était un édifice de bonne
taille, construit sur deux étages. Entrés à l’intérieur, le capitaine et lui
s’assirent dans le vestibule où le valet alla annoncer leur présence. Un homme,
plutôt petit et frêle, sortit de l’espace adjacent et reconnaissant le
capitaine se dirigea immédiatement vers lui : « Bonjour capitaine, je
vous attendais ». Le capitaine lui répondit : « Bonjour M. le
marquis de la Sablonière. J’espérais bien pouvoir vous rencontrer durant mon
périple vers Québec. Je vous présente Stéphane de La Rochelle , il est de la Société du Lys
d’Amérique ». « Ah oui, un envoyé du clergé m’en a parlé il y a peu
de temps » ajouta le marquis. Stéphane, un peu perplexe face à cette remarque
(après tout, il n’était à cette époque que depuis 2 jours !) ne pu que
marmonner : »Euh... enchanté de vous rencontrer moi de même M. le
marquis ». Sur ce, le marquis entraîna le capitaine un peu à l’écart et
lui souffla : « Venez, nous devons discuter de la situation avant
votre départ ». Dans un même geste, il fit signe au valet de venir vers
lui et, s’adressant à Stéphane lui mentionna : »Le capitaine et moi
avons quelques affaires personnelles à régler. Ovila, ici présent, vous
accompagnera jusqu’à la forge et vous fera visiter nos installations. Sur ce,
il referma la porte de la chambre en s’engouffrant à l’intérieur avec le
capitaine.
Un peu abasourdi, Stéphane se retourna vers le
valet et lui dit : »Bon, est-ce qu’on peut aller les voir ces forges
? ». Celui-ci, obéissant tel un animal domestique dit simplement : « Très
bien messire suivez-moi ». Sur ce, les deux hommes se dirigèrent vers la
forge et y entrèrent par une porte de côté. Dès son entrée, Stéphane sentit
l’odeur de la fumée lui monter à la gorge et il pouvait également percevoir la
chaleur intense du haut fourneau qu’il distinguait au loin. Transpercé par un
vacarme inouï, l’endroit était parsemé de saletés et d’odeurs de souffre
mélangés à un air saturé par des millions de particules en suspension. Malgré
ces conditions pénibles, des ouvriers allaient et venaient en s’activant à
transporter des sacs remplis de roches, de sable et de charbon. Au bout de
quelques instants, un homme plus grand que les autres s’approcha de Stéphane et
de son « guide ».Les apostrophant, il leur lança d’un ton
sec : » Messieurs, que faites-vous ici ? » Bien timidement,
Ovila lui répondit : « Bien voici, M. Tremblay, messire Stéphane de La Rochelle qui accompagne
un militaire de la cour du gouverneur en rencontre avec monsieur le marquis. Messire Stéphane souhaitait visiter
la forge ». L’homme ajouta : « Bon, çà va Ovila ! Mais ce
marquis il ne vient jamais ici et il pense que nous pouvons travailler dans ces
conditions ? » Sur ce, Stéphane intervint en disant : »
Monsieur, je vous comprends et je me contenterais volontiers d’une vue rapide
du haut fourneau. Son interlocuteur, surpris par la réponse toute simple de
Stéphane lui mentionna : »C’est bon suivez-moi. En passant je me
présente, Donatien Tremblay, assistant du maître-forgeron. Venez, nous nous
apprêtons à faire une coulée de fonte ».
Les trois hommes se dirigèrent plus loin dans
la forge. Au bout de celle-ci, dans un immense trou, Stéphane pu apercevoir les
pierres du haut fourneau. La chaleur, déjà pressante, s’accentua davantage au fur et à mesure qu’ils
s’approchèrent. Quatre ouvriers étaient à côté du haut fourneau et quelques
autres les observaient, ayant abandonnés au sol leurs sacs de pierre et de
charbon de bois. Puis, en un coup sec, l’un des ouvriers retira la plaque du
haut fourneau en enlevant les loquets avec une longue perche. Sur ce, un autre
perça avec un pic la masse qui était à l’arrière de cette plaque.
Immédiatement, un liquide commença à s’en écouler tel de l’eau jaillissant
d’une source. Ce liquide, rougeâtre et en feu s’écoulait rapidement et les deux
ouvriers restants s’activaient pour le canaliser vers du sable qui avait été
étendu par terre. Sur le sable, on avait dessiné des formes diverses qu’on
distinguait à peine. Le liquide, sous la main habile des deux ouvriers,
remplissait les diverses formes et, au contact du sable, perdait rapidement son
éclat rouge vif pour passer au vert, puis au gris. Le spectacle était
hallucinant pour Stéphane, qui y voyait pour la première fois la sidérurgie de
l’époque en action. Même les autres ouvriers observaient avec un silence
respectueux leurs collègues. Le tout se déroula assez rapidement et lorsque toutes
les formes furent remplies l’ouvrier qui avait percé la masse à l’intérieur du
fourneau, réintroduisit de l’argile pour colmater la brèche et referma la porte
ainsi que les loquets. Au sol, les formes fumantes avaient pris du tonus et on
pouvait maintenant y distinguer à gauche une plaque de métal, à droite un
chaudron et plus loin une série de couteaux. Stéphane ne cessait de répéter tout
bas: »Wow, quelle merveille !» « Les formes et les pièces bien
qu’encore très imparfaites, seront affinées par
nos forgerons » lui lança Donatien Tremblay qui, du coin de l’oeil,
avait remarqué l’émerveillement de Stéphane lors de la coulée. Ces paroles sortirent Stéphane de ses pensées
et, observant que les ouvriers avaient repris « ballet industriel »
dans un tourbillon de poussière, il regarda Donatien et Ovila en lui
disant : »Merci, j’ai vu ce que je voulais voir ». Sur ce, Ovila
l’entraîna vers la porte de sortie et bientôt ils furent à l’extérieur de la
forge où Stéphane, refermé sur lui même, réfléchissait sur son expérience.
Ainsi donc, on avait là une base de structure industrielle en Nouvelle-France !
C’était peut être la seule, mais pour l’époque, tout ce complexe Des Forges du
St-Maurice produisait du métal avec un procédé moderne qui fonctionnait.
Et tout ce complexe industriel, de la forge à l’entrepôt, lui apparaissait
structuré, avec des ouvriers compétents. On était loin du folklore des coureurs
des bois vivant de la chasse et de la pêche !
Les deux entrèrent donc dans la maison du
forgeron et Stéphane s’assit à l’extérieur de la chambre où le marquis et le
capitaine étaient réunis. Ovila se réinstalla derrière son comptoir et au bout
de quelques instants deux hommes entrèrent. L’un d’eux s’adressant à Ovila, lui
lança : »Je veux rencontrer le marquis ! Çà n’a pas de bon sens, ces
prix et ces taxes ! » Ovila, d’un ton calme lui
indiqua : »Monsieur Corriveau je vous l’ai déjà dit, le marquis ne
vous verra pas là-dessus. Ce sont les prix et si vous avez besoin des outils
qui sont fabriqués à la forge, vous devez payer les taxes du roi ».
L’autre homme, qui l’accompagnait répliqua : » Ces prix ne servent
qu’à enrichir le gouverneur et à payer les fêtes du roi en France ! Nous, nous
la travaillons cette terre et nos enfants ont tout juste de quoi se nourrir
pendant ce temps là ». »Vous connaissez la proclamation du gouverneur
monsieur, elle est claire ! »de répliquer Ovila qui, somme toute tentait
de calmer le jeu. Les deux hommes qui
avaient déjà retraversés la porte s’arrêtèrent et l’un d’eux, se retournant
lança : »Oui je la connais la proclamation. Mais je sais aussi que
les mêmes outils de forge se vendent la moitié du prix dans les colonies
anglaises du sud ». Sur ces mots, il referma la porte et les deux hommes
disparurent.
« Ils ne sont pas commodes ces gens-là »
fit remarquer Stéphane à Ovila. « Heu.... oui, mais vous savez, ils n’ont
pas tout à fait tort. D’ailleurs, mon oncle Simon DesGroseillers m’a souvent
dit que l’insatisfaction des colons et des habitants de ce pays causerait la
perte de cette contrée pour la France. Et
vous savez, il est le filleul d’un personnage assez célèbre et populaire dans
ce coin de pays. Sans doute, l’ignorez-vous, mais son parrain Médart Chouart
Desgroseillers est un grand explorateur qui a découvert au nom du roi, une
grande étendue de territoires vers l’ouest ». Stéphane, qui se souvenait
de ce célèbre explorateur ne pu qu’acquiescer d’un hochement de la tête.
Au bout de quelques instants, des voix plus
fortes se firent entendre à travers la porte et après une accalmie celle-ci
s’ouvrit pour laisser passer le capitaine De Courcy avec, à sa suite, le
marquis. Le capitaine avait la figure légèrement rougie pendant que le marquis
esquissait un sourire figé. »Décidément, c’est une journée orageuse »
pensa Stéphane qui suivit le capitaine à l’extérieur. Sans dire un mot,
celui-ci enfourcha son cheval et les deux repartirent vers Trois-Rivières en pressant
le pas car la journée était avancée. »Tenez, nous mangerons en chevauchant »,
grommela le capitaine en tendant à Stéphane un morceau de pain et un bout de
fromage. Comme il semblait contrarié et qu’il restait silencieux, Stéphane ne
tenta pas d’engager la conversation. Il s’appliqua plutôt, après avoir avalé
son pain et son morceau de fromage, à user de télépathie pour entrer en contact
avec l’esprit du capitaine.
Réussissant à se concentrer difficilement car
la chevauchée le distrayait, il ne pu que percevoir certaines sensations et
informations hétéroclites : »Ce connard de marquis ! Son double-jeu,
la mission du gouverneur, la protection du messager et, toujours ce sentiment
d’urgence ! » À la nuit tombante, les deux aperçurent de nouveau Trois-Rivières
au loin. Au début simplement la fumée des cheminées et plus clairement la
lumière de bougies filtrant à travers les fenêtres. Arrivés dans la rue qui
donnait sur leur auberge, les deux hommes débarquèrent de leurs chevaux et
s’avancèrent dans la nuit noire. Soudainement, Stéphane sentit un mouvement
derrière lui et, esquissant un mouvement de côté, il reçût un coup directement
à l’épaule gauche. La douleur lui transperça le dos et il fût projeté vers
le côté. Au sol et assommé, il eut néanmoins la présence d’esprit de se rouler
sur sa gauche et évita ainsi le coup de hache qui lui frôla le bras droit.
Toujours au sol, avec ses pieds il décrocha un coup sur la jambe de son
agresseur et en un bruit sec, le genou de celui-ci craqua. L’homme ainsi blessé
se mit à hurler de douleur, ce qui détourna l’attention de l’autre agresseur
qui s’acharnait à coup de bâton sur le capitaine. Celui-ci, ayant été également
pris par surprise, était au sol sans connaissance, alors que son attaquant
semblait le fouiller à travers ses vêtements. Stéphane se releva d’un trait et
ramassant le bâton abandonné au sol par son adversaire, il s’en saisit pour se
rapprocher de l’autre agresseur. Ainsi, il décocha un léger coup de bâton sur
le bras de celui-ci, qui en perdit son couteau. Puis, d’un deuxième coup porté
directement au menton, il le projeta au sol. S’attaquant au troisième, il le
projeta au loin et se mis à sa poursuite. Son adversaire sentant son
infériorité se mit à courir et disparût dans la nuit au détour d’une clôture.
Revenant sur ces pas en tenant son bras
endolori, Stéphane remarqua que les deux autres agresseurs avaient également
disparu. Il s’approcha du capitaine qui, gémissant au sol, était évanoui.
Stéphane se pencha vers lui et, tout en le réveillant, remarqua que sa cape
avait été enlevée et que sa chemise était en partie ouverte; comme si on
l’avait fouillé pour lui voler quelque chose. Au bout de quelques secondes, le
capitaine repris ses esprits et se releva péniblement. »On a tenté de nous
voler mon cher Stéphane ! » Celui-ci lui répondit : »Hé oui, et
ce qu’ils cherchaient n’était pas sur la bonne personne ». « En tout
cas, vous vous êtes drôlement bien défendu à ce que je vois. Ils étaient
combien au fait ? » lança le capitaine. « Trois, mon capitaine ». »Trois
! » s’exclama celui-ci « et vous avez réussi à vous en tirer sans
moi, qui suis là pour vous protéger ! » « Me protéger de qui ou de
quoi mon capitaine ? » répliqua Stéphane. « Heu.... bon, çà va, on en
reparlera plus tard » lui dit en hésitant le capitaine. « Mais, par
tous les dieux, j’ai dorénavant une dette envers vous maintenant Stéphane. Je
peux vous appeler ainsi maintenant, n’est-ce pas ? » Stéphane, qui décoda
ainsi la première forme de respect du capitaine à son égard lui répondit avec
un sourire narquois : « Bien sûr, mon capitaine ».
Stéphane se pencha et ramassa au sol un objet
qui brillait dans le noir, en-dessous d’un arbuste. « C’est un couteau,
mon capitaine, il y a même un sigle sur le manche » dit-il en lui
tendant. »Diable, c’est un couteau de la milice » s’écria le
capitaine. « Que pouvait-il bien faire entre les mains de ces trois
malfrats ? » »Volés ou leur appartenant ? » lui souffla
Stéphane. « Nous verrons tout cela à Québec Stéphane. Rentrons
maintenant, il est tard ». Sur ce, ils pénétrèrent dans l’auberge qui
était mystérieusement silencieuse. Là où on se serait attendu à voir
l’aubergiste de garde, il n’y avait personne. Intrigué, Stéphane n’en souffla
mot au capitaine et les deux regagnèrent leurs chambres respectives; non sans
s’être servi dans le garde-manger. Compte tenu de l’heure tardive et des
émotions, ils avaient faim. »Bonne nuit mon capitaine » dit Stéphane;
ce à quoi celui-ci répondit : »Bonne nuit Stéphane. N’oubliez pas, debout
demain à l’aube ».
Dans sa chambre et assis sur sa chaise, Stéphane
dégusta les morceaux de porc séché, le pain de seigle et la pomme qu’il avait
ramassés dans les cuisines. Comme le capitaine, il s’était également ramassé une
petite bouteille de couleur bleue/vert et ornée d’un bouchon de liège. Avec le
couteau qu’il avait conservé, il réussit à déboucher la dite bouteille et se
mit à la boire lentement. Le liquide, qui était en fait une liqueur locale,
faites à base de baies sauvages (la fleur de Chicoutaï), lui coulait dans la gorge
en le réchauffant. Bien qu’un peu fort en alcool, le gout n’en était pas moins
sucré et agréable. Buvant ainsi tranquillement, il réfléchissait à sa journée
qui avait été certainement la plus mouvementée depuis son arrivée dans cette
époque. Il tenta de se concentrer pour activer sa concentration et sa
télékynésie mais l’alcool faisait son effet. N’y arrivant pas, il s’endormit
tout habillé sur son lit.
Le lendemain, le réveil fût plutôt laborieux et
provoqué par la voix du capitaine que Stéphane entendit à travers sa fenêtre.
Il comprit rapidement qu’il était en retard. Se levant précipitamment, il
ramassa son sac d’effets personnels, s’assura qu’il avait bien la carte dans
son enveloppe et descendit les escaliers. Arrivé dans la cour intérieure, il vit
le capitaine se retourner vers lui en lui disant : »Hé bien, je vois
que l’eau de vie de ce pays vous aura fait prolonger vos rêves ce matin, mon
cher Stéphane ! » « Heu...., oui, mon capitaine » répondit
mollement Stéphane. « Allez vous nettoyer un peu dans l’écurie pendant que
je ramasse une miche de pain aux cuisines. Nous partons dans quelques
minutes ». Sur ce, Stéphane se dirigea au fond de la cour où, en entrant,
un miroir brisé était accroché au-dessus d’un plat remplit d’une eau plutôt
sale. Poussant un cri de dégout, il se tenait debout, ne sachant que faire. Il sentit
alors une présence dans son dos, et se retournant, il aperçut l’une des
servantes de l’hôtel qui lui dit : »Tenez messire, prenez plutôt
cette eau, elle vous sera plus agréable ». Sur ce, elle vida au sol l’eau
sale qui remplissait le plat et y reversa de l’eau propre. « Comment vous
appelez-vous ? » lui lança Stéphane en se trempant les bras dans
l’eau ». » Audrey, messire. Je suis la fille de Joseph et Azilda
Gagnon ». »Enchanté, Audrey, lui répondit Stéphane, qui, ayant
déboutonné sa chemise, se lavait avec l’eau du plat. Audrey, rougissant à la
vue du torse nu de Stéphane, se détourna et repartit vers l’hôtel d’un pas
accéléré. « Décidément, je ne maîtrise pas toutes les coutumes de cette
époque » songea Stéphane en la
voyant s’éloigner. Sur ce, il aperçût le capitaine qui se dirigeait vers lui
accompagné de l’aubergiste. Celui-ci, dès son entrée dans l’écurie, jeta un
coup d’oeil oblique vers Stéphane et alla chercher la selle du capitaine.
Stéphane lui lança alors tout bonnement : »Où est donc votre homme
d’écurie ce matin ? » L’aubergiste hésita un moment puis répondit »
Il est malade aujourd’hui » d’un ton qui n’invitait pas à la
conversation. »Ah bon », fit simplement Stéphane qui avait par
ailleurs remarqué l’étonnement du capitaine. Sur ce, les deux embarquèrent sur
leurs chevaux respectifs et partirent rapidement.
En route
vers Québec
À la sortie de Trois-Rivières, Stéphane ne pu
s’empêcher de glisser au capitaine : » Cette maladie de l’homme
d’écurie ne vous apparait-elle pas un peu douteuse mon capitaine ? » »En
effet, mon cher Stéphane, je pense comme vous qu’elle est plutôt étrange compte
tenu de l’agression dont nous avons été victimes hier. Je pense qu’il faudra ouvrir
l’oeil car il se trame de bien drôles de choses en ce pays présentement ».
La chevauchée vers Québec se passa plutôt bien,
surtout que la journée était magnifique et que la route longeait le fleuve. Çà
et là, Stéphane pouvait remarquer une ferme à l’horizon, voir un cavalier de la
milice au loin ou encore croiser un groupe de bûcherons défricheurs.
Progressivement il se sentait vivre à cette époque avec la réalité et
délaissait ses souvenirs du voyage intra-temporel. Il remarqua que plus ils
s’approchaient de Québec plus les régions qu’il traversait étaient colonisées
et les habitations se rapprochaient les unes des autres. Vers le milieu de la
journée les deux hommes s’arrêtèrent à mi-chemin, dans une auberge près du
village de Portneuf. L’auberge, en ce milieu d’après-midi, était quasi déserte.
Seuls deux clients étaient assis à une table près de la fenêtre. L’aubergiste
nettoyait ses chaudrons et à côté de la cheminée se tenait une femme aux
cheveux noirs, habillée sombrement; s’activant avec un jeu de cartes. Stéphane
et le capitaine s’installèrent et commandèrent leurs dîners : une poule au
feu avec des légumes ainsi qu’une bouteille de cidre accompagnés d’un pain de
ménage.
Le repas se déroula de manière plutôt silencieuse,
Stéphane manifestant son mécontentement pour le cidre qui avait plus ou moins
bon goût. En écho à ses plaintes, le capitaine lui répondit qu’à la cour du
gouverneur, s’il en avait l’occasion, il lui ferait goûter un vin de Bordeaux
spécialement importé pour les officiers. Et dont il connaissait le lieu
d’entreposage, « sous clé » prit-il soin d’ajouter. À la fin du
repas, l’attention du capitaine fût accaparée par cette dame aux couleurs
sombres qui, manipulant ses cartes, s’adressait en chuchotant à l’un des
clients. Intrigué, il demanda à l’aubergiste : »Qui est donc cette
femme là-bas, mon cher aubergiste ? » Celui-ci lui répondit : »C’est
la vieille fille Corriveau mon capitaine. Son père était un producteur de
fruits et légumes dans le coin. Depuis deux années qu’il est mort, la ferme a
beaucoup périclité. Elle y vit encore avec sa mère qui est très malade. Elle
aurait, parait-il, un don avec les cartes pour prédire l’avenir. Je la laisse
s’installer quelque fois, plus par hommage à son père qui me fournissait en
fruits et légumes ».
Sur ce, le capitaine avec un sourire en coin se
leva et fit signe à Stéphane de l’accompagner; tout en se dirigeant vers la
table de la liseuse de cartes. Pressentant un mauvais présage, Stéphane dit au
capitane : »Allez capitaine, vous n’allez tout de même pas croire
toutes ces sottises. On devrait partir si l’on veut se rendre à Québec avant la
nuit ». Le capitaine se retournant, lui lança : »Pourquoi ? Cela
ne prendra que quelques minutes. Vous n’êtes pas curieux de connaître votre
avenir ? » Il s’installa en face de la liseuse de cartes et lui
dit : »C’est combien pour moi et mon ami ici présent ? »Ce sera
1 louis chacun, gentilshommes », répondit-elle. Sur ce, le capitaine lui
jeta les 2 louis sur la table et la liseuse de cartes, après avoir ramassé les
deux pièces les mit dans une pochette à l’arrière de sa robe et commença
méthodiquement à brasser ses cartes. Au milieu du processus elle s’adressa au
capitaine pour lui demander de couper le paquet de cartes en deux. Puis elle
reprit son brassage de cartes, cette fois-ci plus rapidement. Quand elle eût
finit, elle fit une pause en se fermant les yeux et faisant rouler les cartes
dans ses mains. S’adressant au capitaine elle lui dit : »Choisissez
trois cartes messire, en les laissant sur la table sans les retourner ».
Après avoir placé les cartes, Stéphane et le capitaine ainsi que l’aubergiste
et son aide qui s’étaient joints à eux, observèrent en silence la liseuse de cartes.
Celle-ci, les yeux fermés demeurait immobile sur sa chaise, puis soudainement
ouvrait les yeux en se concentrant sur les trois cartes alignées sur la table.
Elle en retourna une, le cinq de pique, suivi du roi de coeur et du dix de
trèfle. Se tournant vers le capitaine, elle lui dit : »Gentilhomme,
la carte de votre passé m’indique une vie plutôt pénible pour votre rang, faite
de hauts et de bas. Je vois une jeunesse difficile, avec un père qui était très
autoritaire envers vous. Plus vieux, vous avez accumulé des revers de fortune
et de coeur. Je vois une jeune fille, prénommée Marguerite ou Madeleine, que
vous sembliez aimer d’un amour sincère. Cet amour a été déçu et vous en portez
encore les cicatrices. Par contre, la carte du présent vous place dans une
position ambivalente mais de haute responsabilité pouvant vous apporter la
gloire. Vous semblez être au centre d’évènements importants le pouvoir est près
de vous en ce moment. Quant à la troisième carte, elle indique que le futur
vous échappera si vous n’y prenez garde. Votre chute sera d’autant plus brutale
si vous faites les mauvais choix ». Sur ce, elle se ferma les yeux et dit
simplement : »C’est ce que je vois à travers les cartes ».
Le capitaine demeura songeur, n’osant pas faire
de commentaires. L’aubergiste, son aide et les deux clients qui s’étaient
rapprochés l’observaient avec un mélange d’admiration, d’envie et
d’incrédulité. Le capitaine se retourna vers Stéphane et lui dit laconiquement: »C’est
à votre tour mon cher ». Celui-ci, qui s’était résigné à l’idée qu’il ne
s’en échapperait pas s’assit devant la table en face de la liseuse de cartes.
Elle le regardait droit dans les yeux. Elle commença à brasser les cartes en
reprenant le même manège qu’avec le capitaine. Stéphane se concentra alors sur
son visage et, mobilisant progressivement son énergie psychique, il tenta de
pénétrer dans son esprit. M. Ming avait commencé, avant son voyage
intra-temporel, à lui enseigner les techniques avancées de la
télépathie/télékynésie. Par contre, le voyage l’avait affecté et il ne
maîtrisait pas le procédé au complet. De plus, cette liseuse de cartes
possédait manifestement un don car son esprit était complexe à percer. Coupant
machinalement le paquet de cartes, Stéphane redoubla d’effort mental pour
tenter de percer et de prendre le contrôle de l’esprit de la liseuse de cartes;
craignant qu’elle ne dévoile à tous sa vraie origine. Celle-ci posa alors sur
la table les trois cartes habituelles, une pour le passé, une pour le présent
et une pour le futur. Elle se ferma les yeux en se concentrant.
Stéphane sentait à travers ses efforts mentaux
qu’il perçait l’esprit de cette femme. Mais il n’y voyait que de la confusion,
une enfance heureuse, une vie d’adulte marquée par le deuil, puis un sentiment
d’abus commis à son endroit suivi d’une grande solitude. Il s’accrocha alors à
ce dernier sentiment de la femme qui était devant lui et il entreprit sa
démarche d’auto suggestion à l’esprit de celle-ci afin de la déstabiliser
davantage. Elle commença par émettre des sons gutturaux prononcés et devint
légèrement agitée, faisant osciller sa tête de gauche à droite. Soudainement elle
s’arrêta net et ouvrant les yeux, elle planta son regard dans celui de Stéphane
avec un air menaçant. Le capitaine, l’aubergiste et les deux clients ne purent
réprimer un sursaut d’étonnement. Stéphane, qui avait été surpris par ce regard
et avait brièvement perdu le contact qu’il avait engagé avec son esprit, se
ressaisit rapidement en frappant sur ce sentiment de solitude présent dans
l’esprit de la liseuse de cartes. Celle-ci baissa les yeux et souleva alors la
première carte, le trois de trèfle, suivi de l’as de coeur et finalement du
joker. À la vue de ces trois cartes, elle sursauta et dit : »Hum,
trois de trèfle, je vois une vie monotone et sans ambition, messire,
vous......comment dire....... vous cherchiez. Puis, l’as de coeur m’indique......,
c’est difficile.... je ne puis me concentrer...... vous.......vous semblez
avoir fait un très long voyage......vous ne semblez pas être de la région et
vous apparaissez....... comment dire..... investit d’une mission
plus.....grande que vous ! » Elle referma alors ses yeux et dit en
s’agitant davantage : »Ah.... ce mal de tête ! » Tentant de se
reprendre, son regard se porta alors vers la troisième carte, le joker, et elle
balbutia : « Quant au futur, je ne vois qu’un.... immense trou, la
noirceur suivie d’une lumière intense et...... un sentiment de chute et de
descente..... ». Elle s’arrêta alors d’un coup sec, complètement épuisée.
Poussant un cri en levant les yeux au plafond, elle ramassa ses cartes et se
leva pour disparaître en courant à travers la porte d’entrée.
Stéphane, immobile sur sa chaise, était livide
et incapable de parler. Le capitaine et les autres « spectateurs »
demeuraient silencieux. Ce silence dans l’auberge dura au moins une minute et
ne fût brisé que par le miaulement inattendu du chat de l’auberge qui réclamait
son dîner. C’est alors que Stéphane, se retournant vers le capitaine, lui dit
d’une voix brisée : »Allez capitaine, reprenons notre route vers
Québec ». Celui-ci, acquiesça de la tête en ramassant sa cape et son
chapeau. Il jeta nonchalamment quelques louis à l’aubergiste et traversa la
porte avec Stéphane à sa suite. Les deux reprirent ainsi leur voyage, anxieux d’arriver
rapidement à Québec. Mais également perturbés par leur expérience
de....cartomancie !
C’était le milieu de l’après-midi et la brise
de ce mois d’août se faisait plus fraîche. »Ah, le fleuve ne doit pas être
très loin, on sent le vent du large » dit le capitaine à l’intention de
Stéphane. Celui-ci, encore épuisé par son expérience, était perdu dans ses
pensées et se concentrait sur son chemin. Il ne fit que répondre un banal
« Ah bon ! Oui mon capitaine » et se referma sur lui-même. Réalisant
le désarroi de son compagnon, le capitaine lui lança : »Allez Stéphane,
nous approchons de Québec où vous serez certainement invité à la cour du
gouverneur. Et puis, vous serez logé dans la citadelle avec les sous-officiers.
Si vous le souhaitez, je vous inviterai à souper dans la cuisine des officiers,
on y mange très bien ! » À ces propos, Stéphane releva la tête et
acquiesça d’un sourire en coin. Au même moment, un coup de fusil retentit et le
cheval du capitaine se cabra. Celui-ci, qui finalement était plutôt un piètre
cavalier, s’accrocha péniblement à la crinière de son cheval en
criant : »Ho la ! Ho la ! tranquille ma belle ». Au même moment,
trois hommes surgirent des bosquets à l’avant et deux autres apparurent à l’arrière en pointant
leurs mousquets. L’un de ceux qui était à l’avant s’écria : »Halte !
Au nom du roi arrêtez-vous ! » Le capitaine, qui avait retrouvé son
équilibre mais perdu son chapeau leur cria : »De quel droit au nom du
roi ? Je suis Olivier de Courcy, capitaine au service de sa majesté le
gouverneur ! » Et ce sur, il déboutonna sa cape où sur le côté gauche de
sa chemise était brodé un sceau marqué d’une fleur de lys. À la vue de ce signe,
l’officier qui s’était avancé répliqua : »Je n’ai que faire de ce
sceau, montrer moi votre lettre de créances du gouverneur ». Le capitaine,
offusqué par une telle demande s’empourpra davantage en s’écriant : »Comment
osez-vous, lieutenant ? » »Ce sont les ordres messire. Avec la
présence de la flotte anglaise à l’embouchure du fleuve, les espions à la solde
des anglais se sont multipliés au cours des dernières semaines. Nous devons
nous assurer que ceux qui entrent à Québec sont de légitimes sujets de sa
majesté. C’est un ordre qui nous vient directement de l’entourage du marquis de
Montcalm », lui répondit le jeune lieutenant, d’un ton ferme mais poli.
Stéphane, qui observait la scène finalement
avec un certain plaisir, remarqua cette assurance sans outrance ni prétention
qui se dégageait des propos du jeune lieutenant français. Celui-ci, comme les
soldats qu’il commandait, était vêtu d’un chapeau de feutre noir, avec une
veste d’une teinte de bleu et de gris et des pantalons bouffant au niveau des
genoux. Le tout se terminait par des bas et des souliers qui n’avaient pas
l’air très confortables. Armés d’un mousquet, ils portaient tous un sac de cuir
à la taille et une baionnette sur le côté. Le capitaine, grommelant quelque
peu, finit par se retourner et fouillant dans une sacoche accrochée à l’arrière
de son cheval en ressortit un bout de papier plié qu’il tendit vers le
lieutenant. Celui-ci s’approcha du capitaine et, après une lecture du document,
se mit au garde à vous en lui remettant la lettre. Réconforté dans son statut,
celui-ci lança au lieutenant : »À quel régiment appartenez-vous jeune
lieutenant ? » »Le régiment de Carignan » lui répondit alors le
lieutenant qui s’empressa d’ajouter : »Je me présente, lieutenant
Victor Chênevert, mon capitaine ». Le capitaine, qui avait remis sa lettre
de créances dans sa sacoche lui répondit : »Enchanté lieutenant
Chênevert et conservez votre vigilance. Nous devons nous rendre à Québec avant
la tombée de la nuit et par conséquent je vous salut ».
Le capitaine et Stéphane repartirent à travers
le boisé à l’intérieur duquel une route s’enfonçait. Stéphane, quelque peu
amusé par la scène, lui lança: »Çà c’est mieux déroulé qu’avec les
indiens, n’est-ce pas mon capitaine ? » Celui-ci, ne comprenant pas l’ironie des
propos de Stéphane, se contenta d’un simple : »Ce sont de bons
soldats, ils ne faisaient que leur travail. Décidément, cette flotte anglaise
avec Wolfe à son commandement ne sera peut être pas de tout repos
finalement ». Cette réplique du capitaine intrigua Stéphane, qui se
demandait où le capitaine avait bien pu apprendre le nom du commandant de la flotte
anglaise James Wolfe ! Finalement, au bout d’une heure, les deux sortirent du
boisé pour rejoindre une route qui longeait le fleuve. Après la traversée d’un
pic rocailleux, un terrain plat apparût et, alors que le soleil couchant
brillait encore de tous ses feux; la ville de Québec se dessina progressivement
sur la courbe de l’horizon. Au loin, Stéphane pouvait apercevoir quelques
bâtiments et, juste à côté du fleuve en bas de la côte, une série de voiliers
amarrés au port. La plupart étaient petits mais il distingua également deux ou trois plus grands navires. Accélérant le
pas les deux cavaliers progressèrent rapidement sur la route du fleuve. Plus
ils avançaient, plus ils distinguaient les habitations de la basse et de la
haute ville qui se détachaient. À gauche, face au fleuve et tout en haut de la
côte, apparaissaient les fermes des environs. Et du côté de Lévis des volutes
de fumée pouvaient être aperçues s’élançant vers le ciel. Cette scène créait
une atmosphère somme toute saisissante avec le mélange du soleil couchant et
ses rayons illuminant l’eau bleutée du fleuve, lui-même bordé par les deux côtes.
Au tableau qui s’offrait s’ajoutait également les lumières qui commençaient à
éclairer la ville et les villages des environs, parfumés par l’odeur du feu de
bois qui se dégageait d’un peu partout.
« C’est une belle vue » se dit en
lui-même Stéphane alors qu’ils arrivaient à l’un des postes de vigie, localisé
dans les faubourgs de la ville. Le capitaine, voulant éviter de se faire
prendre en défaut une deuxième fois, avait déjà sortit sa lettre de créance du
gouverneur. À quelques mètres des soldats qui s’étaient alignés, il leur
lança : »Voilà messieurs ! Je suis le capitaine De Courcy et j’ai ici
ma lettre d’autorisation du gouverneur ». Un des soldats s’approcha, prit
le papier et le remit à un sous-officier qui était resté en retrait. Celui-ci,
après la lecture du document, le redonna au soldat en lui faisant un signe de
la tête; puis il se retira à l’écart. Les soldats s’écartèrent pour laisser
passer les deux cavaliers. « Pas très jasant l’officier » fit Stéphane
à l’intention du capitaine. Son compagnon ne porta guère attention à la
remarque et tous deux s’approchèrent de l’entrée de la ville.
La grille, où de chaque côté se dressait des
murs de briques, était encore ouverte à cette période de la journée. Seuls deux
soldats montaient la garde et l’un d’eux, reconnaissant le capitaine, lui
sourit en en se dirigeant vers lui. »Bonjour mon capitaine, cela fait un
bail qu’on ne vous a pas vu !», lui lança-t-il. Le capitaine, que Stéphane
percevait de plus en plus comme un homme fier (bien que maladroit et un peu
naif finalement); s’exclama : »Hôla ! Soldat Sanscartier comment
allez-vous ? Toujours sous les ordres du lieutenant De L’Étoile que j’ai crû
apercevoir au poste de vigie plus en bas, près de la côte du fleuve ? Il ne m’a
pas semblé bien heureux de me voir celui-là. Sans même me saluer il s’est
éclipsé au poste de garde ». Le soldat Sanscartier, faisant une pause et
hésitant manifestement à parler, s’approcha du capitaine et de Stéphane en
murmurant : »C’est que vous savez il se passe des choses étranges
dans la ville actuellement. Il y a cette rumeur qui s’est répandue dans la
population à l’effet qu’une flotte anglaise de sept bateaux et de 7 000
soldats serait à l’embouchure du St-Laurent. Ils auraient remonté le fleuve jusque
vers Tadoussac. Aussi quelques deux cents réfugiés acadiens des colonies du roi
sur le bord de l’océan sont arrivés récemment dans les faubourgs de la ville.
Cela a accentué le sentiment d’insécurité. Et puis, il y a aussi.... » et
il s’arrêta net. Le capitaine s’exclama : » Allez, soldat Sanscartier
! Je suis un officier du gouverneur. Vous pouvez, que dis-je vous devez tout me
dire ! » »Et bien capitaine, il y a également de drôles de rumeurs en
provenance de la cour. Le gouverneur se serait fait désavoué par l’envoyé du
roi. Il semble également que l’intendant Chartier manigance contre le
gouverneur. La population, les canadiens, est de moins en moins fidèle dans son
allégeance à la couronne. Il faut dire que les nouvelles taxes ont été
impopulaires ». Le capitaine, rougissant, intervint en disant : »
La flotte anglaise, les intrigues de la cour du gouverneur, l’allégeance de la
population indigène. Tout çà n’est rien de neuf pour moi soldat Sancartier.
Cela fait longtemps que ces choses là vont et viennent ici. J’ajouterais même
que toutes les colonies de sa majesté ont ces problèmes. Prenez, quand j’étais
dans l’île d’Hispanola dans les Caraïbes, c’était la... », le soldat
Sancartier, qui s’était approché davantage l’interrompit : »Mais il y
a plus troublant encore mon capitaine. Un des sous-officiers à la citadelle,
qui est mon cousin, m’a parlé du meurtre du représentant de la Société du Lys d’Amérique
à Montréal. Parait-il qu’il fût transpercé de trente coups de lame et que son
corps fût jeté dans le fleuve à la hauteur des rapides au sud-ouest de l’île.
Également, ici même à Québec, deux notables marchands ont été retrouvés morts
dans la basse ville au début du mois; la tête défoncée par des coups de
gourdin. Et puis, tout le monde parle de la disparition du curé Poirier la
semaine dernière. Tous ces assassinats et disparitions sont suspectes vous ne
trouvez pas mon capitaine ? » Celui-ci, visiblement secoué par toutes ces
confidences ne pu que balbutier : « Heu..... oui....enfin, est-ce que
la milice enquête au moins ? » »Apparemment que non mon capitaine. Ce
serait plutôt la garde rapprochée du gouverneur elle même qui s’en
occuperait » répondit le soldat Sanscartier. Encore plus surpris par de
tels propos, le capitaine se contenta de hausser les épaules en
disant : »Bon il se fait tard soldat et nous devons rentrer». Il
poussa son cheval vers l’avant et s’engagea sur le chemin qui pénétrait dans la
basse ville.
Stéphane, qui avait tout entendu, était pensif
et serrait contre lui le fameux document qu’il avait récupéré à Montréal. Après
quelques minutes à l’intérieur de la basse ville, les deux prirent le chemin qui
montait à la haute ville. Au long de leur bref parcours dans la basse ville, il
remarqua que les rues étaient presque vides car la nuit tombait. Çà et là, à
travers les fenêtres des maisons, d’hôtels ou de commerces, on apercevait les
lueurs des lanternes et des bougies allumées. Après avoir remonté la côte et
atteint la haute ville, les deux cavaliers entrèrent dans l’enceinte de la garnison et attachèrent leurs chevaux à
l’extérieur. Ils entrèrent par la suite à l’intérieur du bâtiment principal et
se retrouvèrent dans une salle où étaient attablés six soldats. Ceux-ci, à la
vue du capitaine, se levèrent d’un trait au garde à vous. Marqué par tant de
déférence, le capitaine leur dit d’un ton bourru : »Allez messieurs,
repos. Vous nous permettrez quand même de nous asseoir et de manger un morceau
avec vous ». Puis, s’adressant à celui des soldats qui semblait le plus
jeune, il lui lança : »Vous là, allez à l’extérieur et occupez vous
de nos deux chevaux qui ont bien besoin de repos. » Sur ce, le jeune
soldat s’exécuta presqu’au pas de course. Ainsi, Stéphane et le capitaine
s’installèrent à chaque bout de la table et se servirent dans le ragout de porc
qui semblait des plus copieux. Ils débutèrent leurs repas rapidement, le tout
arrosé d’un vin du pays et d’une miche de pain. La faim les tenaillait depuis
leur arrivée dans les faubourgs de la ville.
Stéphane observait la scène en silence pendant
que le capitaine, qui manifestement prenait plaisir à « gouverner »,
entretenait la conversation avec les soldats. Il était encore pensif et les
mots du soldat Sanscartier résonnaient dans sa tête. Il refaisait en lui-même
le périple de son voyage, ne se souvenant plus exactement depuis combien de
temps il était dans cette époque. Il avait été comme englouti par son passage
dans le temps et vivait de plus en plus comme un homme de la Nouvelle-France en
1759. Outre les propos du soldat, l’annonce de la présence de la flotte
anglaise, les meurtres de la basse ville, ce marquis De La Sablonière aux forges
de St-Maurice et l’assassinat du représentant de la Société du Lys d’Amérique;
tous ces éléments le troublaient et l’interpelaient. D’autant qu’il réalisait
de plus en plus à quel moment de l’histoire il avait été projeté : La
chute imminente de la ville de Québec et de la Nouvelle-France au
complet ! Moment historique pour lui-même, son peuple et en partie pour
l’évolution de la civilisation occidentale.
Perdu dans toutes ses pensées, il était absorbé
par sa réflexion et son esprit avait comme quitté son corps pour se loger
« au-dessus de la pièce ». De là il voyait bien l’endroit, le repas et
les huit convives (dont lui même). Cet état d’âme (ou d’esprit) lui arrivait à
l’occasion. Son esprit sortait de sa tête et voguait au-dessus de l’espace
physique où était resté son corps. Le sentiment de bien-être qui s’en dégageait
avait un effet apaisant. Tellement apaisant en fait qu’il n’entendit pas la
voix du capitaine De Courcy qui l’interpelait, de plus en plus fort. Jusqu’au
moment où il fût réveillé par un « Stéphane dormez-vous ? » Il
s’arracha alors à sa rêverie et constata que les six soldats et le capitaine
l’observaient en souriant. Il dit alors : » Heu....heu vous.... vous
disiez mon capitaine ? » Le tout fût suivit d’éclats. Le capitaine De
Courcy lui lança : » Et bien, je vois mon cher Stéphane que l’air de la
ville de Québec vous aura épuisé. Je disais simplement aux soldats ici présents
que vous vous étiez passablement bien défendu lorsque nous fûmes attaqués par
une bande de brigands aux Trois-Rivières ». Stéphane, qui était encore un
peu dans le brouillard, lui répondit nonchalamment un simple : »Oui
en effet merci mon capitaine » et s’empressa de terminer son assiette.
Quelque temps après le capitaine se leva et, toujours un peu solennel face à
une mini-cour d’admirateurs, lança : »Bon, messieurs, votre compagnie
nous est agréable, mais mon compagnon et moi avons fait un long voyage et nous
devons nous reposer ». Il se dirigea alors vers la porte avec Stéphane à
sa suite.
Tous deux montèrent un escalier qui débouchait
sur un long corridor. « Voici ce sont les chambres d’officiers. Vous allez
dormir ici cette nuit » indiqua le capitaine à Stéphane en ouvrant la
porte de la deuxième chambre. « Quant à moi, ma chambre est la deuxième
avant la fin du couloir ». Stéphane, s’apprêtant à entrer, se retourna
vers le capitaine et lui dit : »Bonsoir capitaine, mais au fait, que
faisons nous demain ? » Celui-ci, souriant, lui
répliqua : »Comment, vous ne vous en doutez pas ? Ce fameux document
que vous transportez et qui est l’objet de tant de convoitises. Hé bien, nous
allons devoir l’examiner avec le capitaine De La Chevrotière , le chef
de la garde rapprochée du gouverneur lui-même. Nous verrons avec lui pour la
suite. Donc à demain». Stéphane entra dans sa chambre d’officier sans attendre
son reste. En refermant la porte, il observa distraitement les lieux et se
dirigea vers la minuscule fenêtre qui était au-dessus de la table. La chambre
était somme toute petite et ne comportait qu’un lit, une table de chevet, une
chaise avec une table carrée et une armoire-penderie. Les murs, en briques,
dégageaient une humidité frissonnante. Par contre, la vue qui s’offrait à lui
de la fenêtre compensait largement. C’était un soir de pleine lune et il
pouvait voir avec cette lumière de la pénombre, toute la basse ville ainsi que
le port de Québec; puis le fleuve avec au loin les couleurs orangées et rouges
du ciel couchant. De plus, il apercevait encore plus loin les lumières du
village de Lévis et de la côte de Beaupré. Ému par cette vision magnifique et
épuisé par les aléas des derniers jours, il déposa son sac, retira sa chemise
et s’étendit sur le lit. Il s’endormit, pour la première fois depuis son
périple, sans réfléchir ni penser à ce que serait le lendemain. Au loin, il
entendait le vent du fleuve qui soufflait.
La ville de Québec
Il devait bien
être 6 h 15 le lendemain matin car la lumière entrait à pleins flots par la
fenêtre et les rayons lui chauffaient la joue. Stéphane se réveilla doucement
en s’étirant dans le lit d’officier qui, finalement, n’avait pas été trop
inconfortable.
S’habillant
lentement, il entendit des voix et des bruits de pas dans le corridor. La
majorité des officiers se levant tôt, il accéléra le pas et descendit dans la
salle commune où il aperçût le capitaine qui, torse nu, faisait sa toilette du
matin. Celui-ci lui fit signe de le rejoindre et lui dit : »Bonjour
mon cher, installez-vous à mes côtés, j’ai bientôt fini ». Stéphane, plus
ou moins réveillé s’accouda à côté du capitaine, et quand celui-ci eût terminé
il s’approcha du vase pour se laver à son tour. À la vue de l’eau qui s’y
trouvait, brunâtre, sale et plutôt dégoutante avec son filet de mousse de savon
sur le dessus; il eût un bref mouvement de recul en lâchant un : »Dégueulasse
! » au capitaine, qui lui répondit tout de go : »Allez ! Pas de
manières, ce n’est que de l’eau après tout ». Stéphane, réprimant son dégoût
tant bien que mal, trempa la serviette qu’il avait dans l’eau sale et commença
à se laver. La salle commune bourdonnait d’activité, les officiers jeunes et
vieux circulant dans un certain brouhaha. Stéphane se rappela qu’à cette époque
en Nouvelle-France, les bains étaient plutôt rares et qu’il devrait donc
composer avec cette situation pour l’instant.
Quand il eût
terminé le capitaine lui indiqua l’endroit où le repas aurait lieu, soit dans
la deuxième salle à gauche du couloir. Stéphane, qui depuis son réveil devait
aller se soulager, demanda où se trouvait les latrines. Le soldat de service
dans la salle commune lui pointa le petit bâtiment qui était situé à
l’extérieur du côté sud de la citadelle. Il pressa le pas car ce bâtiment, bien
que situé à seulement deux cents mètres, lui semblait bien loin ! Arrivé à
quelques 10 mètres
de celui-ci, une forte odeur d’excréments le prit à la gorge et il remonta son
foulard sur son nez. Par contre, plus il s’approchait et plus cette odeur
devenait forte, transperçant ce simple bout de tissu; ce qui lui donna des
hauts le coeur. Il repoussa du pied l’une des premières portes et entra.
L’endroit exigüe empestait encore davantage avec une flopée d’insectes et de
mouches qui virevoltaient dans tous les sens sur les murs de bois. Prenant son
courage à deux mains il s’installa au-dessus du trou et s’exécuta. Une fois
soulagé, il eût toutefois le réflexe de chercher le rouleau de papier de
toilette. Constatant son absence il s’écria en lançant deux ou trois jurons bien
sentis. Réalisant son erreur, il en ressortit violemment, les pantalons plus ou
moins attachés, et remarqua au loin un bel érable encore couvert de feuilles
vertes. Là se trouvait la solution à son problème ! Revenant de sa mésaventure
« sanitaire », il descendit les marches de la colline menant à la
citadelle, en se promettant qu’on ne l’y le reprendrait plus.
Stéphane
s’installa à côté du capitaine et se servit dans les plats qui étaient sur la
table. Omelette au jambon, fromage, pain, beurre et, luxe suprême, un pot de
café, constituaient l’essentiel du repas. Le capitaine, qui décidément prenait
un malin plaisir à « gouverner », racontait aux sous-officiers
présents ses mésaventures lors de son affectation, cinq années auparavant, dans
les Caraïbes. Peuplades cannibales, fauves, forêts dangereuses et pirates de
tout acabit semblaient avoir été le lot de ce bon capitaine qui, sans être un
menteur, avait décidément tendance à exagérer ses exploits. Enfin, profitant de
ce répit, Stéphane mangea son repas tout en observant son environnement
immédiat. C’était une belle salle, avec pour la première fois remarquait-il, un
peu de luxe et de dorures sur les murs de briques. Çà et là étaient également
dispersés des meubles, des chaises en bois sur lesquelles étaient déposés des
peaux de castor et de loutres. Assez éclairée, la salle était de bonne
dimension et l’accès se faisait par le biais de deux portes. L’une menant
probablement aux cuisines et l’autre sur le corridor. Finalement, vers 6 h 30,
tous se levèrent d’un bloc pour l ‘appel au changement de la garde du
matin. Stéphane s’approcha alors du capitaine qui était demeuré en retrait et
lui dit : » Alors, capitaine, où allons-nous aujourd’hui ? »
Celui-ci, le prenant à l’écart, lui dit d’une voix discrète : »Nous
allons avant tout rencontrer l’intendant Boudreau avec votre document. Après,
nous verrons la suite car, pour l’instant, ma mission ne consistait qu’à vous
ramener à celui-ci ». « Et cet intendant Boudreau, quel est son rang
? Quel type de personnage est-ce ? » questionna Stéphane. « Ah,
Stéphane, on voit bien que vous n’êtes pas militaire vous avec toutes vos
questions ! » répliqua le capitaine. « Bon écoutez, l’intendant
Boudreau c’est un peu l’éminence grise du gouverneur Vaudreuil. Quoiqu’avec le
nouvel émissaire du roi et les manigances de l’évêque D’Auteuil, son influence
n’est plus aussi absolue qu’avant. Par contre, je pense qu’il est honnête et
qu’il agit dans les meilleurs intérêts de la couronne et de la colonie. De
toute façon, vous pourrez lui parler, car tout comme vous, il fait partie de la Société du Lys d’Amérique.
Allez, il faut vous habiller, nous devons être chez lui d’ici une heure.
Rencontrons-nous dans la cour de la citadelle d’ici trente minutes ». Sur
ce, le capitaine se dirigea vers la porte donnant sur le corridor et disparût.
Stéphane le
suivit et commença à monter les marches des escaliers menant à l’étage. En
montant celles-ci il songeait à cet intendant Boudreau. Qu‘allait-il pouvoir
répondre si celui-ci le questionnait ? Il était membre de cette fameuse « Société
du Lys d’Amérique ». Au fait, en quoi consistait cette société secrète ?
Toutes ces questions le préoccupaient car si on venait à apprendre qu’il n’en
était pas membre, on douterait alors de sa véritable identité et dieu sait ce
qu’on pourrait aussi penser. Il se résigna alors, dès son premier contact, à
tenter par télépathie d’obtenir des informations sur cette société secrète et de
tenter de devancer les questions de l’intendant. Il s’assit sur son lit et
ferma les yeux dans le but de vider sa conscience et de prédisposer son cerveau
à la rencontre. Au bout d’un certain temps il entendit par la fenêtre la voix
forte du capitaine qui l’appelait. Se levant d’un bon il ramassa ses effets et
descendit l’escalier. Dans la cour intérieure, le capitaine lui
lança : »Bon, vous en mettez du temps à vous préparer. Vous êtes pire
qu’une courtisane de la cour du roi de France ! » Stéphane ne répliqua pas
et commença à marcher à ses côtés.
Jean-Thomas Robichaud
Un jeune homme
dont les vêtements semblaient usés les suivait. »Qui est-ce mon capitaine
? » demanda Stéphane en le désignant. « C’est un acadien nouvellement
arrivé à Québec à la suite de la conquête de sa patrie par les anglais. Il ne
coûte pas cher et nous servira de valet pour l’instant ». Stéphane lui
sourit en lui demandant son nom. « Jean-Thomas
Robichaud messire » répondit l’acadien. Poursuivant leur marche les
trois hommes débouchèrent sur une rue de la basse ville de Québec. Celle-ci
était assez animée à cette heure matinale, les commerçants installant leurs
étals alors que plusieurs passants et familles entières déambulaient. Au
tournant de la rue, ils arrivèrent sur la Place Royale où Stéphane
reconnût d’emblée, pour les avoir aperçus quelquefois, de nombreux bâtiments
ainsi que l’Église Notre-Dame-Des-Victoires. Ils se dirigèrent vers l’immeuble
du fonds à l’entrée duquel on pouvait apercevoir les armoiries de la Nouvelle-France.
Entrant dans le vestibule, le capitaine fit signe à Stéphane
et Jean-Thomas de s’asseoir sur le banc à l’entrée. Il se dirigea par la suite
vers la porte et disparût derrière celle-ci. À travers la porte, Stéphane
entendit sa voix qui réclamait l’intendant Boudreau.
Stéphane, qui
était demeuré seul avec l’acadien Jean-Thomas Robichaud, entama la conversation
avec celui-ci, décidé d’en apprendre le plus possible sur la situation de la
flotte anglaise : »Jean-Thomas, vous êtes d’Acadie, n’est-ce pas
? » » Oui, messire » lui répondit-il. Stéphane ajouta :
« Laissez tomber le « messire » et appelez moi Stéphane tout
simplement, voulez-vous ? » Jean-Thomas, surpris par une telle demande,
hésita en disant : »Heu.... oui, bon, c’est que.... très bien messire
Stéphane ». Celui-ci reprit alors : »Expliquez-moi un peu ce qui
vous a amené à Québec ». Sur ce, Jean-Thomas, qui semblait faire confiance
à Stéphane, débuta son récit.
« Je suis
né le 15 septembre 1730 d’une famille de cinq enfants dans le village de Port
Royal. Mon père, Joseph-Armand Robichaud, était un marchand de bois de cette
région et lui-même un descendant d’une famille du Poitou en France. Nous
vivions assez bien dans notre village et ma famille était même mieux que
l’ensemble de la population vous savez ! Étant l’aîné j’avais commencé depuis
peu à remplacer mon père, qui était vieillissant, dans notre commerce familial.
Je m’étais également fiancé au cours de l’été avec Évangéline Blondeau. Nous
projetions de nous marier au printemps prochain. Au cours de l’été on avait
entendu dire que les anglais avaient envahit le Fort Gaspareaux mais qu’ils
nous laisseraient tranquille. La vie avait repris son cours normal bien que le
maire de notre village faisait patrouiller les environs par la milice. Puis, un
jour d’octobre, alors que je revenais de ma patrouille du matin comme milicien,
j’aperçus au loin des soldats anglais à l’entrée du village. J’eus le réflexe
de me cacher dans la forêt des Aboiteaux, celle-ci longeant le village et la
rivière ». S’arrêtant tout à coup, la voix quelque peu étranglée par
l’émotion, Jean-Thomas reprenait son souffle lorsque Stéphane, fasciné par son
histoire s’exclama : »Et après Jean-Thomas ? » « Et bien je
me réfugiai dans le haut d’un arbre, duquel j’apercevais la Place centrale du village.
Tous les habitants y avaient été réunis, les anglais avaient mis les hommes
d’un côté puis les femmes, les vieillards et les enfants de l’autre. Tout à
coup j’entendis des coups de feu suivis d’une multitude de feux qui
s’allumaient aux quatre coins de notre village. Vous savez c’était un village
de cent cinquante âmes avec les fermes des environs. Donc au moment où les
colonnes de fumée s’élevaient dans le ciel, une première rangée d’habitants
sortit par l’entrée ouest du village. Et l’autre, celle où était regroupée les
hommes, sortit du côté est. Figé dans mon arbre je ne pouvais rien faire que
d’observer au loin, j’étais impuissant. De toute façon qu’est-ce que j’aurais
bien pu faire ? M’élancer avec mon fusil ? Ils étaient cinquante soldats
anglais et ils m’auraient abattu avant même que j’aie franchi 10 mètres ».
Réprimant un sanglot, il ajouta : »Par contre, à un certain moment,
j’aperçus deux hommes sortir des rangs et se mettre à courir dans les champs
dans le sens opposé. Le premier fût abattu après cinq mètres et le second,
blessé par une décharge des mousquets de deux soldats anglais, fût achevé
à coups de baillonettes par ceux-ci et laissé pour mort sur le bas côté du
chemin. Ce jeune homme, vous savez Stéphane, c’était mon plus jeune frère
Édouard. Il n’avait que quinze ans. J’étais immobile dans mon arbre pendant que
mon jeune frère se faisait assassiner et je ne pouvais rien faire ! J’eusse été
courageux que je me serais rué sur les soldats anglais alors que lâchement je
suis resté à l’abri ». Pendant que des larmes coulaient sur les joues,
Stéphane glissa à Jean-Thomas Robichaud: »Ne vous culpabilisez pas ainsi.
Les héros morts en martyrs sont souvent les moins utiles à leur cause. Le vrai
héros est celui qui justement se cache temporairement et rebondit au bon
moment. De toutes façons, vous n’y pouviez rien ».
Après un bref
moment de silence, Jean-Thomas reprit : »Quand les anglais furent
partis, j’ai pu enterrer Édouard et l’autre homme abattu, Siméon Dessureault, à
l’extérieur du village à côté de la Maison Taillefer.
Comme le village n’avait pas complètement brûlé je suis demeuré dans les ruines
du magasin général pendant trois nuits. Puis un jour des hommes de « L’Acadie
Royale » sont venus. Ils étaient cinq et je suis parti avec eux. C’étaient
d’ex-miliciens qui n’avaient pas été capturés et qui vivaient dans la forêt de
Restigouche. Nous étions quelques centaines à vivre là, à proximité des indiens
Micmacs qui nous toléraient, et encerclés par les troupes anglaises du
commandant Murray. Avec l’automne qui arriva, puis l’hiver qui fût très rude,
de nombreux habitants moururent de froid et de faim. Le gibier des forêts
environnantes se faisant rare et la rivière ayant gelé, nous ne pouvions
presque plus nous nourrir. C’est ainsi qu’en janvier de cette année, épuisés
par les privations, une centaine d’entre nous décidâmes de quitter le campement
pour rejoindre la ville de Québec. Nous nous attendions à y retrouver l’armée
du gouverneur et voulions le convaincre de nous aider à reprendre l’initiative
pour chasser les anglais de l’Acadie. J’accompagnai notre représentant, Arthur
Desrosiers, lorsqu’il visita le gouverneur. Celui-ci nous écouta distraitement
et nous référa à l’ambassadeur Choisnel, l’envoyé du roi. Lui-même nous indiqua
que sa majesté le roi de France Louis XIV n’enverrait plus de troupes en Nouvelle-France.
Que nous aurions à prendre en main notre propre destinée ».
Stéphane,
quelque peu médusé par ces dernières paroles lui dit alors: »Aucun de
ces foutus chefs et commandants de parade n’a voulu lever le petit doigt pour
vous ? Mais, c’est incroyable ! » Jean-Thomas, sentant l’intérêt de
Stéphane pour sa cause ajouta : »Bien, il y a eu quand même le
Chevalier de Lévis qui, avec le capitaine De Courcy, se sont activés pour
tenter de lever un régiment d’expédition avec l’aide de quelques miliciens.
Mais pour l’instant leurs efforts ont été vains. Entravés par les intrigues de
la cour du gouverneur et ballotés par la rivalité entre l’ambassadeur Choisnel
et l’intendant Boudreau. Et vous savez, plus le temps passe, plus ce sera
difficile. Les derniers arrivants de l’Acadie m’ont dit que des bateaux anglais
ont mis les voiles avec des centaines d’acadiens à leur bord. Leur destination
serait l’Angleterre ou des contrées plus au Sud comme la Louisiane ».
L’intendant Boudreau
À ces mots,
Stéphane demeurait pensif sur l’issue de tout cela, lorsque son attention fût
détournée par la voix du capitaine qui l’appelait à travers la porte
entrouverte du vestibule. »Attendez-moi ici, Jean-Thomas » fit-il
avant d’entrer dans le bureau de l’intendant Boudreau. Au bout de la pièce, un
homme plutôt frêle se leva et s’approcha de lui. Sa petite taille, contrastant
avec le gabarit du capitaine De Courcy, provoqua un léger sourire chez
Stéphane. Se ressaisissant, il se présenta en se disant que la prudence serait
de mise et l’intendant lui lança : »Bonjour M. Stéphane de La Rochelle , je me présente,
Joseph Boudreau, intendant du roi dans la ville de Québec ». Sur ce, tous
trois s’assirent en anticipant la suite. L’intendant brisa la glace le premier
en mentionnant à Stéphane : »Ainsi donc, mon cher, vous êtes membre
de la Société
du Lys d’Amérique ? » « C’est exact » lui répondit Stéphane.
« Vous êtes de quelle section ? » répliqua l’intendant
Boudreau. »Heu.....de Montréal » balbutia Stéphane qui, pris au
dépourvu et l’esprit encore absorbée par l’histoire de Jean-Thomas, n’avait pu
percer la pensée de l’intendant. Celui-ci, qui semblait prendre un malin
plaisir à questionner Stéphane, en rajouta : »La section de Montréal.
Laissez-moi voir ! C’est bien le bourgmestre De La Vérendrye qui la dirige
n’est-ce pas ? » Sentant le tapis lui glisser sous les pieds, Stéphane ne
pu que répondre : »Je pense que oui, c’est un nom que j’ai entendu.
Quoique je suis nouveau dans cette section». L’intendant, sourcillant, ajouta
une autre couche : « Nouveau ! Et l’on vous confie déjà une
mission qui, à ce qu’on m’a dit, est une mission d’État ! C’est franchement étonnant
! » Cette phrase fût suivi d’un silence lourd de quelques secondes où
Stéphane tentait par tous les moyens de se ressaisir face au dilemme auquel il faisait face :
Les questions de l’intendant étaient-elles vraies ou n’était-ce qu’un piège
tendu pour le démasquer ? Cet intendant, qui à première vue, était favorable à
la cause de la
Nouvelle-France ; de quel côté était-il réellement ?
Alors que Stéphane
s’apprêtait à répondre, l’intendant le devança en lui disant : »Et,
vous avez le code, que dis-je, le mot de passe de la Société ? » Stéphane,
pressentant la question piège se risqua : »Mais, il n’y a pas de mot
de passe, c’est le propre de la
Société du Lys d’Amérique ». Satisfait, l’intendant
Boudreau lui sourit en disant : »C’est bien. C’est très bien mon cher
Stéphane. Alors, examinons ce précieux document que vous transportez et dont le
capitaine De Courcy m’a parlé ». Sentant la sueur lui dégouliner dans le
dos, Stéphane s’approcha de la table, ouvrit la sacoche sous son manteau, et en
retira le parchemin qu’il déroula sur la table.
L’intendant
Boudreau et le capitaine De Courcy, qui lui aussi prenait connaissance pour la
première fois du document, demeuraient silencieux en observant la carte qui y
était dessinée. À un certain moment, Stéphane se risqua : »La croix
sur la carte, il me semble que c’est proche du village de Tadoussac, n’est-ce
pas ? » L’intendant Boudreau, qui fixait la carte, lui
répondit : »Oui, en effet, c’est à Tadoussac. Il me semble également
que ce soit bien l’écriture de Mathurin Gagnon. Qu’en pensez-vous capitaine
? » Celui-ci ne répondit pas et l’intendant continua : »Oui,
c’est bien son écriture, et ceci n’est pas un faux. Je me souviens très bien
que Mathurin écrivait de cette façon. Maintenant, la question : Qu’est-ce
qui peut bien avoir été caché à cet endroit marqué d’un X ? Mathurin était bien
membre de notre Société du Lys d’Amérique. Mais il était toujours demeuré un
peu en marge de celle-ci. Coureur des bois, représentant du roi et découvreur
de nouvelles terres avec Des Groseillers, il était aussi un peu un négociant et
un commerçant aux moeurs douteuses. Je l’ai longtemps soupçonné d’avoir
détourné des royautés de la couronne perçues sur la traite des fourrures. Sa
mystérieuse disparition il y a quelques mois avec l’arrivée de la flotte
anglaise en Acadie n’avait fait que renforcer mes soupçons à son égard. Hum !
Il se pourrait que cela soit sa fortune mal acquise qu’il aurait enfouie.
Remarquez qu’on en aurait bien besoin pour renflouer quelque peu nos coffres !
Mais alors, pourquoi cette mention sur la carte : « Ainsi la Nouvelle-France
restera à jamais française ». Cela ne colle pas vraiment au
personnage ». Le capitaine De Courcy se sentant obligé d’intervenir,
lança : »Bon... bien Joseph, ce document n’est peut-être qu’un faux
après tout. Quelqu’un aura inventé ce parchemin pour monter une histoire tout
simplement. Peut-être même que... ». L’intendant Boudreau l’interrompit et
continua de sa voix posée : »Non. Non Olivier. Ce parchemin est
authentique. Il a bien été écrit par Mathurin, mais qu’est-ce qu’il y a là-bas,
près de Tadoussac; il faudrait aller voir. De plus, comment ce parchemin est-il
arrivé dans les mains de la
Société du Lys d’Amérique ? C’est un autre mystère ».
« Quelques mystères mais au moins une certitude, i.e. il faudra aller
voir » ajouta Stéphane. « Oui, en effet, mon cher Stéphane » lui
fit en écho l’intendant avec un sourire. Stéphane, qui avait anticipé la réplique,
lui sourit également en ajoutant : »Monsieur Boudreau je suis l’homme
qu’il vous faut pour aller à Tadoussac ». Au même moment des voix se
firent entendre à l’extérieur, le bruit se rapprochant de plus en plus, jusqu’à
ce que quelqu’un fasse irruption dans le bureau de l’intendant.
« Sire il
faut que vous veniez voir. La garde du roi vient d’appréhender le meurtrier de
l’hôtelier de la basse ville avec son complice, un espion à la solde des
anglais ! » Sur ce, l’intendant, le capitaine et Stéphane sortirent en
trombe de l’immeuble. À trois maisons de là était rassemblée une foule compacte
d’environ cinquante personnes qui débordait dans la rue et les différents
espaces publics. Pêle-mêle, les badauds et les commerçants des environs s’y
étaient rassemblés. Une clameur s’éleva
progressivement : »Assassins », « Traîtres » étaient
les mots lancés à l’endroit des deux hommes qu’on exhibaient sur la place
publique, au-dessus d’une plate-forme de bois construite à la hâte juste en
face de la prison. S’avançant à travers cette foule compacte, l’intendant
apostropha l’un des soldats qui était de garde :
-
»Antoine, de quoi s’agit-il ? »
-
»Messire Boudreau, la garde du roi a capturé
l’assassin de l’hôtelier de la basse ville. Il s’agirait d’un dénommé Eugène
Sansfaçon. Et apparemment, son complice également a été capturé. Un certain
Georges Siwi, qui était à la solde des anglais pour espionner nos
fortifications ».
-
»Où ont-ils été capturés ?» continua
l’intendant.
-
»Eugène était caché dans les bois et Siwi était
plus loin. On l’a surpris au pied de la citadelle hier, après la tombée de la
nuit »; répondit le soldat.
-
»Et comment sait-on que ce sont eux les
meurtriers de l’hôtelier ? »
-
« Ah, çà il faudra que vous posiez la
question au lieutenant De Villiers. Tenez, il est là-bas, à côté des deux
soldats » fit celui-ci en désignant au loin un homme très grand et qui
avait fière allure.
-
« Merci Antoine. Allez, suivez moi »
dit l’intendant Boudreau à l’intention de Stéphane et du capitaine tout en se
frayant un passage à travers la foule.
-
« Bonjour lieutenant » fit l’intendant
Boudreau lorsqu’il eût rejoint le groupe de soldats désignés.
-
« Bonjour messire. À qui ai-je l’honneur
? » répondit le lieutenant avec un air hautain.
-
« Je suis l’intendant Joseph Boudreau et
je voudrais pouvoir interroger brièvement les deux prisonniers, si vous n’y
voyez pas d’inconvénient» répondit celui-ci, non sans avoir été quelque peu
surpris par l’attitude du lieutenant.
Le lieutenant,
qui était passé d’un air hautain à un air méprisable, lui répondit d’un ton sec : »Il
n’en est pas question ! Tout intendant que vous êtes, il s’agit avant tout de
la capture d’un espion anglais qui relève de l’armée de sa majesté le roi de
France ». »Et bien, on devrait pouvoir s’arranger avec moi alors ! »
claironna le capitaine De Courcy qui était resté en retrait et n’avait pas été
aperçu par le lieutenant. Il s’avança donc vers celui-ci en repoussant vers
l’arrière sa tunique qui laissait entrevoir son grade militaire. Il s’adressa
au lieutenant qui avait pali quelque peu : »Alors lieutenant, je me
présente, capitaine Olivier De Courcy. Je désire interroger les prisonniers
avec mes deux collègues ici présents ». Réprimant sa stupeur, le
lieutenant se renfrogna et demanda d’une voix brisée à deux de ses soldats
d’amener les prisonniers à l’intérieur de l’édifice. Le capitaine De Courcy,
triomphant comme toujours dans ces situations, s’y dirigea précédé de
l’intendant et de Stéphane, qui ne pouvait réprimer un sourire face à la moue
du capitaine.
Les deux
prisonniers, fers aux pieds, étaient assis chacun sur une chaise. Un soldat,
montant la garde était posté de chaque côté. L’intendant Boudreau s’approcha et
s’installa sur la chaise leur faisant face. S’adressant à celui situé à sa
gauche il lui dit : »Quel est votre nom mon brave ? » L’homme à
qui il s’était adressé semblait complètement perdu. Il était sale, de la bave
lui sortait de la bouche, son regard était fuyant et il avait des tics nerveux
qui lui faisait passer continuellement sa main dans ses cheveux. D’une voix
gutturale, il répondit « Eu...gène ». L’intendant poursuivit : » Où
habitez-vous ? » Après une brève pause, Eugène Sanfaçon répondit
nerveusement : »Avec maman......ferme Charlesbourg... ». L’intendant
continua : »Et vous connaissiez l’hôtelier De Repentigny ? » »Oui
! Ami de maman ! » s’exclama alors Eugène en poussant un cri de joie à la
fin de sa phrase. Portant son attention vers Georges Siwi, l’intendant lui
dit : »Ainsi vous êtes un espion à la solde des anglais ? »
Celui-ci répliqua : »Non, je ne suis ni à la solde des anglais, ni à
la solde de personne. Je suis de la nation Wendake et je ….» L’intendant
Boudreau lui coupa la parole : »Vous n’êtes donc pas un sujet de sa
majesté le roi de France ? » Georges Siwi s’apprêta à répliquer puis se
retint et le silence se réinstalla dans la pièce.
Stéphane
intervint en disant à Georges Siwi : »Quoique vous fassiez aux pieds
des fortifications, votre châtiment ne pourra être pire que vous parliez ou
non. Dîtes-nous donc alors la vérité. » Georges Siwi, surpris par cette
intervention répliqua : »J’échangeais des peaux de castor contre de
l’eau de feu que me fournit vos bons soldats de la milice ». Piqué au vif
par cette réponse, l’intendant Boudreau s’écria d’un air menaçant: »Quoi
! Donnez-moi les noms de ces miliciens ! » Georges Siwi se referma
aussitôt comme une huître et après quelques instants l’intendant se leva. En
passant la porte, il marmonna à l’intention du capitaine et de Stéphane : »Suivez-moi
messieurs ». Tous trois sortirent et lorsqu’ils furent à l’écart dans la
rue l’intendant se retourna vers le capitaine en lui disant : »Bon,
je dois me rendre auprès de l’évêque d’Auteuil. J’ai des choses à lui dire. On
se verra demain soir au château du gouverneur. Il donne une petite fête en l’honneur
de sa nouvelle courtisane dont j’ai oublié le nom. Je pense que c’est aussi une
fête pour oublier les malheurs qui accablent la colonie. » Stéphane
l’interpela : »Mais monsieur Boudreau les deux hommes qu’on vient de
voir que va-t-il leur arriver ? » L’intendant, prenant une grande
respiration lui répondit: « Ils vont certainement être pendus cette
semaine. Le gouverneur Vaudreuil et Choisnel vont en faire une exécution
publique à laquelle nos bons concitoyens de la ville de Québec, telles des
brebis, se feront un plaisir d’assister en grand nombre ». Stéphane se
reprit : »Mais monsieur Boudreau vous avez bien vu qu’ils n’ont rien
à voir avec les crimes qu’on leur reproche. Eugène Sansfaçon est un déficient
intellec.... heu, je veux dire un....simple d’esprit ! Quant à Georges Siwi, c’est
peut être un trafiquant, mais çà n’en fait pas pour autant un espion à la solde
des anglais ! »
L’intendant et
le capitaine, surpris par cette diatribe de Stéphane, l’observèrent en silence.
L’intendant planta son regard dans ses yeux et lui dit : »Mon cher
Stéphane, vous me semblez définitivement plus perspicace que la moyenne des
autres membres de la Société
du Lys d’Amérique. Par contre, vous devrez apprendre à vous retenir quelque peu
si vous voulez survivre ici. Bien sûr que ces deux hommes ne sont pas coupables
! Eugène Sanfaçon je connaissais très bien son père Théodore qui était un
agriculteur de Charlesbourg. Eugène lui-même je le connais également un peu et
il ne m’apparait pas avoir été capable de commettre le meurtre de l’hôtelier.
Quant à l’indien Georges Siwi c’est un autre cas. Effectivement il n’est peut-être
qu’un simple contrebandier innocent du meurtre dont l’accuse. Par contre nous
vivons une période trouble. La
France nous a lâché même si personne ici ne veut l’admettre.
La flotte anglaise se dirige sur nous depuis le Golfe du St-Laurent. Nos
finances sont à sec et le gouverneur est indécis avec tous ces personnages de
la cour qui usent de leur influence comme si nous étions à Versailles. Donc la
population des canadiens, du moins leurs notables, s’en inquiète. Et cela
pourrait leur donner de bien mauvaises idées par rapport au pouvoir de sa
majesté. Des idées semblables à celles du Sieur DesGroseillers par exemple.
Donc une exécution publique de deux ennemis bien identifiés de la colonie, i.e.
l’assassin et l’espion, cela calmera les esprits pour un certain temps ». Sur
ces paroles il s’éloigna, laissant Stéphane bouche bée et le capitaine à ses
côtés.
Ceux-ci
retournèrent donc à la citadelle en marchant à travers les rues de la Basse-Ville
de Québec. Arrivés à l’entrée de la citadelle, ils croisèrent Jean-Thomas qui
les attendait. Le capitaine dit alors à Stéphane : » Bon, ce n’est
pas tout mais moi j’ai des choses à faire. Je vous laisse avec Jean-Thomas et
on se voit au souper dans la salle des officiers ». Stéphane, seul avec
Jean-Thomas réfléchit longtemps à la situation des deux « innocents »
qui allaient être pendus. Puis, Jean-Thomas lui glissa : »Messire...
heu.... Stéphane, j’aurais une faveur à vous demander ». Stéphane se
sortit de sa torpeur »De quoi s’agit-il Jean-Thomas
? » « J’aimerais aller voir ma soeur qui travaille à l’auberge
« Le Cochon perdu » dans la
Basse Ville. Pae contre, je ne peux quitter la citadelle sans
être accompagné d’un officier ». Stéphane s’exclama : « Mais je
ne suis pas un officier ! » »Oui je sais. Mais les soldats de la
citadelle ont entendu parler de vous par le capitaine. C’est comme si vous en
étiez un pour eux » répliqua Jean-Thomas. Un peu perplexe face à ces
propos et l’ampleur de sa « renommée », Stéphane répondit
simplement : »Bon, ok, allons-y ».
L’exécution publique
Descendant vers la Basse ville, au détour d’une
rue, ils aperçurent au loin un écriteau suspendu sur un mur avec la
mention »Le cochon perdu ». Jean-Thomas dit alors à Stéphane : »Attendez
moi ici, je n’en ai que pour quelques instants ». Stéphane s’assit donc
sur le bord de la marche qui donnait sur la rue et attendit Jean-Thomas. L’auberge
apparaissait à première vue bien tenue quoiqu’on pouvait y entendre de nombreux
bruits et éclats de voix. Soudainement, Stéphane entendit des bruits de voix se
rapprocher de la porte, de plus en plus forts jusqu’à ce que quelqu’un fût
projeté violemment à travers celle-ci pour chuter lourdement sur le pavé de la
rue. Il se leva alors d’un trait et porta secours à Jean-Thomas qui était
étendue sur la chaussée et tentait péniblement de se relever. Sortant de la
porte, un homme de forte carrure l’invectivait, le traitant de vermine et de
fainéant. En retrait de l’encablure de la porte, Stéphane distinguait la
silhouette d’une jeune fille. Jean-Thomas s’adressa à l’homme en lui
disant : »Ne touche jamais à un cheveux de ma soeur, sinon j’aurai ta
peau ». Piqué au vif par cette remarque, l’homme se jeta sur Jean-Thomas
en le rouant de coups de poings et de pieds. Stéphane intervint en prenant l’homme
par les épaules et il le repoussa alors violemment vers le mur d’entrée de
l’auberge. Celui-ci se releva d’un bond et ramassa une fourche qui était
adossée sur le rebord de la fenêtre. Tournant sa colère vers Stéphane, il fonça
vers lui avec la fourche prêt à le transpercer avec les pointes de celle-ci.
Stéphane, qui avait malgré tout conservé son sang-froid, se tourna légèrement
sur le côté, et d’un coup de pieds sec et précis fit voler la fourche dans les
airs. Prenant de surprise son agresseur, il introduisit son pied sous le genou
de celui-ci et le fit basculer par-dessus son épaule, tel un judoka. Tombant au
sol avec lui, il sentit la tête de son adversaire se frapper sur une pierre du
pavé. L’homme perdit connaissance sur le coup. Craignant l’intervention de la
milice, Jean-Thomas prit Stéphane par le bras en lui disant : »Vite
sauvons-nous ! » Ne sachant que faire Stéphane se mit à courir à sa suite.
Au tournant de la rue, il se retourna pour apercevoir l’homme étendu au sol
alors que des clients de l’auberge se précipitaient à son secours.
Ayant couru au
travers des dédales de plusieurs rues, Stéphane et Jean-Thomas s’arrêtèrent au
pied de la colline menant à la citadelle. Stéphane s’adressa alors à
Jean-Thomas : »Mais, Jean-Thomas, que c’est-il passé ? »
Celui-ci, avec une colère contenu lui répondit : »C’est cet
aubergiste, Auguste Chênevert, il se croit tout permis et tourne autour de ma
soeur cadette, Florence. Je ne sais comment vous remercier de m’avoir secouru
et sauvé des griffes de cet enragé. Vous êtes définitivement très fort au
combat. D’ailleurs je n’ai jamais vu quelqu’un se battre de votre façon.
C’est.... particulier ». Stéphane lui sourit et répondit : »Oui
en effet c’est particulier ».
Les deux hommes
arrivèrent à la garnison à la brunante. Jean-Thomas prit son chemin vers les
écuries et les baraques des « serviteurs » de l’armée. Stéphane se
dirigea alors vers la cuisine des officiers. S’asseyant à côté du capitaine De
Courcy, celui-ci lui lança : »Allez Stéphane reprenez des forces car
demain sera une journée chargée. Et vous partez le lendemain pour votre
expédition vers Tadoussac ». Stéphane, surpris par cette annonce, le
regarda d’un air dubitatif en lui disant : »Vous venez avec moi capitaine
? » Son interlocuteur lui répondit : »Et que non, l’intendant
Boudreau me veut avec lui par les temps qui courent. Il se passe définitivement
de drôles de choses à Québec actuellement. Mangez et allez-vous reposer car
vous en aurez bien besoin. » Stéphane, songeant aux paroles du capitaine
et à son altercation de l’après-midi avec l’aubergiste, se dépêcha de finir son
repas et monta précipitamment se coucher. De sa fenêtre il entendait au loin les
bruits du fleuve et le vent qui sifflait dans l’enceinte de la citadelle.
Le lendemain
matin, Stéphane aborda le capitaine au déjeuner : »Alors capitaine,
cette journée chargée elle commence par qui ou par quoi ? » Celui-ci, d’un
ton bourru comme d’habitude, lui répondit : »L’intendant Boudreau
veut que nous voyions l’évêque D’Auteuil. Donc je vous retrouve à la porte de
la citadelle dans une heure. Stéphane compléta son déjeuner et après être passé
voir Jean-Thomas attendit le capitaine à la porte d’entrée de la citadelle.
Celui-ci arriva peu de temps après et tous deux partirent vers l’évêché de
Québec. Descendant les rues de Québec vers le couvent des Ursulines, il sembla
à Stéphane que les rues de la haute ville étaient encore plus animées que
d’habitude. S’adressant au capitaine De Courcy, il questionna: »Capitaine,
qu’allons-nous faire chez cet évêque D’Auteuil ? » Celui-ci levant les
yeux au ciel s’exclama : »Bon dieu que j’aimerais bien le savoir ! Le
commissaire de l’intendant Boudreau m’a simplement remis ce billet hier,
m’indiquant l’heure de la rencontre. Chose certaine, ceci n’augure rien de bon
car cet évêque D’Auteuil a le caractère d’une vipère ».
Le capitaine
venait à peine de terminer ses paroles que, débouchant sur la Place d’Youville, ils
aperçurent une foule d’une cinquantaine de personnes qui s’y étaient
rassemblés. Au bout de la Place ,
adossé à un mur sur une structure en bois surélevée, des ouvriers s’affairaient
à des travaux. S’arrêtant, les deux hommes observèrent la scène quand tout à
coup Stéphane réalisa ce qui allait se passer : on allait pendre les deux
prisonniers qu’il avait vus le jour précédant. Au fil du temps, la foule se fit
plus nombreuse et bientôt plus d’une centaine d’habitants étaient rassemblés.
Soudainement un murmure se fit entendre dans la foule, suivit d’un roulement de
tambour. Au loin, à travers la porte d’un bâtiment, Stéphane distingua une
colonne de quatre soldats qui s’avançaient; suivie des deux prisonniers, du
bourreau au visage masqué et de quatre autres soldats. Ils se dirigèrent vers
le bas de l’échafaud puis Stéphane aperçût un officier monter les escaliers
suivit des deux prisonniers, chacun encadré par deux soldats. Les prisonniers,
fers aux pieds et mains attachées derrière le dos, étaient complètement
différents. Georges Siwi semblait détaché, presque serein et se voyant
probablement comme un martyr qui mourrait pour son peuple. Quant à Eugène
Sansfaçon, il était visiblement terrifié par toute cette mise en scène et son
visage dégageait une agitation grotesque. Lorsque les deux prisonniers furent
mis face à la foule, des voix s’élevèrent d’un peu
partout : »Traîtres ! Assassins ! Qu’on les pende et qu’ils aillent
en enfer ! ». Stéphane, écoutant cette clameur et sachant de ce qu’il en
était réellement des deux individus ne pu se retenir de
marmonner : »Bande de crétins, si vous saviez tel un troupeau comment
vous vous faites berner. L’instinct carnassier propre au règne animal vous
endormira donc tous face au sacrifice de ces deux innocents ! »
Puis, après un
autre roulement de tambour, l’officier s’avança au centre de l’échafaud et se
mit à lire une déclaration à la foule rassemblée : »Par ordre du
gouverneur, en l’an de grâce 1758, les individus Georges Siwi et Eugène
Sansfaçon ont été reconnus coupables de meurtre et de collaboration avec
l’ennemi anglais. Par conséquent, ils seront pendus jusqu’à ce que mort
s’ensuive. Puisse Dieu leur venir en aide ». Sur ce, les deux hommes
furent amenés à l’avant de l’échafaud et le bourreau leur passa la corde autour
du cou. Se retirant vers l’arrière, il tira sur une première corde et Georges
Siwi tomba en premier dans le trou; le choc lui brisant le cou en un craquement
sec. S’exécutant rapidement, le bourreau tira sur la deuxième corde et Eugène
Sanfaçon tomba à son tour. Par contre, il ne mourra pas sur le coup. Étant trop
agité, les mouvements de son corps avait fait en sorte que sa nuque ne se brise
pas au choc du vide. Il fût plutôt étranglé par la corde et perdit connaissance
après une dizaine de secondes, non sans avoir râlé et gémi, ce qui jeta une
douche froide sur les ardeurs de la foule. Finalement, au bout d’une bonne
minute, les deux corps pendant dans le vide, l’officier annonça à la
foule : »Le châtiment a été donné ». Celle-ci commença alors à
se disperser pendant que le bourreau et ses aides détachèrent les corps des
deux malheureux pour les déposer dans une charrette. Resté silencieux, le
capitaine De Courcy confia à Stéphane : »Et voilà comment on endort pour
un moment la sourde colère de la population des canadiens. Mais elle est encore
là cette colère du peuple et elle rejaillira lorsque les privations et les autres
efforts de guerre mal canalisés auront repris le dessus ». Sur ce, il prit
Stéphane par le bras et tous deux s’engagèrent par la rue St-Louis.
L’évêque d’Auteuil
Arrivés au
couvent des Ursulines, bel édifice pour l’époque, Stéphane et le capitaine De
Courcy se dirigèrent vers une porte de côté en pénétrèrent dans l’enceinte. La
cour intérieure, très éclairée en cet après midi d’automne, dégageait un
certain recueillement. Au fond de celle-ci on pouvait apercevoir le cadran
solaire sur les murs blancs. Un homme vêtu de noir s’approcha d’eux. Il avait cette
démarche feutrée que Stéphane avait plusieurs fois remarquée chez les
ecclésiastiques. Fussent-ils catholiques, protestants ou musulmans, ils avaient
tous le geste lent et cet air presque serein qui leur donnait une attitude de
détachement. « Bonjour mon père » fit le capitaine. »Bonjour
messieurs à qui ai-je l’honneur ? » répondit celui-ci. « Je suis le
capitaine Olivier de Courcy et voici monsieur Stéphane De la Rochelle. Nous
devons rencontrer l’évêque D’Auteuil » enchaina le capitaine.
« Parfait, suivez-moi messieurs » répondit-il.
Tous trois
entrèrent par la porte qui était située au fond de la cour et, après quelques
corridors, ils arrivèrent dans l’enceinte d’une chambre plus vaste; éclairée
par deux longues fenêtres et agrémentée de quelques dorures et peintures
chrétiennes. Désignant deux sièges, l’homme d’église indiqua à Stéphane et au
capitaine de s’asseoir. Puis, il disparût derrière une porte qu’il referma
aussitôt. Observant la pièce où ils étaient le capitaine s’exclama au bout de
quelques instants : »Diable que çà sent le curé ici ! »
Stéphane, qui n’avait pas vu venir la remarque, s’esclaffa pris d’un fou rire
incontrôlable. C’est dans cette ambiance que les deux attendirent et, au bout
d’une trentaine de minutes, la porte s’entrouvrit. L’homme qui les avait
accueilli leur fit signe d’entrer. La pièce suivante, qui faisait office de
bureau pour l’évêque D’Auteuil, était vaste et bien éclairée. Les fenêtres
s’ouvrant vers la basse ville et plus loin le fleuve. Çà et là, on pouvait
toutefois remarquer certaines touches de luxe : un vase stylisé, quelques
dorures, une immense peinture du christ sur la croix. Se levant de son fauteuil
à la vue de ses visiteurs, l’évêque
D’Auteuil s’approcha du capitaine en lui disant : »Bonjour capitaine
De Courcy. Votre voyage s’est bien déroulé ? » Sur ce, le capitaine s’agenouilla
face à l’évêque, baisant sa bague en signe de respect. Se retournant vers
Stéphane, l’évêque lui lança : »Vous devez être monsieur De la Rochelle ? À ce qu’on m’a
dit, vous transportez de précieux secrets ». Stéphane, pour préserver les
apparences, s’agenouilla également en répétant du mieux qu’il pouvait le rituel
du capitaine.
Tous trois
s’assirent en s’observant mutuellement. Au bout d’une dizaine de secondes,
l’évêque brisa le silence en disant : » Olivier ce voyage aux
Trois-Rivières a-t-il été fructueux ? Le Gouverneur Vaudreuil et l’intendant
Boudreau semblaient fonder de grands espoirs ». Le capitaine, pâlissant
quelque peu, se contenta de balbutier : »Oui.... heu.....je pense
que.... ce marquis De La Sablonnière
n’est pas évident vous savez ». L’évêque, qui apparaissait comme un
redoutable personnage, esquissa un bref sourire en disant : »Bon....
nous verrons certainement tout cela ce soir à la fête du gouverneur. Vous y
serez j’espère ? » Ce à quoi le capitaine répondit par un « bien
sûr » plutôt bref. Tournant son regard vers Stéphane, l’évêque lui
dit : »Monsieur De La
Rochelle , pour votre expédition vers Tadoussac, vous aurez
tout notre soutien tant auprès du gouverneur que pour son déroulement. D’ailleurs
un membre de notre congrégation, le frère Siméon, se joindra à vous. C’est un
jeune religieux très au fait de la région et de la paroisse de Tadoussac. Il
vous guidera ». Stéphane, secoué d’apprendre que toute son histoire et son
projet d’expédition étaient déjà connus de l’évêque
bredouilla : »Mais votre éminence nous avons prévu retenir les
services d’un guide coureur des bois. Puis il faudra marcher et se déplacer en
canot avec.... », l’évêque d’Auteuil lui coupant délicatement la
parole : »Très bien. Très bien monsieur De La Rochelle , mais vous savez
en ces temps plus qu’incertains, un guide de plus fût-il spirituel, vous sera d’une
aide précieuse. Vous savez, frère Siméon est en excellente santé et il est
habitué aux durs travaux physiques. Par ailleurs, nous en reparlerons également
à..... ». Au même moment, la s’ouvrit et un homme également vêtu de noir
entra. L’évêque s’exclama à ses hôtes : »Le voici justement ! Frère
Siméon, entrez ». Celui-ci franchit donc la porte et Stéphane, au premier
coup d’œil, eut l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. De forte stature
l’homme s’avança, sa main tendue se refermant sur celle de Stéphane avec
fermeté. Plantant son regard dans le sien, celui-ci se concentra pour tenter de
prendre contact avec son esprit. »Ainsi donc, frère Siméon, vous allez
nous servir de guide....spirituel » dit Stéphane à l’intention du jeune
religieux d’un air détaché. Il observait également l’évêque D’Auteuil du coin
de l’oeil. Celui-ci semblait s’être légèrement mordu la lèvre en entendant
Stéphane parler. »Heu.....oui bon.... si c’est ce que son éminence souhaite »
répondit le frère Siméon; un peu désarçonné par la remarque de Stéphane. Après
un bref silence flottant, le capitaine De Courcy intervint également: »Tout
çà est très bien mais votre éminence nous devons vous quitter car nous
rencontrons justement l’intendant Boudreau avant la fête du gouverneur. Donc, et
monsieur...heu... curé Siméon … nous allons prendre congé de vous. »
L’évêque D’Auteuil ajouta avec un air sardonique : »Bien messieurs,
je comprends que nous nous reverrons donc ce soir. Frère Siméon sera présent à
l’aube demain à la citadelle ». Sur ces paroles, le capitaine et Stéphane,
qui fixait encore le frère Siméon, se retirèrent et se retrouvèrent au bout de
quelques minutes dans l’enceinte extérieure, éclairée par le soleil de
l’après-midi.
Marchant sur les
pavés au milieu des charrettes, des chevaux et de la foule des passants, ils se
dirigeaient vers la maison de l’intendant Boudreau lorsque Stéphane s’exclama : »Ah
bon sang est-ce que çà pourrait être lui ? » Sursautant, le capitaine lui
dit : »Qu’y a-t-il mon cher ? » Stéphane enchaîna: »
Ce frère Siméon il me semblait l’avoir déjà vu quelque part. Je pense que
c’était lui que j’ai aperçu au loin après notre traversée de l’île de
Montréal ». Le capitaine, doutant de l’affirmation, répliqua : »Mon
cher vous me semblez quelque peu fatigué pour lancer de telles idées. Détendez-vous
car votre expédition ne sera pas de tout repos ». À ces paroles, avec le
soleil qui baissait, tous deux arrivèrent à la maison de l’intendant Boudreau.
C’était une maison somme toute modeste mais probablement confortable pour
l’époque avec son toit en mansarde. Une jeune fille vint répondre et fit entrer
le capitaine ainsi que Stéphane dans un petit salon. Après quelques instants
l’intendant Boudreau arriva. Il était accompagné de son épouse et de ses deux
filles, ce qui le rendit plus sympathique aux yeux de Stéphane que lors de leur
premier contact. « Bonjour messieurs » dit-il en s’adressant à
Stéphane et au capitaine. Celui-ci intervint immédiatement en
disant : »Joseph ! Cet évêque D’Auteuil était déjà au courant pour
l’expédition. Il veut même qu’un curé, le frère Simon, euh.... Siméon, y
participe. Il m’a aussi questionné sur ce marquis De La Sablonière aux forges.
Cette vipère semble être au courant de tout ! » L’intendant Boudreau, qui
avait sourcillé en entendant le nom du frère Siméon, intervint : « Que
veux-tu Olivier ? Ce D’Auteuil a une telle influence avec l’ambassadeur
Choisnel auprès du gouverneur Vaudreuil. Nous n’aurons pas le choix pour
l’expédition à Tadoussac d’ajouter son protégé. Par contre, en ce qui concerne
le marquis De La
Sablonnière je comprends que tu n’as pas réussi à le
convaincre d’augmenter sa production de canons et de délaisser sa production de
chaudrons ». Le capitaine, un peu exaspéré répliqua : « Que
veux-tu, il n’a rien voulu entendre ! Il m’a dit qu’il manquait de main
d’œuvre, puis que les ouvriers et la population locale ne supportent pas les
nouvelles taxes du roi. » L’intendant Boudreau se redressa et lui
souffla : »Ce marquis toujours aussi noble en apparence. Qui sait
s’il ne vend pas son excédent de production des Forges sans nous le dire ?
Enfin, c’est probablement là un autre signe de la précarité de la colonie. C’est
du chacun pour soi. » Puis il ajouta : » Maintenant, dirigeons-nous
vers la maison du gouverneur. Avant la fête de ce soir il souhaite me
rencontrer avec Choisnel et d’Auteuil au sujet de l’expédition à Tadoussac. »
La cour du Gouverneur
Tous trois
partirent donc en direction de la maison du gouverneur qui était située sur la
haute ville. À leur arrivée, ils furent accueillis par deux soldats qui
montaient la garde à l’entrée de la cour intérieure. La maison, loin d’être un
château de la noblesse française, était quand même de bonne dimension. Il surplombait
le Cap Diamant situé au dessus de la basse ville avec le fleuve, la rive sud et
l’Ile d ‘Orléans au loin. À la vue du capitaine, les deux soldats se
mirent au garde à vous, ce qui ne manqua pas de réjouir celui-ci et de faire
sourire l’intendant Boudreau. En entrant dans la cour extérieure inondée de
soleil, ils furent accueillis par l’évêque D’Auteuil qui était entouré de deux
personnages inconnus de Stéphane. L’évêque d’Auteuil, portant cape et chapeau, les
présenta donc avec son style de prince de l’église : »Bonjour Messieurs,
je vous présente l’ambassadeur Paul Choisnel et le bourgmestre Henri
Pontbriand. Voici donc nos invités d’honneur à cette fête du gouverneur, soient
monsieur l’intendant Joseph Boudreau qu’on avait pas vu ici depuis des lunes,
le capitaine Olivier De Courcy qui nous revient de sa mission aux
Trois-Rivières ainsi que monsieur Stéphane De La Rochelle; nouveau venu aux
origines...euh….inconnues. » À ces paroles qui s’apparentaient à trois
coups de poignards, tous se saluèrent non sans quelques grincements de dents.
Au loin,
Stéphane pouvait entendre à travers la porte arrière de la maison du gouverneur,
une musique diffuse de violons et de violoncelles. Des valets et serveuses
vaquaient aux derniers préparatifs, transportant des paniers de légumes,
des nappes, des bouteilles. Au dessus d’une des quatre cheminées s’élevait de
la fumée, laissant supposer que le repas se préparait. Différents invités commençaient
à arriver, certains accompagnés de leurs épouses, d’autres en groupe d’hommes
de trois ou quatre. Évidemment, les hommes étaient en majorité et se
regroupaient en petits groupes dans l’enceinte de la cour intérieure pendant
que les femmes se regroupaient sous la véranda. La plupart de celles-ci étaient
vêtues élégamment, quoiqu’il était difficile pour Stéphane de l’apprécier
compte tenu qu’il s’agissait de son premier contact avec la mode féminine de
cette époque. Il constatait par contre que pour beaucoup d’entre elles, les
vêtements semblaient assez lourds à porter en cette chaude journée de fin
d’été. Par ailleurs, il constata que deux ou trois femmes plus jeunes portaient
une robe légèrement au-dessus du pied, laissant entrevoir à l’occasion un début
de mollet. Bien que peu visible à première vue, ceci lui apparût comme un léger
pied de nez aux moeurs assez strictes de l’époque. Il se plût à s’imaginer
qu’il pouvait s’agir de courtisanes inspirées de la métropole française. L’ensemble
de la scène dégageait à la fois une impression de « garden party »
relaxe et provincial avec des relents de mini-cour royale européenne. La suite
du dîner s’annonçait somme toute assez intéressante.
Absorbé par ses
pensées, Stéphane n’écoutait que distraitement les échanges de son groupe
lorsque le silence se fit parmi eux. Tous se tournèrent vers la porte d’où
sortit un homme précédé par deux autres. Manifestement il s’agissait du
Gouverneur Vaudreuil. Personnage de bonne prestance, il se dirigea vers un
groupe d’hommes plus éloigné dans le coin de la cour intérieure alors qu’un de
ceux qui l’accompagnait se dirigea immédiatement vers le groupe de Stéphane.
L’homme, de petite taille, au crane dégarni était nerveux et se
présenta tout de go : »Bonjour messieurs Choisnel, Pontbriand et
Boudreau ainsi que votre éminence, monseigneur d’Auteuil ». Puis, se
tournant vers Stéphane et le capitaine De Courcy : »Bonjour
messieurs, je suis Philippe De Bretonvilliers, aide de camps du Gouverneur. À
qui ai-je l’honneur ? » Le capitaine intervint aussitôt : »Je
suis le capitaine De Courcy et voici M. Stéphane De La Rochelle ». L’aide
de camp reprit aussitôt : Ah, donc c’est vous monsieur De La Rochelle ! En passant, le
gouverneur est d’accord pour l’expédition à Tadoussac. Bien que, selon ce que
M. l’intendant Boudreau nous a dit, nous ne sachions pas tout à fait ce que
nous y trouverons. Le trésor de Mathurin Gagnon ou bien quelques babioles sans
intérêt. Ce qui serait encore un coup monté de celui-ci ! Enfin, monsieur
Boudreau, avec cette expédition sachez que vous mettez en gage les derniers
crédits qu’il vous reste auprès du gouverneur. Surtout compte tenu de vos
éclats des derniers mois et de votre dispute publique bien inutile avec le marquis
de Montcalm ». Puis, se tournant vers Stéphane, il ajouta : »Vous
aurez deux soldats de la garde rapprochée du gouverneur pour vous accompagner.
Qui d’autre sera présent ? ». L’intendant Boudreau, dont la figure s’était
empourprée, répliqua : » Un coureur des bois et un indien pisteur seront
également présents pour s’occuper des canots ». L’évêque d’Auteuil glissa : »Et
l’un de nos fidèles serviteurs y sera également. C’est le frère Siméon. Il doit
également se rendre à Tadoussac pour une affaire urgente ». L’aide de
camps, un peu surpris par cette dernière remarque, termina : « Monsieur
De La Rochelle ,
je vous souhaite bonne chance et ne traînez pas trop. Avec la flotte anglaise
qui se dirige vers le Golfe et les meurtres des dernières semaines à Québec,
nous aurions certainement mieux à faire que de rechercher les supposés trésors
de Mathurin Gagnon ». Avant de s’éloigner, il se retourna vers le capitaine
De Courcy : »Quant à vous capitaine, comment a été votre mission
auprès du marquis De La
Sablonnière aux forges à Trois-Rivières ? » Celui-ci,
pris encore une fois au dépourvu par ce questionnement, commença par
bafouiller tout en pâlissant. Sentant son compagnon d’aventure se couler
Stéphane prit l’initiative d’intervenir : » Monsieur De
Bretonvilliers, le marquis De La
Sablonnière a montré quelques résistances surprenantes aux
impératifs de la colonie. Peut être qu’un deuxième voyage, plus robuste en
soldats, pourrait l’infléchir compte tenu que le capitaine De Courcy et
moi-même l’avons déjà sensibilisé aux volontés du gouverneur ». Interloqué,
l’aide de camp se rebiffa : »Sensibiliser, mais qu’est-ce donc que ce
mot là que vous utilisez mon cher ? » Stéphane, sentant la soupe chaude,
vint pour intervenir de nouveau lorsqu’au même moment un valet annonça
« Le dîner est servi ».
En entrant dans
la maison du gouverneur, Stéphane sentit l’odeur de la cuisson qui se dégageait
des cuisines et constata que la salle à manger était somme toute de petite
dimension. Profitant d’un répit puisqu’il était assis au fonds tout prêt de la
porte, il observa l’ensemble de la scène. Les murs qui donnaient sur
l’extérieur étaient tous faits de pierres avec des matériaux intercalés,
servant d’isolant entre celles-ci. Les murs intérieurs, en bois, comportaient
quelques touches de fantaisie. À gauche, une carte de la Ville de Québec et une toile
d’un peintre français; à droite une autre toile présentant un paysage de forêt.
« Peut-être un peintre de la colonie » songea-t-il. En tout, ils
devaient y avoir une trentaine de personnes dans la salle. Au fond une table
principale était adossée au mur un peu comme une table d’honneur. Avec le
gouverneur Vaudreuil, quelques personnages inconnus de Stéphane, puis le
bourgmestre Pontbriand et l’évêque D’Auteuil. À l’autre extrémité, il distingua
l’aide de camp De Bretonvilliers qui devait encore s’interroger sur la
signification du mot « sensibiliser ». Manifestement,
l’intendant Boudreau semblait en perte de vitesse car il était assis à une
table en retrait et un peu éloignée de la table d’honneur. Quant à Stéphane, il
était avec le capitaine De Courcy et trois autres invités définitivement dans
le bas de la hiérarchie de ce dîner royal. L’un des hommes présents,
Charles-Henri de Lévy, était originaire d’une famille de vignerons de la Loire et rêvait d’y retourner
par le premier bateau venu, son commerce d’importation de vin dans la colonie
n’ayant pas vraiment fonctionné. Quant au deuxième homme, Irené Gagnon, c’était
un canadien né en Nouvelle-France et on aurait pu le qualifier de « nouveau
riche ». Il avait fait fortune dans le commerce du bois dans la région de
Charlevoix. Par contre, il n’était vraiment pas à l’aise dans l’atmosphère
feutrée des salons du gouverneur, s’ennuyant manifestement de sa terre à bois.
Finalement, la dernière personne, Marguerite De L’Estrade, était probablement
la plus intéressante des trois pour Stéphane. Descendante d’une famille noble
de la Normandie ,
elle était la veuve de Louis-Émile Vautour, décédé l’année dernière du typhus
et qui avait été le comptable à la cour du gouverneur. Dans le début de la
trentaine, il était pour le moins surprenant qu’elle ne soit pas remariée et
encore plus qu’elle soit présente seule à la cour du gouverneur.
Le dîner
débutant, Stéphane s’adressa discrètement au capitaine en lui
disant : »Capitaine, pour les forges de Trois-Rivières et le marquis,
je voulais savoir pourquoi toutes les personnes que nous rencontrons vous
questionnent à ce propos ? » Celui-ci, délaissant pour une rare fois son
air supérieur, lui confia : »Depuis que le gouverneur a eu vent de
l’entrée de la flotte anglaise dans le Golfe du St-Laurent et de la prise de
l’Acadie par les anglais, toute la cour à Québec est devenue nerveuse. De plus,
les principaux officiers ne s’entendent pas entre eux sur la meilleure façon de
faire face à cette menace. Montcalm est partagé entre les opinions divergentes
de ses subalternes. D’un côté, il y a le colonel Montbeillard et de l’autre côté
le colonel De Bougainville. Le premier est partisan d’une attente de la flotte
anglaise pour la couler aux pieds des falaises de Québec et le deuxième est
partisan d’une attaque de celle-ci dans le golfe avant qu’elle ne se rende
à nous ». Stéphane, qui se rappelait son histoire, lui
glissa : »L’attaque ne vaudrait elle pas mieux que l’attente
capitaine ? » Celui-ci répondit : « Bien sûr ! Mais Montcalm
craint de ne pas avoir suffisamment de bateaux. Et compte tenu qu’on ne sait
pas de combien de vaisseaux est constituée la flotte anglaise, je le comprends
un peu d’hésiter. Surtout, qu’apparemment il y a quelques années nous avons
envoyé par le fonds plusieurs navires de la marine anglaise lors du siège de la
ville par l’amiral Walker. Et tous se souviennent encore ici de la victoire de
Frontenac sur William Phips. Bref, pour encore une fois rassurer la population
de la ville et combler le vide de l’indécision, ils ont décidé de demander aux
forges de Trois-Rivières de se convertir à la production de canons. Le marquis
de la Sablonnière quant à lui n’est pas blanc comme neige comme l’a si bien dit
Joseph Boudreau. Il résiste à cette demande en voulant continuer sa production
pour les colons. Donc, on m’a désigné volontaire pour cette mission d’aller le
voir et de le convaincre car il est un cousin éloigné de ma famille en
France. » Stéphane, percevant une certaine lassitude dans la voix du
capitaine intervint : »Je comprends capitaine, mais en vous déléguant
seul aux Trois-Rivières sans aucun soldat pour vous accompagner, on vous a
confié une mission perdue d’avance ! Ceci étant dit, si je puis me permettre un
conseil, quand on vous questionne, cessez donc de vous sentir coupable, surtout
devant les D’Auteuil et De Bretonvilliers. Ils jouissent de vous voir
bafouiller. Bien que la formule n’est pas garantie, la maîtrise de l’apparence
surtout quand la substance n’est pas au rendez-vous, est la pierre d’assise du
succès de toute action. » Le capitaine, sortant de sa torpeur, fixa
Stéphane et d’un air sombre et lui répliqua : »Mon cher vous m’en
direz tant ». Sentant qu’il glissait, Stéphane détourna son regard et tous
deux commencèrent leurs repas dans un silence glacial.
Le souper était
parmi ce que Stéphane avait mangé de mieux depuis son arrivée : Potage aux
courges, porc au miel accompagné des légumes de saison, pain de ménage et
fromage importé de France. Le tout accompagné d’un vin de la région de
Bordeaux, luxe suprême pour cette époque ! Délaissant le capitaine qui broyait
du noir, il conversa tout au long du repas avec Marguerite De l’Estrade.
Celle-ci, prudente dans ses commentaires, l’instruisit malgré tout sur les us et
coutumes de la cour du Gouverneur à Québec. Bien que n’ayant pas la même
dimension qu’en France, on y avait recréé à bien des égards, la même atmosphère
d’intrigues, de rivalités, de montée en grâce et de chute en disgrâce qu’au
sein de la métropole. Le tout selon les aléas des jeux d’influence qui
s’exerçaient au fil du temps. Ainsi, bien que l’intendant Boudreau était
présentement dans une mauvaise passe et que l’aide de camp De Bretonvilliers en
menait large, selon elle celui-ci ne ferait pas long feu et d’ici peu il
tomberait à son tour. Vers la fin du repas le gouverneur Vaudreuil se leva, ce
qui provoqua un silence dans la salle. Croyant qu’il allait leur adresser la
parole, les convives se turent et observèrent. Celui-ci, l’air fatigué mais
dégageant encore une dignité propre à la noblesse de son rang,
déclara : »Mes chers sujets je vous remercie de votre présence. Étant
quelque peu fatigué en cette période de l’année, je prendrai donc congé de vous
pour la soirée ». Il se retourna suivi de son aide de camp et se dirigea
d’un pas rapide vers la porte située à l’arrière de la table d’honneur.
Marguerite De l’Estrade souffla à Stéphane : »Décidément le
gouverneur est préoccupé par les temps qui courent. Il n’a plus son aplomb et
sa fermeté habituelle ».
Vers la fin de
la soirée, alors que le repas était terminé et que les violons avaient repris
leur musique de fonds, Stéphane rejoignit l’intendant Boudreau. Subséquemment
le capitaine, qui semblait de meilleure humeur, s’ajouta. L’intendant Boudreau
s’adressant à Stéphane : »Et bien, mon cher Stéphane ce repas du
gouverneur comment l’avez-vous trouvé ? » »Excellent monsieur
Boudreau. Je me suis régalé autant par le repas que par la compagnie qui était
à ma table » répliqua-t-il avec un léger sourire. L’intendant lui
souffla : »Effectivement, la compagnie à votre table m’est apparue
des plus... charmante, n’est-ce pas capitaine ? » Celui-ci, comme toujours quand il avait une
idée en tête, n’écouta pas la dernière remarque de l’intendant Boudreau et
mentionna : »Oui, mais Joseph, le gouverneur Vaudreuil qu’est-ce
qu’il a ? Je ne l’ai jamais vu quitter le repas aussi tôt. Et puis, comment se
fait-il qu’aucun militaire n’était présent : Montcalm, De Lévis ou
Montbeillard ? »L’intendant, perplexe mais comme toujours indulgent envers
le capitaine lui répondit : » Que voulez-vous Olivier. La situation
de la colonie le tracasse avec la présence de la flotte anglaise dans le
fleuve, l’arrivée des réfugiés acadiens, la grogne populaire des canadiens et
les divergences entre les militaires qui ne s’entendent pas sur la meilleure
stratégie à suivre. Tout çà lui fait ressentir la précarité de la situation
qu’il porte sur ses épaules. Il est humain après tout. »
Stéphane, le
capitaine et l’intendant Boudreau étaient au milieu de la cour extérieure quand
celui-ci sortit de sa poche une pipe et un sac de tabac. »Du tabac de la
région de Montréal » souligna-t-il à l’intention de Stéphane et du
capitaine. « Un de mes amis m’en a expédié par le dernier bateau. Il
parait que c’est un canadien, dans la région du nord est de Montréal, qui a
commencé à en cultiver à partir d’un croisement de plantes indigènes. Il n’est
pas mauvais vous savez. Vous en voulez messieurs ? » Le capitaine fouilla
dans son sac accroché à son épaule et en ressortit une belle pipe en bois
sculptée avec les armoiries familiales en relief. Stéphane, n’étant pas un
fumeur et n’ayant pas de pipe, déclina l’offre de l’intendant Boudreau. Celui-ci
poursuivit : »Vous savez messieurs, comme ce tabac, ce pays est rude
et jeune, mais quel bel avenir il a ! Espérons que cet avenir sera le nôtre car
les dangers qui le guettent ne sont pas négligeables. Le plus grand de ceux-ci
est certainement la peur. Comme vous avez pu le constater, cette peur aussi
gagné les plus hauts échelons de notre cour et de nos militaires. En elle-même
cette peur nous paralyse, ce qui fait qu’on en vient à avoir peur d’avoir peur
! Bref, j’espère que vous au moins Stéphane n’êtes pas trop craintif face à
votre expédition de demain pour Tadoussac. » Celui-ci, ayant écouté avec
attention les paroles de l’intendant Boudreau lui répondit : »Vous
dire que je n’ai aucune crainte serait mentir, monsieur Boudreau. Par contre,
j’ai confiance que nous mènerons à bien cette mission. Je suis également conscient
que vous avez mis vos dernières énergies dans celle-ci et je vous offre mon
admiration pour cela. Nous verrons donc ce que nous trouverons sous cet arbre à
Tadoussac. » À ces paroles, les trois hommes sortirent de la cour
extérieure de la maison du gouverneur et marchèrent dans les rues de la ville.
À la croisée des rues St-Louis et St-Xavier, l’intendant Boudreau descendit
vers la Basse-Ville alors que Stéphane et le capitaine se dirigèrent vers la
citadelle. Le soleil étant couché, les rues étaient également désertes et la
tranquillité de la ville amplifiait le silence glacé entre les deux hommes.
Arrivés aux baraquements, ils se séparèrent en se saluant poliment.
Assis sur son
lit, Stéphane fixait le plafond en songeant aux évènements de la journée et à
celle qui allait venir. La réaction du capitaine l’avait quelque peu déçue car
c’était après tout le seul compagnon de route qui lui avait été favorable
depuis son arrivée dans cette époque. Et là les choses s’étaient un peu gâtées.
En parallèle, l’intendant Boudreau lui étant de plus en plus favorable, cela
lui occasionnait un peu de culpabilité et des sentiments contradictoires.
Trouvant difficilement le sommeil, il ne s’endormit que tard dans la nuit.
Vers Tadoussac
Il devait bien
être sept heures et le soleil matinal baignait la cour intérieure de la
citadelle. Stéphane, qui s’était levé vers les cinq heures, avait eu le temps
de déjeuner et de se prendre rapidement des vêtements additionnels dans
l’armoire des sous-officiers. Le capitaine De Courcy était déjà là avec deux
soldats français de la garnison, un coureur des bois et son indien pisteur en
plus du bourgmestre Pontbriand. Tous se présentèrent à Stéphane : Les
soldats François De Montreuil et Jean D’Aubry du Régiment du Béarn ainsi
qu’Édouard Gagnon canadien natif de l’île d’Orléans et Mathieu Anenontha de la
tribu des Wendake dans la région des Trois-Rivières. Ils étaient équipés pour
le voyage avec de la nourriture, de l’eau, des bâches pour les tentes et des
munitions. Ne restait plus qu’à descendre vers le fleuve pour embarquer dans
les deux canots qui leur serviraient à remonter le fleuve. Tous observaient
Stéphane le considérant comme le meneur de l’expédition et ils attendaient son
signal pour le départ. Celui-ci, prenant tout à coup conscience de l’ampleur
des responsabilités qu’on lui avait confiées, ressentit la sueur lui perler sur
le front. Hésitant à donner le signal, il aperçut au loin la silhouette noire
du frère Siméon Desrosiers qui avançait vers eux d’un pas rapide. Lorsqu’il fût
à leur portée, Stéphane brisa la glace en disant à tous en pointant le
religieux: « Messieurs voici notre guide....spirituel. Frère Siméon
Desrosiers nous accompagnera au cours de l’expédition ». Quelques grognements
se firent entendre que Stéphane crût percevoir du côté des soldats français. Mais
comme personne ne s’en formalisait il ramassa un sac de nourriture qui était au
sol, le porta à son épaule et dit simplement : » Allons-y messieurs
». Tous prirent alors leurs bagages et se mirent à marcher en direction du
fleuve. Stéphane se retourna après quelques pas pour saluer le capitaine De
Courcy mais celui-ci, détournant son regard, questionna le bourgmestre
Pontbriand pour faire diversion. »Dommage capitaine » songea Stéphane
en reprenant sa marche.
Descendant à travers
les chemins bordant la ville, Stéphane devinait l’animation du matin qui
s’activait. Au bout de quelques détours à travers des champs et des chemins de
terre, ils arrivèrent au fleuve où les attendaient deux canots faits d’écorce
de bouleaux. Rapidement, Mathieu Anenontha et Édouard Gagnon jetèrent leurs
bagages dans les deux canots qu’ils mirent immédiatement à l’eau. Plus empotés,
les deux soldats français et le frère Siméon se tinrent sur le bord de l’eau,
semblant peu rassurés par ces deux chaloupes « indigènes ». Stéphane,
prenant goût à son statut, sauta quant à lui dans le canot d’Édouard Gagnon. Il
fût rejoint rapidement par le soldat Jean D’Aubry alors que le soldat François
De Montreuil et le frère Desrosiers embarquèrent non sans peine dans le canot
de Mathieu Anenontha. Un petit incident se produisit lorsque le soldat François
De Montreuil monta à bord et en essayant de s’agripper sur le côté du canot,
tomba à l’eau. Quelques jurons français fusèrent et celui-ci, le pantalon mouillé,
finit par s’installer en ronchonnant.
Les deux canots
glissaient sur le fleuve depuis au moins une bonne quinzaine de minutes quand
Stéphane se retourna pour apercevoir au loin les contours de la ville de
Québec. Il ne pût distinguer à l’horizon que quelques bâtiments de plus en plus
petits. Sur la rive nord du fleuve qu’il longeait, il apercevait également à
gauche et à droite des maisons de campagne et des champs. Il se trouvait
dans le second canot et pagayait à l’avant non sans quelques difficultés. Son
inefficacité était compensée par l’habileté d’Édouard Gagnon pendant que le
soldat Jean D’aubry se tenait immobile au milieu. Le premier canot, où pagayait
Mathieu Anenontha à l’arrière et le frère Desrosiers à l’avant (avec le soldat
De Montreuil au milieu) glissait à une dizaine pieds plus loin sur le fleuve. Les
canots filaient rapidement sur l’eau, leur vitesse amplifiée par le courant
favorable du fleuve qui descendait vers Tadoussac. Stéphane profita de ces
moments pour observer l’état sauvage du St-Laurent qui se découvrait
progressivement une fois disparût les contours de la ville de Québec. L’île
d’Orléans suivit par la rive nord du fleuve. Des paysages qu’il reconnaissait
mais qui en même temps étaient différents de ceux qu’il avait connus..... 250
ans plus tard.
Au bout que
quelques heures ils arrivèrent au niveau d’une grande île. Stéphane questionna
Édouard Gagnon : »Qu’est-ce que cette île Édouard ? » Celui-ci
répondit : « C’est l’Isle aux Coudres. Elle sert souvent de refuge
aux marins et pêcheurs lorsque les tempêtes se lèvent sur le fleuve ». Stéphane
enchaina : « Très bien, nous pourrions donc dès demain être à
Tadoussac si le courant nous est encore favorable. Arrêtons-nous pour manger et
nous dormirons ici ce soir ». Les deux canots accostèrent sur une
extrémité de l’île composée de sable et de galets. Les six hommes ramenèrent
ceux-ci sur la terre ferme et installèrent leur campement à l’ombre de quelques
arbres qui préludaient une forêt plus dense.
Sans même qu’il n’ait
à intervenir Stéphane constata que tous savaient quoi faire. Les deux soldats
français installaient les bâches pour les tentes, le coureur des bois Édouard
Gagnon mettait à l’abri du soleil la nourriture et les munitions, le frère
Desrosiers ramassait des pierres et du bois mort pour faire un feu et l’indien
Mathieu Aneontha était parti plus loin dans la baie avec un filet de pêche.
« Finalement cette mission est bien engagée et elle est presqu’une partie
de plaisir » se dit-il en s’asseyant sur une roche à côté de son bagage.
Il sortit de sa poche la carte et la déroula sur ses genoux. Au bout de
quelques minutes, sentant une présence derrière lui, il se retourna pour
apercevoir Édouard Gagnon qui observait la carte déroulée. »Est-ce là que
nous allons ? » fit celui-ci à Stéphane. « Oui, c’est exact »
répondit Stéphane sans trop se méfier. Alors qu’Édouard Gagnon s’approchait et
que le frère Desrosiers se joignait à eux, Stéphane désigna sur la carte un
endroit marqué d’un X et qui semblait être à côté d’un arbre. À la vue de la
phrase écrite par Mathurin Gagnon, Édouard Gagnon sursauta légèrement et
souffla : »Je connais cet endroit Stéphane. C’est l’arbre qui est en
bas de la baie de Tadoussac, il touche presqu’au fleuve. C’est un endroit où il
fait bon pêcher car c’est une frayère à saumons ». Très bien, nous verrons cela
sur place » lui répondit alors Stéphane. Le frère Desrosiers, qui avait
observé lui aussi observé sans intervenir la carte déroulée, s’éloigna
discrètement.
La nuit tombait
tranquillement et elle avait amené avec elle une fraîcheur automnale. Les trois
morues et les deux saumons capturés par Mathieu Anenontha grillaient
tranquillement sur le feu, dégageant une odeur saline mélangée aux arômes
d’épinettes et de feu de camps. Les deux soldats français, dédaigneux de la
nourriture « d’indigènes », grignotaient leur pain de blé sec et leur
viande de porc séchée. Stéphane, Mathieu Anenontha, Edouard Gagnon et le frère
Desrosiers se régalèrent donc de poissons grillés et des pommes qu’ils avaient
apportées avec eux. Après le repas, le frère Desrosiers, qui avait apporté du
thé, s’occupa de le faire bouillir sur la braise du feu qui s’éteignait
tranquillement. Pour une rare fois, il fit preuve d’esprit en servant tout le
monde et en déclarant d’un ton pince sans rire » »Messieurs voici du
thé venant directement des coffres de l’évêché et sans faire de mauvais jeu de
mots, je dirais qu’il a un gout presque.... divin ! » Ces paroles firent
sourire Stéphane et les autres, ce qui accentua la détente de tous auprès du
feu. Après quelques tasses de thé et des pipes à tabac que fumèrent les deux
soldats français et Edouard Gagnon, la fatigue s’empara de tous. Les deux
soldats français avaient leur propre tente militaire alors que Mathieu
Anenontha et Edouard Gagnon couchaient à la belle étoile. Si bien que le frère
Desrosiers et Stéphane se séparèrent chacun une bâche qui, sans être
complètement fermée, leur permettait d’avoir un toit au-dessus de leur tête
pour la nuit.
Couché sous sa
bâche, Stéphane examinait le ciel étoilé par une fente sur le dessus de
celle-ci et écoutait les bruits du fleuve tout près, entrecoupés par les sons
du ronflement de quelques uns de ces compagnons de voyage. Sa tasse de thé à
ses côtés, il vint pour y gouter mais le liquide avait refroidi et il le jeta
par terre en se disant qu’il se reprendrait le lendemain. Comme il faisait
assez froid, il ne s’endormit qu’au bout d’un certain temps et fit un rêve
étrange. Dans ce songe, il était assis avec ses compagnons de voyage autour du
feu quand, tout à coup, celui-ci prit de l’ampleur et gonfla en volume et en
hauteur, jusqu’à près de dix pieds dans les airs. Impressionné et sentant la chaleur
sur son visage, il s’éloigna quelque peu pour se rendre compte qu’il était seul
face au feu; tous ses compagnons de voyage ayant disparu ! Puis un crépitement
se fit entendre et la figure du soldat François De Montreuil apparût dans les
flammes. S’adressant à lui, il cria : »Stéphane, pour la métropole,
la Nouvelle-France c’est du passé ! La décadence touche également la cour et le
roi de France lui-même. Tous ces ducs, comtes et barons sont empêtrés dans
leurs intrigues et déconnectés de la réalité du peuple, fut-il français ou des
colonies. Nous les soldats et les gens ordinaires ne sommes que du bétail pour ceux
qui se voient comme une caste supérieure du simple fait de la noblesse de leur
sang. Alors qu’ils n’ont souvent aucun mérite ne devant leur statut qu’à leur
hérédité. Mais ils déclinent et la France au complet déclinera avec la perte de
cette partie de l’empire. Ils ne voient rien pour l’instant, mais d’ici cent ans
ils s’en mordront les doigts ! ». Sa figure disparaissant, un autre
crépitement se fit entendre et la figure du soldat Jean D’Aubry apparût. Il dit
alors à Stéphane : »N’écoutez pas cet idiot de François De Montreuil
! La France est une grande nation et son empire ne s’éteindra pas de
sitôt. Avec les forces françaises d’ici
et les canadiens nous pouvons repousser l’envahisseur anglais et continuer dans
cette grande culture française qui est la nôtre; commune entre ces terres
d’Amérique et la métropole sur le continent. Nous descendons tous d’un peuple
qui remonte à la nuit des temps remplit d’hommes de lettres, de militaires et
d’explorateurs. Nous avons découvert et exploré ce coin de pays et nous sommes
ici depuis cent ans. Nous le serons encore dans un autre siècle et tout ce
nouveau continent sera français dans un empire sur lequel le soleil ne se
couchera jamais ! ». Sa figure disparût également, suivit encore d’un
crépitement et la figure d’Édouard Gagnon apparût à son
tour : »Stéphane oubliez ces deux français, l’oiseau de malheur et
l’idéaliste ! J’ai exploré ce pays et même au-delà vers les colonies anglaises
et dans les terres indiennes. Qu’importe la France ou l’Angleterre ce sera du
pareil au même ! Ils sont dix fois plus nombreux que nous du côté anglais.
Joignons-nous à eux et s’il faut parler anglais nous le parlerons ! Mais en
même temps nous nous débarrasserons de cette métropole qui ne nous soutient pas
et qui prend notre argent avec des taxes qui financent des guerres européennes
avec lesquelles nous n’avons rien à voir. Au moins, alliés aux anglais, nous
serons plus forts et nos enfants mangeront à leur faim ! » Encore là, la
figure disparût et après un crépitement, celle de Mathieu Anenontha
apparût : » Stéphane, ne les écoutez pas. Ma nation est ici depuis
plus de mille ans. Nous avons exploré ces terres bien avant les explorateurs
français et anglais. Nous la connaissons et vivons en harmonie avec cette
nature en la respectant et la en vénérant. Les français et les anglais ont
conquis nos terres par la force et la fourberie depuis bientôt cent ans. Ils
nous ont divisé et nous ont monté les uns contre les autres. Nos cultures
indienne et canadienne sont différentes, mais nous partageons tous une même
réalité fondamentale : nous sommes nés et avons grandi ici. Et nous
n’avons pas d’autres endroits où aller. Unissons donc plutôt nos forces et
débarrassons-nous de ces coloniaux qui nous asservissent à partir de leurs lointaines
contrées. Bâtissons-nous un nouveau pays, indépendant de la France et de
l’Angleterre, en prenant le meilleur de nos deux cultures. Ainsi libérés, c’est
à nous qu’appartiendra le futur de ce pays ! » Puis, la figure
disparût encore et au bout d’un instant, le crépitement reprit et la figure du
frère Desrosiers apparût, grossissant de façon démesurée alors que la voix
disait : »Stéphane n’écoutez aucun de ceux qui vient de vous parler.
Leurs idées sont dangereuses ! Elles apparaissent solides mais le sont comme le
bois qui peut se brûler, se fendre ou se corrompre au fil du temps. Seules les
idées de l’église, votre église, perdureront et survivront à l’usure du temps.
Elles sont éternelles et tirent leur source de quelque chose de beaucoup plus
grand que n’importe quel idéal humain ne pourra jamais rejoindre. Elles viennent
de Dieu lui-même ! Souvenez-vous en. » À ces paroles, la figure, qui avait
grossit dans le feu, se mit à sourire et tout à coup les autres réapparurent en
tourbillonnant autour; jusqu’à ce qu’une immense boule de feu soit projetée à
trente pieds dans les airs. Puis, après un bref instant elle disparût aussi
vite qu’elle était apparût et tout redevint calme. Le feu avait repris sa
taille normale et Stéphane était toujours seul face à celui-ci. Un sentiment de
solitude profond le gagna et il se réveilla en sursaut.
Il devait être
près de 5 heures du matin car il faisait encore nuit et l’aube commençait à
éclaircir le ciel au-dessus des montagnes de la région de Charlevoix. Il resta
immobile en-dessous de sa bâche, reprenant ses esprits après cette nuit de
sommeil agité et en s’épongeant le front car il était en sueur. Au bout d’une
trentaine de minutes, il se leva et tour à tour ses compagnons de voyage firent
de même. Tous se dirigèrent presqu’en même temps vers la rive du fleuve. Alors
qu’il se lavait le visage dans l’eau cristalline et froide du fleuve, Stéphane
entendit Édouard Gagnon s’adresser au soldat Jean D’Aubry : »Votre
compagnon d’armes fait la grasse matinée ce matin ? » À ces paroles, le soldat Jean D’Aubry se
redressa et se dirigea vers la tente du soldat François De Montreuil. Au bout
de quelques minutes, il en ressortit l’air livide et il
s’écria : »Stéphane venez voir ! » Celui-ci, s’essuyant le
front, se dirigea vers le soldat D’Aubry qui ajouta: »Il est mort ! Il ne
bouge plus. » Les deux hommes sortirent le soldat De Montreuil de la tente
et le couchèrent sur le sable à côté des restes du feu de camp. Les yeux
fermés, le soldat De Montreuil ne bougeait pas et Stéphane, qui tentait de
prendre la mesure de son pouls, remarqua que certains de ses membres
commençaient à montrer des signes de rigidité cadavérique. Les autres hommes
s’étaient approchés du corps et observaient Stéphane qui, après quelques
instants ne pu que leur dire : »Il est bien mort. Soldat D’Aubry,
est-ce qu’il souffrait d’une maladie ? Avait-il déjà eu un malaise ? » Le
soldat D’Aubry ne pu que balbutier : »Pas à ce que je sache. Il aura
peut être attrapé un coup de froid ou un insecte l’aura piqué. » « Hum
… la piqure d’insecte est à exclure
selon moi. Peut-être que ce fût un malaise après tout » dit Stéphane, qui
observa discrètement les quelques traces de couleur bleue apparaissant sur la
lèvre du soldat De Montreuil. Ne sachant pas la cause de cela, il n’en souffla
mot à ses compagnons de voyage. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il y
avait peut être eu empoisonnement.
Le soleil
éclairait la plage, le campement avait été démonté et les canots étaient prêts
pour repartir. Tous se recueillirent sur la tombe du soldat De Montreuil. Le
trou avait été creusé à la hâte au pied d’un arbre et le départ avait été
retardé. Comme à cette époque la mort pouvait frapper à n’importe quel moment,
les compagnons de voyage de Stéphane ne se formalisèrent pas davantage du décès
du soldat De Montreuil. Par contre celui-ci était encore intrigué par le bleu
qu’il avait observé autour des lèvres du soldat décédé.
Reprenant leur
trajet sur le fleuve, légèrement plus agité par le vent qui se levait, la
cadence des canots s’accéléra. Après une heure, ils étaient à la hauteur du
village de Baie-St-Paul et vers midi ils passèrent La Malbaie. À cette époque,
Baie St-Paul n’était constitué que de quelques maisons avec des fermes
dispersées. Quant à La Malbaie, le village n’existait pas vraiment. Bien qu’ils
purent apercevoir au loin quelques cabanes de pêcheurs et croisèrent même sur
le fleuve deux barques de pêche qui tendaient leurs lignes pour la morue.
Stéphane songeait à la signification de son rêve de la nuit précédente et à ce
qui avait bien pu le provoquer. Il avait un léger mal de tête issu de sa nuit
agitée et pensait également à la mort du soldat De Montreuil. Une chose le
frappait et c’était le niveau de normalité avec lequel ses compagnons de voyage
avaient encaissé ce décès. C’était probablement à cause de l’époque mais il
était évident que la vie et la mort n’avaient pas la même signification qu’au
temps d’où il venait. Toujours présente, imprégnée voir même intégrée dans le
quotidien, la mort qui avait frappé le soldat De Montreuil, âgé d’à peine vingt
deux ans, apparaissait presque routinière pour ses compagnons de voyage. Il
songea alors aux personnes âgées de son époque dont on prolongeait la vie à
coups de médicaments et de support médical : »Chaque époque a son
fardeau » se dit-il, pendant que les canots arrivaient à l’embouchure du
fleuve et de la rivière Saguenay. Comme l’après-midi était déjà avancé et que
tous étaient affamés, ils s’installèrent sur le bord du fleuve. Cet arrêt leur
permettrait d’arriver à Tadoussac un peu avant la fin du jour. Stéphane et le
soldat D’Aubry s’occupèrent des canots, Édouard Gagnon des bagages, Mathieu
Anenontha partit plus loin dans la baie avec son filet de pêche et le frère
Desrosiers alla vers la forêt pour le bois mort et (il l’espérait) des
framboises sauvages.
Assis devant le
feu, Stéphane et ses compagnons de voyage grignotaient une miche de pain sec
quand Édouard Gagnon constata l’absence de Mathieu Anenontha. »Stéphane,
avez-vous vu Mathieu ? Cela doit bien faire une heure qu’il est parti avec
son filet de pêche dans la baie». À ces paroles, Stéphane se leva et ordonna à
tous de le suivre. »Dans quel secteur de la baie est-il allé pêcher ?
» lançà-t-il à l’intention d’Édouard Gagnon. Celui-ci pointa vers une pointe de
terre qui s’avançait dans la baie, à environ deux kilomètres.
« Allons-y » dit Stéphane, entraînant à sa suite ses compagnons de
voyage. Arrivés à la hauteur de la pointe de terre, ils se séparèrent pour
couvrir le plus de terrain possible à proximité du fleuve. Stéphane s’était
avancé dans le fleuve à environ une dizaine de pieds quand il entendit au loin
le soldat d’Aubry qui criait et faisait des signes de ses mains. Se dégageant
de l’eau il retourna sur la berge puis le rejoignit à une vingtaine de pieds
dans le fleuve suivit bientôt par Edouard Gagnon et le frère Desrosiers. Le
soldat d’Aubry tenait dans ses mains le filet de pêche déchiré de Mathieu
Anenontha. Stéphane observa un peu plus loin la présence d’un fort courant issu
du croisement de la rivière Saguenay et du fleuve St-Laurent. » Le courant
l’aura probablement emporté » dit-il à ses compagnons de voyage. Tous
rebroussèrent chemin et retournèrent au campement provisoire.
Installés devant
le feu de camp qui séchait tant bien que mal ses vêtements mouillés ainsi que
ceux du soldat d’Aubry, Stéphane réfléchissait maintenant sur la disparition de
Mathieu Anenontha. Il s’adressa à Edouard Gagnon : « Est-ce que
Mathieu Anenontha était un bon nageur ? » « Certainement Stéphane. Je
l’ai vu plusieurs fois traverser des rivières à la nage » répondit
celui-ci. « Est-ce qu’il se peut qu’il ait glissé à l’endroit où il était
? » ajouta Stéphane. »Surtout qu’il y a un fort courant à quelques
pieds plus loin d’où nous avons trouvé son filet de pêche » glissa le
frère Desrosiers. D’un air incrédule, Édouard Gagnon lui répliqua :
»Peut-être, mais comment aura-t-il été entraîné vers le courant ? ». Cette
question jeta une douche froide sur tous et une atmosphère teintée de suspicion
et de méfiance s’installa tout à coup. Ce sentiment pernicieux gagna également
Stéphane qui, depuis le début de sa rencontre avec le frère Desrosiers ne
pouvait le blairer. Au bout d’un silence pesant tous décidèrent de traverser du
côté de Tadoussac le plus rapidement possible.
Arrivés sur les
berges de la rivière Saguenay, Stéphane aperçut Tadoussac. Hameau de quelques
maisons nichées sur un promontoire il y distingua une petite chapelle en bois.
Il se souvint de l’avoir visité plus jeune et se rappela qu’il s’agissait de la
première chapelle construite en Nouvelle-France, par les jésuites. Ils
accostèrent et, transportant leurs canots, les mirent à l’abri. La plage qui
menait au fleuve était vaste et couverte d’un sable brun. Le campement fût
monté rapidement à l’abri dans une clairière. Une fois les tentes et les bâches
de toile dressées Stéphane s’installa à côté du feu et déploya la carte qu’il
avait amenée. Édouard Gagnon observa la carte et lui désigna un endroit au
confluent de la rivière Saguenay et du fleuve : »Voyez là-bas à
droite, il y a un arbre immense avec deux plus petits. C’est l’endroit qui est
désigné sur votre carte ». »Nous creuserons probablement demain.
Entretemps allons faire une reconnaissance des lieux » lui répondit
Stéphane. À ces paroles, ils aperçurent au loin trois silhouettes qui se
dirigeaient vers eux. Arrivés à proximité l’un des trois hommes remarqua
l’uniforme français du soldat D’Aubry et son visage se détendit. »Bonjour
messieurs, que nous vaut l’honneur de votre présence à Tadoussac
? » déclara le plus vieux des trois. Stéphane, qui s’était approché leur
répondit : »Nous venons de Québec et sommes en mission pour le
gouverneur afin de récupérer divers objets qui auraient été enfouis dans le
coin. À qui ai-je l’honneur ? » »Je suis Napoléon Soucy, bourgmestre
de Tadoussac, et voici Baptiste Deschamp ainsi que Jean Filion de la milice »
lui répondit alors celui-ci. »Bien, je me présente, Stéphane De la
Rochelière, chef de la mission. Et voici mes compagnons de voyage : le
soldat Jean D’Aubry, Edouard Gagnon et le frère Siméon Desrosiers » ajouta
Stéphane. Napoléon Soucy ajouta : »Si vous voulez mon avis, peu
importe ce que vous cherchez, vous devriez vous dépêcher. Nous avons eu depuis
les deux dernières semaines, des pêcheurs de morue plus au nord qui nous ont
indiqué la présence d’une flotte anglaise dans le fleuve. On nous rapporte de
dix à vingt navires de guerre ! Cette semaine, un de nos miliciens a également aperçu
à quelques lieux d’ici une chaloupe remplie d’anglais. Ce serait des éclaireurs
pistés par des indiens. Enfin, plusieurs femmes et enfants ont été rapatriés
dans les terres et j’ai même expédié un courrier au gouverneur Vaudreuil pour
qu’il nous envoie des troupes et de la milice additionnelle afin de défendre
Tadoussac. Je n’ai que cinquante miliciens avec moi et je lui avais déjà dit de
nous envoyer un ou deux navires de guerre quand les premières rumeurs ont
commencé. Ils ne m’ont pas écouté à la cour avec toutes leurs intrigues et
manigances. Bref, je pensais que vous étiez l’avant-garde des renforts espérés
et voilà que vous m’annoncez n’être ici que pour ramasser des roches ! On ne
peut pas dire que notre avenir soit très prometteur. » À ces paroles,
Stéphane lui dit : » Je comprends votre frustration. Mais soyez sans
crainte, dès que nous aurons trouvé ce que nous cherchons, nous retournerons à
Québec prévenir le gouverneur de la situation ». À cela, Napoléon Soucy
répliqua à Stéphane d’un air narquois : « À la bonne heure ! Mais
au fait que cherchez-vous de si important à Tadoussac ? » Face à cette
question, Stéphane resta bouche bée et le bourgmestre lui dit en
quittant : »Non ne me le dites pas. Dépêchez-vous plutôt pour
retourner à Québec et qu’on puisse vraiment s’occuper de l’avenir de cette
colonie. S’il en est encore temps, ce dont je doute de plus en plus. »
Le mystère de Mathurin Gagnon
Comme la journée
était passablement avancée et que le temps se couvrait, tous décidèrent de
reporter leur recherche au lendemain matin. Le souper fût non seulement
silencieux mais plutôt court car, il se mit à pleuvoir et chacun rejoignit
rapidement sa tente ou sa bâche protectrice; incluant Edouard Gagnon qui
utilisa la tente du soldat De Montreuil pour se faire un toit au-dessus du sol.
Couché sous sa toile, Stéphane réfléchissait au décès du soldat De Montreuil, à
la disparition de Mathieu Anenontha et à sa conversation avec le bourgmestre de
Tadoussac. L’euphorie du début de la mission était disparue à l’Isle aux
Coudres et faisait maintenant place à la suspicion et au doute. Bien résolût à
percer le mystère du frère Desrosiers, il se concentra pour mobiliser son
énergie positive et se promit que dès le lendemain il utiliserait la télépathie
pour tenter de pénétrer son esprit. La pluie tombait et bientôt le vent se mit
à souffler de plus en plus en plus fort; ce qui l’empêchait d’entrer dans son
sommeil profond. Au bout d’un certain temps, il entendit une voix de plus en
plus forte crier « À l’aide ! À l’aide ! « . Ces cris étaient
toutefois mêlés au sifflement du vent et aux bruits de la pluie qui tombait,
donc il ne se réveilla que quelques instants après les premiers appels à
l’aide. Se précipitant vers la tente d’Édouard Gagnon il le retrouva déjà debout
à l’extérieur, l’eau lui ruisselant sur le front. L’apercevant, celui-ci fût aussi
surpris de voir Stéphane arriver, également trempé par la pluie qui tombait.
Les deux se dirigèrent vers la tente du soldat D’Aubry et constatèrent qu’il
dormait. Stéphane entra dans sa tente et le réveilla pendant qu’Édouard Gagnon
se dirigea vers la tente du frère Desrosiers. Après quelques minutes, Stéphane
et le soldat D’Aubry rejoignirent Édouard Gagnon et celui-ci,
balbutia : »Il.... n’est plus là «. Stéphane, se souvenant de la
provenance des cris, pointa en direction de la rivière Saguenay et dit : »Je
pense que c’est de là-bas que les cris venaient ! » Tous trois se
dirigèrent vers l’endroit. Comme il faisait encore nuit et qu’il n’y avait pas
de lune sous cette pluie qui continuait à tomber, il leur était difficile de
voir exactement où chercher. Au bout de quelques minutes sur le bord de la
rivière, Stéphane aperçût Édouard Gagnon se pencher pour ramasser quelque chose
dans l’eau. Il se rapprocha et Édouard Gagnon lui dit : »Stéphane,
c’est le chapeau du frère Desrosiers. Je l’ai retrouvé à cinq pieds du bord de
la rivière ». Stéphane, observant le chapeau tout mouillé, ne pu que
dire : « En effet c’est bien son chapeau. Allez, retournons au
campement. » Transis jusqu’aux os, Stéphane grelottait sous sa bâche avec
la pluie qui continuait à tomber et ne pu s’endormir, de plus en plus affecté
par la situation et sentant la paranoïa l’envahir.
La pluie avait
cessé et la lumière du jour se dessinait progressivement au-dessus des
montagnes bordant le fleuve. Stéphane, les yeux grands ouverts, était à l’affût
du moindre bruit; l’esprit tourmenté et le souffle court. Se repassant le film
des événements dans sa tête, il ne comprenait plus rien, surtout maintenant
avec la disparition du frère Desrosiers. Après le décès du soldat De Montreuil
et la disparition inexpliquée de Mathieu Anenontha, il voyait bien que quelque
chose clochait et, comme il soupçonnait le frère Desrosiers d’y être pour
quelque chose, la noyade de celui-ci dans la rivière Saguenay le portait
maintenant à soupçonner ses deux compagnons de voyage restants. Mais lequel ?
Édouard Gagnon était bien à l’extérieur de sa tente lorsque Stéphane l’avait
rejoint. Mais depuis combien de temps était-il sortit, ruisselant d’eau de
pluie et paraissant surpris d’apercevoir Stéphane dans la nuit. Quant au soldat
D’Aubry il paraissait dormir, mais il s’était réveillé en sursaut dès les
premiers coups que Stéphane lui avait porté dans le dos afin de le réveiller.
Donc, est-ce qu’il dormait vraiment ? Toutes ces suppositions lui trottaient
dans la tête. Il finit par se lever au petit matin et fût bientôt rejoint par
Édouard Gagnon et le soldat D’Aubry. Tous s’installèrent devant le feu éteint
de la nuit dernière et déjeunèrent de noix et de pain sec. Édouard Gagnon fût
le premier à briser la glace : »Stéphane, il y a quelque chose qui ne
tourne pas rond dans cette mission. La mort du soldat De Montreuil à
l’Isle-aux-Coudres, la disparition de Mathieu dans le fleuve et maintenant la
noyade du frère Desrosiers peuvent toutes s’expliquer une à une. Mais quand on
les prend tous ensembles, ces évènements sont mystérieux ». Stéphane,
silencieux et ne sachant que répondre, se tourna vers le soldat D’Aubry et lui
dit : »Et vous, soldat D’Aubry, qu’en pensez-vous ? » Celui-ci, relevant
la tête, répliqua : « Monsieur, moi je suis un militaire. La mort et
le danger ne me font pas peur. Nous avons une mission du gouverneur,
accomplissons-la un point c’est tout. Les morts et disparitions de cette
mission ne sont rien à comparer à ce que j’ai connu sur les champs de batailles
en France. Aussi, elles sont peut être toutes explicables par la providence ou
le destin. » Stéphane, perplexe face à ces remarques, n’en fût pas moins
soulagé car elles lui évitaient d’avoir à répondre à Édouard Gagnon. Surtout
que finalement il ne savait pas quoi lui répondre..... Au bout d’un moment
marqué par un silence pesant, il se leva et dit : »Finissons-en avec
cette recherche de Mathurin Gagnon. Allons creuser vers cet arbre si mystérieux.
Allez, Édouard …. et… soldat D’Aubry prenez vos pelles ! » En prononçant ces
paroles, il réalisa en prononçant le nom d’Édouard Gagnon que celui-ci avait le
même nom de famille que Mathurin Gagnon; l’auteur de la lettre mystère et le
propriétaire des objets que cette mission recherchait. Y avait-il là le lien
qu’il lui manquait ?
Ils étaient à
côté de l’arbre et les rayons du soleil commençaient à les frapper de plein
fouet. Examinant les environs et sa carte, Stéphane conclût qu’il valait mieux
diviser l’espace en trois triangles à partir de la base de l’arbre et creuser.
Ils commencèrent donc chacun avec leurs pelles, mais la tâche était ardue car
le sol était dur et rocailleux. Au bout de deux heures, chacun avait fait un
trou d’environ trente centimètres de profondeur sur une superficie de vingt
mètres carrés. Édouard Gagnon, qui bûchait sur une immense roche enfouie, lança
à Stéphane : »Je vais aller au village pour voir si je ne pourrais
pas trouver un pic pour soulever cette roche. Sinon je n’y arriverai
pas ». Stéphane acquiesça machinalement d’un signe de tête et continua à
creuser. Puis, quelques temps après, le soldat d’Aubry le quitta également pour
aller se ravitailler en tabac au campement pour la pause du midi qui s’en
venait. Stéphane ne pu se retenir de se dire en lui-même : »D’Aubry,
si tu savais pour le tabac. Dans deux cents cinquante années d’ici, tu serais
mis à l’index ! » Continuant de creuser, il s’arrêta au bout d’une bonne
heure car il était près de midi et le soleil était trop chaud. S’asseyant
sur une partie des racines de l’arbre, il réfléchissait face à son
« chantier de creusage » qu’il avait devant lui. Il planifiait la
suite quand Édouard Gagnon réapparût avec un simple manche de bois.
« Voilà, c’est la seule chose qu’ils ont voulu me prêter. Je ne sais pas
si ce sera suffisant ». »On verra cela après le dîner » lui
répondit Stéphane. « Au fait, où est D’Aubry ? » ajouta-t-il à
l’intention d’Édouard Gagnon. Celui-ci ne répondant pas, Stéphane se releva et
se mit à marcher d’un pas rapide vers le campement, Édouard Gagnon le suivant.
Pressant le pas, il aperçut au loin la clairière et après son entrée dans
celle-ci, il fût saisi d’horreur à la vue qui s’offrait à lui. Le soldat
D’Aubry était pendu en-dessous de la branche d’un arbre, son corps balancé
légèrement par le vent qui soufflait. Son visage était tuméfié et du sang avait
giclé sur sa veste. Courant, Stéphane se saisit d’un couteau qui traînait et
s’empressa d’aller couper la corde. Le corps du malheureux soldat tomba
lourdement sur le sol et s’immobilisa, face contre terre.
Se redressant,
Stéphane aperçût alors Édouard Gagnon qui était à quelques mètres de lui, le
fixant des yeux avec son bâton dans les mains. Sans rien dire, celui-ci
s’élança avec le bâton bien haut dans les airs pour le frapper. Stéphane, qui
avait vu le coup venir, se tassa sur le côté et d’un coup de pieds dans les
côtes, fit tomber le bâton au sol. Édouard Gagnon, se releva rapidement et
sortit un couteau pour se jeter sur Stéphane. S’engagea alors un combat au
corps à corps où les deux homes roulèrent au sol. Bien que plus fort, Édouard
Gagnon n’avait pas le dessus car Stéphane, usant de ses techniques de combat au
sol de judoka, utilisa le contrepoids de son adversaire pour le renverser.
Sentant le combat lui échapper, Édouard Gagnon se débattit de plus en plus avec
son couteau et il écorcha le cou de Stéphane. Le sang se mit à gicler et
celui-ci, rouge de colère, appuya son genoux sur le dos de son adversaire en
ramenant sa main vers l’avant Il agrippa la chemise de son adversaire en la
retournant et la serrant sur le cou d’Édouard Gagnon. Serrant du plus fort
qu’il pouvait, Stéphane maintint ainsi son étau pendant une bonne minute;
sentant Édouard Gagnon s’évanouir puis tomber dans le coma. Au bout de
deux minutes, il lâcha prise et tomba au sol, lui-même épuisé. Relevant la tête
il constata qu’Édouard Gagnon ne respirait plus.
Combien de temps
resta-t-il immobile au sol ? Quinze minutes ou une heure, il ne s’en souvenait
plus. Il se releva, se redressa puis alla vers l’ombre d’un arbre pour
reprendre son souffle et ses esprits. Il avait la chemise couverte de sang, ce
qui le porta à mettre sa main à son cou où il constata la lacération, une
blessure fût somme toute superficielle. Il s’épongea et appliqua une pression
avec son mouchoir pour aider sang à se coaguler. Observant les corps du soldat
d’Aubry et d’Édouard Gagnon, il pensa à cette fichue mission qui virait au
cauchemar. Que faire ? L’idée d’abandonner allait de soi, mais pour aller où ?
Se fondre dans la nature ou rejoindre les habitants de Tadoussac ? Dans le
premier cas, le territoire sauvage était tellement vaste à cette époque qu’il
ne survivrait pas longtemps. Quant à rejoindre les habitants de Tadoussac,
ceux-ci ne tarderaient pas à constater la disparition de ses deux derniers compagnons.
Comment pourrait-il alors s’expliquer ? À toutes ces questions lui revenait
sans cesse l’idée qu’il venait de ses propres mains de tuer un être humain.
Bien que celui-ci était lui-même un tueur et qu’il n’avait agit qu’en légitime
défense, cette sensation lui donnait la nausée. Au bout d’un certain temps, il
finit par se calmer et repris progressivement ses esprits en se concentrant,
comme le lui avait appris M. Ming dans ces situations, sur des images
positives : la vue de Québec, de Tadoussac, Jean-Thomas.... et bientôt il
finit par se relever.
Il commença par
changer sa chemise avec une que le soldat d’Aubry avait apportée dans ses
bagages. Puis, il se mit à creuser dans la forêt un trou de cinq pieds de
profondeur afin d’y enterrer les dépouilles du soldat d’Aubry et d’Édouard
Gagnon. Une simple roche fût déposée sur la fosse. Se recueillant sur la tombe
commune de ses deux ex-compagnons de voyage, il se questionnait sur les raisons
qui avaient pu motiver Edouard Gagnon à commettre ces meurtres. L’appât du gain
peut être, mais ils n’avaient pas encore trouvé les secrets de Mathurin Gagnon.
Quel pouvait bien être son motif et puis, y avait-il un lien entre les deux
noms de famille ? Tout ceci l’intriguait et le remotiva à trouver ce qui
pouvait bien se cacher en-dessous de cet arbre. Déterminé, il remonta vers
l’endroit pour continuer à creuser. Comme c’était la fin de l’après-midi, le
soleil baissait et créait un effet d’ombre sur l’arbre. Reprenant sa pelle pour
creuser et ne sachant par où recommencer, il observa les effets lumineux qui
descendaient le long du tronc. Tout à coup, il remarqua une dénivellation sur
le côté droit de celui-ci à environ deux pieds du sol. Il se rapprocha pour
observer cette partie de l’arbre et constata que l’écorce à cet endroit n’était
pas tout à fait de la même couleur que le reste. Une bande d’environ vingt
centimètres de largeur par dix centimètres de hauteur ressortait comme si on
avait coupé un morceau de l’arbre pour le replacer. De plus en plus en plus
intrigué, il donna un coup de pelle sur ce rectangle et l’écorce se fendilla du
premier coup. Se penchant, il redonna d’autres coups et après quelques instants
la plaque céda complètement au milieu. Retirant le bois fendu, Stéphane
découvrit alors une cavité à l’intérieur même de l’arbre. Celle-ci devait faire
environ 400
centimètres cubes, soit l’équivalent d’une petite boîte
à chaussure. Médusé, il ne pu s’empêcher de sourire à la pensée que pendant
qu’il creusait la solution lui pendait au bout du nez : « Décidément
ce Mathurin Gagnon est tout un personnage ! » se dit-il.
Le trou dans
l’arbre était ouvert et Stéphane constata qu’il ne contenait qu’un simple sac
de toile. Il prit le sac et en sortit le contenu qui en fait n’était formé que
de trois feuilles de parchemin : deux petites et une plus
grande. »Pff ! Tu parles d’un trésor ! Tout çà pour de simples feuilles de
papier » se dit-il tout haut en s’asseyant. Sur les deux feuilles n’étaient
écrits que des phrases en anglais avec des nombres si bien qu’il n’y porta pas immédiatement
attention. Il se concentra alors davantage sur la plus grande feuille qu’il
déroula sur ses genoux. « Encore une maudite carte ! » fût sa
première réaction en la parcourant. Il s’agissait essentiellement d’une carte
de la ville de Québec où l’on distinguait assez clairement les contours de la
ville fortifiée, le fleuve, la rive sud de Québec et les environs. Çà et là
apparaissait des chiffres (cinq canons) ou des détails particuliers (garnison
française, poste d’observation); toujours écrits à la main. Puis une mention sur
la carte attira son attention. Le village de Beauport était encerclé ainsi que
l’Anse au Foulon. Intrigué, Stéphane examina plus attentivement la carte et
observa un dispersement de bateaux face à la Ville de Québec. Comptant ceux-ci,
il arriva au nombre de quarante-neuf. Vingt navires placés devant la Ville,
cinq devant Beauport et le reste, une bonne vingtaine, à l’Anse au Foulon.
D’autres détails apparaissaient sur la carte, comme la dispersion des forces
françaises, le temps des marées, les escarpements rocheux.... et tout à coup,
il fût frappé de stupeur en lisant un nom en bas à gauche :
« James Wolfe, june 15th 1759 ». Réalisant alors ce qu’il avait
devant lui, il parcourût avidement les deux feuilles parchemins et elles confirmèrent
exactement ce qu’il devinait. Il avait devant lui le plan d’attaque de James
Wolfe et de la flotte anglaise pour s’emparer de la Ville de Québec ! Tout y
était au détail près : le bombardement de la Ville, la manoeuvre de
diversion vers Beauport, le débarquement à l’Anse au Foulon, le nombre de
soldats qui y seraient et leur objectif de prendre la ville à revers. Sentant
son coeur se débattre face au secret qu’il détenait, il se contenait avec peine.
Il mit alors la carte et les deux parchemins dans sa poche et commença à
marcher vers le campement, abandonnant sur place sa pelle et ses outils.
Arrivé au
campement, il révisa la carte et revu les deux parchemins pour s’assurer qu’il
n’avait pas rêvé. Et que non il n’avait pas rêvé ! Lui qui se souvenait de
cette partie de son Histoire y trouvait son compte : tout y était
exactement comme il l’avait lu dans les livres d’histoire. La bataille des
plaines d’Abraham planifiée à l’avance et le film des évènements à venir avant
même que ceux-ci ne se réalisent ! À la fin de sa lecture il comprit finalement
l’importance de sa mission mais il avait encore mille questions en tête :
Est-ce que ceux qui l’avait expédié dans cette mission savaient ce qu’il
trouverait ? L’intendant Boudreau lui avait semblé ne pas trop le savoir. Et
comment Mathurin Gagnon avait-il fait pour mettre la main sur ce document ? Une
mention supplémentaire dans le texte de Wolfe l’intrigua. Celui-ci se référait
deux ou trois fois à la mention « the french wolves ». Que voulait-il
dire par cela ? Cette expression apparaissait dans la phase de bombardement de
la Ville, puis à l’attaque de Beauport et après, au débarquement à l’Anse au
Foulon. N’y avait-il là qu’une simple référence anodine à son propre nom de
famille (Wolfe) ou était-ce plus ? La nuit tombant, il referma le tout dans le
sac de toile et mit celui-ci dans sa poche de manteau.
Comme personne
ne lui avait montré comment faire un feu de camps sans allumettes, le souper
fût assez froid et il se contenta de pain sec et de fromage qu’il puisa dans
les réserves de nourriture des deux militaires. La nuit était fraîche comme
elles le sont toutes à cette période de l’année après le passage de la pluie.
Trouvant difficilement le sommeil, balloté entre ses pensées relatives à sa
découverte et les émotions des jours précédents, il somnolait lorsqu’il
entendit des bruits de pas à l’extérieur de sa tente. Se redressant pour
écouter, les bruits avaient cessé mais il avait l’impression d’une présence à
l’extérieur. Ce pouvait être un animal, un ours peut être; si bien qu’il n’eut
que le réflexe de prendre le couteau qu’il avait gardé avec lui. Le mousquet
avait été laissé maladroitement à l’extérieur. Sortant sa tête par la fente
entrouverte, il ne vit rien que la rivière au loin éclairée en partie par la
lune. Sortant un genou, il vint pour se lever et reçu un coup qui ricocha sur
sa tête et le frappa à l’épaule droite. Le coup à la tête l’avait assommé mais
la douleur à son épaule fût si intense qu’elle le réveilla lorsqu’il tomba au
sol. Il eût alors le réflexe de tourner sur lui même et évita ainsi le deuxième
coup de son agresseur qui frappa la terre rocailleuse. Il utilisa alors ses
jambes pour déséquilibrer son adversaire et celui-ci tomba sur lui. S’ensuivit
un combat au sol où Stéphane tentait tant bien que mal de retourner sur
lui-même son agresseur. Par contre, celui-ci était manifestement très fort
physiquement et il dominait le combat jusqu’à ce que Stéphane le projette plus
loin avec un renversement. Il profita de ce bref moment pour tenter de
reprendre son souffle mais la douleur à son épaule droite le faisait toujours
souffrir. Se redressant sur ses genoux il cherchait du regard son adversaire
quand il reçut un coup sur l’arrière de la tête et tomba au sol, inconscient.
Le retour vers Québec
Les rayons du
soleil lui chauffaient le visage et il sentait également le vent dans ses
cheveux. La douleur à son épaule était moins intense mais il avait un mal de
tête insoutenable. Ne pouvant qu’ouvrir ses yeux au début il remarqua que le
soleil était haut dans le ciel, ce qui lui indiquait qu’il s’approchait de
midi. Il commença par bouger ses pieds et ramener ses jambes vers lui en
s’appuyant sur son bras gauche, car son bras droit le faisait encore trop
souffrir. Il finit par s’asseoir à demi, adossé à une roche. Il reprenait
progressivement ses esprits quand il remarqua son sac de toile qui traînait au
sol sous un buisson. Le saisissant, il l’ouvrit et constata que la carte et les
deux parchemins étaient toujours là. »Bon sang, c’est payant quelquefois
de laisser traîner ses choses ! » se dit-il en réalisant ce qui venait de
se passer. Réussissant à se relever, il alla vers le fleuve et plongea son
visage dans l’eau glacée. Quelque peu ragaillardit par cette froideur mais avec
l’épaule encore endolorie, il observa qu’un des deux canots avait disparu de la
clairière. Également, tous les sacs de nourriture et une bâche manquaient à
l’appel. La faim le tenaillait et il finit par trouver un peu de nourriture
dans le fond du seul canot restant: une miche de pain, deux morceaux de porc
séché et un pot de miel à moitié vide. Assez pour retourner à Québec s’il
partait aujourd’hui même. Il trancha alors le tiers de la miche de pain et
l’avala avec une ration de porc séché. Réfléchissant sur sa situation, il se
dit en lui-même : »Décidément ce trésor de Mathurin Gagnon fait
l’objet de bien des convoitises. Mais qui a bien pu m’attaquer ainsi ? »
La seule logique qu’il voyait était que ce fût quelqu’un de la ville de
Tadoussac. Le bourgmestre ou l’un des deux hommes de la milice qu’il avait
rencontrés hier. Pourtant, ce bourgmestre lui était apparu plutôt sympathique,
mais bon, manifestement il ne pouvait se fier à personne et ne devait compter
que sur lui-même. Bien décidé à aller dans la ville, il rangea toutes les
choses essentielles dans le canot qu’il déplaça sur le bord de la clairière
pour faciliter son départ. Puis il remonta vers Tadoussac.
Marchant d’un
bon pas à travers les arbres, il remarqua au loin que la ville avait l’air
silencieuse. S’arrêtant machinalement à la lisière des derniers arbres, il
observait celle-ci sur le côté, à environ cent mètres des premiers bâtiments
quand il remarqua du mouvement derrière ceux-ci. Il semblait avoir vu des
ombres bouger et deux personnes se cacher derrière une clôture et une maison.
Il s’accroupit alors derrière un buisson et attendit. Au bout de quelques
instants, il entendit des détonations venant du fleuve. Se retournant, il vit
alors cinq boulets de canons partir de trois navires. Deux tombèrent sur la
plage dans la Baie
de Tadoussac et trois autres frappèrent dans la ville. Un boulet frappa de
plein fouet le toit d’une maison de ferme, un autre défonça une clôture et le
troisième tomba au sol en roulant vers un arbre. S’ensuivit d’autres détonations
de canons en provenance du fleuve. C’est alors qu’il constata la présence de
trois navires de guerre anglais dans la
Baie de Tadoussac qui tiraient sur la ville. Également, une
dizaine de chaloupes, remplies de soldats se dirigeaient vers la baie pour manifestement
débarquer sur la plage. Du côté de la ville, deux ou trois coups de feu furent
tirés mais, les bateaux étaient inatteignables et les chaloupes de débarquement
étaient encore trop éloignées. Si bien qu’au bout de deux minutes les coups de
feu cessèrent. Les premiers soldats anglais débarquèrent sur la plage et se
mirent immédiatement à couvert derrière les rochers et les collines surplombant
la baie. Bientôt rejoints par d’autres, ils étaient alors près d’une centaine
de soldats qui se regroupèrent en haut de la colline et se mirent en marche
vers la ville. Stéphane était hypnotisé par ce qu’il voyait se dérouler devant
lui. Figé sur place, il n’osait même pas prendre ses jambes à son cou et se
sauver avant d’être repéré. Il n’avait de cesse de se
répéter : »C’est impossible, je rêve, je vais me réveiller »
quand tout à coup une salve de coups de feu fût tirée en provenance de la
ville. Cela le secoua et il vit au loin trois soldats anglais tomber au sol.
Les autres, sous les cris des officiers se mirent immédiatement au pas de
course et chargèrent les baillonettes vers l’avant pendant que les miliciens de
Tadoussac devaient probablement recharger leurs mousquets. Lorsque les premiers
soldats anglais arrivèrent à proximité des bâtiments de la ville, ils furent
accueillis par quelques coups de feu mais bientôt ceux-ci se mirent également à
tirer et à renverser les faibles défenses de la ville. De loin, Stéphane
observait ce chaos qui se déclenchait avec fureur. Sortant de sa torpeur, il
recula derrière la lisière de la forêt et se mit à courir sans regarder
derrière lui.
Arrivé à la
clairière, il vit de côté au loin dans le fleuve les bateaux anglais qui avaient
cessé leurs tirs. Il porta alors rapidement le canot dans l’eau et se mit à
pagayer le plus rapidement possible, non sans manquer quelque peu de contrôle.
Réussissant tant bien que mal à passer le cap de la rivière Saguenay, il se
retourna pour apercevoir au loin une colonne de fumée dans le ciel; la ville de
Tadoussac qui flambait. « La défense a dû être de courte durée, cinquante
miliciens amateurs contre cent soldats anglais entraînés. Çà augure bien ce qui
va se passer plus tard à Québec » se dit-il en continuant de pagayer.
Comme le courant ne lui était pas trop défavorable, cette pensée relative au
sort qui attendait la colonie raviva en lui l’image de la carte et des
parchemins de Wolfe qu’il avait en sa possession. Comment l’Histoire se
jouerait-elle si ces documents pouvaient être mis dans les mains de l’intendant
Boudreau, du gouverneur Vaudreuil et de Montcalm ? Avec le plan adverse devant
eux, ce serait un jeu d’enfants de repositionner les défenses de la Ville de Québec et de
redéployer les troupes et la milice canadienne pour repousser les anglais.
Mais, le croirait-on quand il reviendrait à Québec avec ces documents ? Cette
pensée le rendait perplexe et refroidit quelque peu ses ardeurs. Il se décida
donc à être déterminé mais également prudent. Repassant à la hauteur de la Malbaie et de Baie
St-Paul, il n’avait pas vu de bateaux anglais quoiqu’il était certain que des
éclaireurs et des indiens à la solde de ceux-ci devaient rôder en amont des
premiers bateaux de la flotte qu’il avait vue à Tadoussac. Vers la fin de la
journée, épuisé, il reconnût au loin l’Isles-aux-Coudres et, accélérant le rythme,
accosta dans la noirceur sur la pointe ouest de l’île. Tirant son canot à
l’abri dans les rochers, il installa sa bâche sous un arbre et se coupa un bout
de miche de pain qu’il dévora avec son autre ration de porc séché. Il ne lui
restait plus qu’un bout de pain avec un demi pot de miel pour la suite de son
retour. Transis par le froid et l’humidité, il tomba profondément endormi.
Le lendemain
matin, Stéphane se réveilla au chant des oiseaux. La journée s’annonçait
lumineuse et il se dirigea rapidement vers le fleuve pour sa toilette du matin.
L’eau froide le ressaisit et il resta quelques instants à observer l’endroit
qui était de toute beauté. Puisant dans ses souvenirs d’un voyage dans cette
région lorsqu’il était adolescent, il voyait bien la côte des Éboulements, la
pointe de St-Joseph-de-la-Rive et les escarpements qu’on retrouvait dans cette
région de Charlevoix; avec les montagnes en contrefort. Il en était à ces
réflexions quand il entendit au loin des bruits de voix. Pris de court, il se
dépêcha de courir se réfugier derrière un rocher, n’ayant pas eu le temps de
rejoindre les bussions où il avait caché son canot. Soudainement, il distingua
vers la gauche de l’île une chaloupe à environ trente pieds du rivage. Celle-ci
se rapprocha et il y distingua la présence de trois soldats anglais avec deux
indiens qui ramaient. La chaloupe s’éloigna peu à peu, non sans lui créer
quelques angoisses. Aussitôt sortit de sa cachette, il se dirigea au pas de
course vers les buissons et s’empressa de s’y cacher avec son canot.
Recroquevillé et soupesant ses options, il se sentait coincé, ne pouvant
prendre le risque de partir en plein jour et se faire intercepter par les
éclaireurs anglais. Par contre, il ne lui restait qu’un demi pot de miel avec
un dernier morceau de pain; donc il ne pourrait pas tenir longtemps sans
nourriture. Il en arriva alors à la seule conclusion qui s’imposait,
c’est-à-dire de partir dès la noirceur venue et rejoindre Québec de nuit.
C’était hasardeux car il était loin d’être un canotier expérimenté et au cours
de la nuit, il n’y verrait pas grand chose. Mais il n’avait pas le choix.
La nuit était
d’encre et le ciel devait être nuageux car il ne voyait aucune étoile et encore
moins la lune qui aurait pu éclairer son chemin sur le fleuve. Ayant mis son
canot à l’eau, il le dirigea en s’éloignant davantage de la rive car il
craignait de heurter des rochers s’il se tenait trop près de celle-ci. Pagayant
du mieux qu’il pouvait, il avait au début suffisamment d’énergie car il avait
mangé son dernier morceau de pain. Navigant à vue malgré l’obscurité, il
pouvait à l’occasion se guider à l’aide des feux et des faibles lumières qu’il
distinguait sur les deux rives. Ce n’était probablement que des feux de camps
et des bougies qui ne provoquaient que de simples lueurs au loin, mais bon dieu
que c’était rassurant pour lui de les apercevoir ! Il frappa du courant
contraire une ou deux fois, avec quelques remous qui firent balloter le canot
sans plus. Au bout d’environ trois heures, le vent se leva progressivement sur
le fleuve et l’air se chargea d’humidité. Bientôt, le tonnerre se fit entendre,
les premiers éclairs traversèrent le ciel et la pluie se mit à tomber. Au début
une simple bruine puis de plus en plus fort. Déterminé à rentrer à Québec dès
cette nuit, Stéphane redoubla d’efforts pour pagayer, mais il avait de plus en
plus de difficultés car son canot se remplissait d’eau qu’il tentait de rejeter
au fleuve en utilisant son sac de toile. Bien que sa progression ne fût pas
aussi rapide, il avait aperçu à la suite d’un éclair, le bout de l’île
d’Orléans à gauche. Et par après quelques lueurs à droite qui lui avait semblé
être le village de Ste-Anne de-Beaupré. L’orage s’intensifiant et perdant de
plus en plus le contrôle, il se retrouva pris dans des courants contraires et
son canot, balloté par la houle du fleuve, dériva vers la rive nord. Tentant de
redresser sa trajectoire, il fit tourner son canot vers la gauche mais ceci
exposa temporairement son flanc et il fut frappé par une vague qui le projeta
sur un rocher qui pointait à l’extérieur de l’eau. Le fond du canot, lacéré par
les pointes du rocher s’en trouva percé et rapidement l’eau se mit à entrer de
plus belle. Sentant la partie lui échapper, Stéphane attendait le prochain éclair
pour pouvoir sauter vers la rive du fleuve. Au bout de quelques secondes qui
lui parurent une éternité, le ciel fût illuminé et il sauta vers ce qui lui
était apparût comme de la terre ferme. Se débattant dans l’eau, ses pieds
touchèrent rapidement le sol, signe qu’il n’était pas aussi loin de la rive
qu’il avait pensé. La difficulté n’était cependant pas là. Se tenant à une main
après un rocher, le vent amplifia la houle sur le fleuve si bien qu’il perdit
pied quand une vague le frappa et qu’il tomba sous l’eau pendant un bref
moment. Se relevant, il fût frappé par une deuxième vague qui projeta sa tête
contre le rocher, lui écorchant le front. Il s’agrippa alors furieusement et
repris peu à peu ses esprits, sentant le sang qui lui coulait du front dans l’oeil
puis sur la joue. À l’apparition d’un autre éclair, il vit l’opportunité d’un
petit passage entre deux rochers près de lui qui lorsque l’eau se retirait
était dégagé. Il attendit alors le l’apparition du prochain éclair et sauta
dans l’eau vers les deux rochers qui étaient dégagés. De là, il n’était qu’à
une vingtaine de pieds de la terre ferme et les deux rochers derrière lui
faisaient comme une barrière naturelle le protégeant de l’assaut de la houle.
Trempé et grelottant avec le sang qui lui coulait du front, il tomba à genoux
sur le sol. Apercevant à quelques pieds de lui un cabanon en bois il s’y
dirigea et se coucha à l’intérieur; épuisé mais à l’abri de l’orage qui
continuait.
Le bruit de la
pluie sur les planches de bois avait cessé mais le soleil n’était pas encore
levé. Stéphane, qui n’avait peut être dormi que trois ou quatre heures, se
réveilla. L’humidité était présente et il ne pouvait pas vraiment distinguer
l’intérieur de l’endroit où il était, marqué par une forte odeur de bois. Petit
à petit, les premières lueurs du jour apparurent et Stéphane constata qu’il
était dans un cabanon qui contenait du bois de chauffage. Les cordes de bois
bien alignées jusqu’au plafond témoignaient de la prévoyance du propriétaire de
la ferme et de l’hiver qui viendrait bientôt. S’asseyant dos à un mur en bois,
il fouilla dans son sac et termina la seule nourriture qu’il lui restait, son
demi pot de miel. Il sortit à l’extérieur et se dirigea vers la maison de ferme
qui était située en haut d’une colline. De la fumée sortait de la cheminée et
un cheval était attelé à l’avant d’une charrette remplie de sacs de jute et de
quelques paniers tressés. Stéphane y jeta un coup d’oeil rapide et remarqua
qu’ils contenaient des pommes de terre, des betteraves et des choux. Sa
présence près de la charrette réveilla le chien qui était attaché à un poteau
de la grange plus loin. Celui-ci, à la vue de l’intrus, se mit alors à grogner
puis à japper de plus en plus fort. Après quelques instants, un homme costaud
et dans la vingtaine, sortit de la maison et s’adressa à
Stéphane : »Holà étranger ! Que faites-vous sur mes terres ? »
Stéphane, encore trempé et affamé, lui répondit : »Je m’appelle
Stéphane De la Rochelle. J ’ai
fait naufrage au cours de la nuit avec mon canot. Je revenais d’une
mission..... heu… d’un séjour à Tadoussac quand la tempête m’a surpris. Est-ce
qu’il vous serait possible de m’amener à Québec ? Et au fait, où suis-je »
« Vous êtes à Charlesbourg et vous êtes sur la ferme Desrosiers. Je me
présente, Georges Desrosiers » dit celui-ci en le devisant de la tête aux
pieds. Après un moment de silence, il lui lança : »Bon c’est votre
jour de chance. Attendez quelques instants et vous pourrez venir avec moi car
je dois aller porter mes légumes au marché public. Je vous offre le
transport mais il vous faudra m’aider à débarquer ma cargaison lorsque nous
serons au marché de la basse-ville. » « Je suis votre homme »
répondit Stéphane.
Assis dans la
charrette et serrant son sac de toile humide qui contenait ses précieux parchemins,
Stéphane attendait patiemment quand Georges Desrosiers sortit de sa maison et
lui lança un paquet. Stéphane ouvrit celui-ci et, comble de bonheur, y trouva
une demie miche de pain chaude avec un morceau de fromage qu’il dévora.
La ville de Québec sous influence
Les roues de la
charrette faisaient un bruit assourdissant sur le chemin de terre et Stéphane
demeura silencieux. Georges Desrosiers, après quelques instants de ce silence,
se retourna vers lui en disant : « Ainsi donc, vous avez fait naufrage
hier ! Il faut dire que c’était une bonne tempête. Vous auriez dû vous arrêter
en chemin avant que le vent ne se lève ». Stéphane, rassasié, avait
l’esprit réveillé et les observations de Georges Desrosiers le mirent sur ses
gardes. »Oui, en effet, j’aurais probablement dû m’arrêter plus tôt. Mais,
je pensais pouvoir me rendre plus loin et, de fil en aiguille, j’ai été pris à
mon propre jeu. À un certain moment je me suis retrouvé dans un tourbillon et
je ne pouvais plus accoster ». Georges Desrosiers enchaîna :
»Oui vous me semblez avoir été quelque peu.... imprudent si je puis me
permettre. Vous savez, quand ces tempêtes se lèvent sur le fleuve, elles
peuvent nous jouer de mauvais tours. Mais au fait, qu’est-ce qui vous poussait
à vouloir rallier Québec si rapidement de.... Tadoussac, c’est bien çà ? »
Stéphane, qui commençait à trouver les questions de Georges Desrosiers plutôt
embêtantes, considéra cette porte de sortie : »Je devais prendre
contact avec le bourgmestre de Tadoussac, à la demande de l’intendant Boudreau.
Le bourgmestre se plaignait depuis longtemps de la faiblesse des mesures de
défense de la ville de Tadoussac et l’intendant Boudreau m’avait demandé
d’aller y voir ». Georges Desrosiers, poursuivant la conversation,
ajouta : »Et cette défense, elle était suffisante ? » Face à
l’absence de réaction immédiate de Stéphane, il poursuivit : « Parce
que vous savez depuis le début de l’été, il y a toutes sortes de rumeurs sur
l’arrivée d’une flotte anglaise dans le Golfe du St-Laurent. » »En fait
vous savez que çà en prendrait toujours plus. Mais probablement qu’avec une
vingtaine de miliciens ou de soldats supplémentaires, la ville serait bien
protégée. Enfin le temps que les rumeurs cessent » répondit évasivement
Stéphane. À ce moment, la charrette accéléra pour monter une côte et au-dessus
de celle-ci, ils aperçurent à l’horizon les premières volutes de fumée
annonciatrices de la Ville
de Québec. « Nous serons là dans une heure environ » dit Georges
Desrosiers à Stéphane. »Au fait, à Tadoussac, vous avez peut être croisé
mon frère. Il s’y est rendu avec cinq autres personnes dans le cadre d’une
mystérieuse expédition il y a quatre jours de cela ». Stéphane ne pu que
lui balbutier : »Ah oui.... et... quel était donc le nom de votre
frère ? » « Siméon Desrosiers ou frère Siméon si vous
préférez. » répondit Georges Desrosiers. « Ah…. bon » bégaya
Stéphane, le souffle court.
Le reste de la
route fût marqué par un silence bizarre. Sans être suspicieux, Georges
Desrosiers était visiblement quelqu’un de curieux et qui avait l’esprit vif.
Ils arrivèrent donc au bout d’une heure au marché public de la basse-ville où
il régnait une certaine agitation. Georges Desrosiers observa : »Hum,
il me semble y avoir plus d’agitation que d’habitude. Allons à mon étal et nous
déchargerons la marchandise ». Stéphane remarqua alors le va et vient
habituel de ce type de marché, avec ses différents kiosques de boucherie et de
poissons, pain, fruits et légumes, marchands d’outils agricoles et autres
objets courants. À gauche, une mère avec ses trois enfants marchandaient le
prix d’une pièce de viande, plus loin un homme achetait une hache. Comme tous
les marchés publics, il s’y dégageait un sentiment particulier marqué par la
fébrilité. Il avait toujours apprécié cette atmosphère.
Stéphane
débarquait les sacs de jutes pendant que Georges Desrosiers accrochait son
cheval à la clôture qui était située à l’arrière quand un homme de courte
taille, au visage rond et portant un chapeau de paille s’approcha d’eux.
Stéphane, qui continuait sa besogne, tendit l’oreille. L’homme au visage rond
semblait nerveux et il gesticulait tout en parlant bien que Stéphane ne pouvait
comprendre tout ce qui se disait : « Oui, Georges, je vous le dit, la
flotte anglaise est aux portes de la ville de Québec ! Vingt navires, dix mille
soldats et marins qui viennent sur nous. C’est un trappeur qui me l’a
dit ». Georges Desrosiers qui, semblait habitué à ces jérémiades ne s’en
formalisait pas davantage. Après quelques minutes un autre homme plus grand et
mince et coiffé d’un chapeau de feutre se joint à eux. Stéphane, qui était à
l’arrière de l’étal, un peu à l’abri des regards, entendit Georges Desrosiers
s’exclamer : »Quoi ? Tadoussac est tombé aux mains des anglais, c’est
impossible ! Attendez un instant ». Il se précipita alors vers l’arrière
de l’étal où Stéphane déchargeait les sacs de jute. En ouvrant le rideau de
toile, il s’écria : » Ah bon sang, il est disparût ! » en
constatant que Stéphane n’était plus là et qu’un sac était par terre avec trois
ou quatre choux qui étaient tombés au sol.
Courant à
travers la foule et les kiosques, Stéphane se dépêchait de s’éloigner de l’étal
de Georges Desrosiers. Rendu à la fin du marché, la route continuait à
découvert sur quelques maisons avant de rentrer dans la basse-ville et ses rues
étroites. Il se retourna pour voir s’il était poursuivi et aperçût au loin
Georges Desrosiers avec ses deux acolytes qui le cherchaient à travers la rue
du marché. N’hésitant pas une seconde, il pressa le pas sans courir et
s’engagea sur la route à découvert. Au bout d’une centaine de mètres, celle-ci
pénétrait dans la basse–ville plus densément peuplée et il s’y engagea, non
sans s’être retourné une dernière fois. Il distingua au loin la silhouette de
Georges Desrosiers qui arrivait penaud à la fin du marché public. Poussant un
soupir de soulagement, Stéphane prit la première rue de côté et se guida à
l’aide de la falaise du Cap Diamant qu’il voyait au loin.
Débouchant sur
la rue Saint Antoine, il s’arrêta un moment pour reprendre son souffle. La rue
était plus tranquille que dans les environs du marché. Petite rue faite de
pavés qui manquaient à certains endroits, elle était bordée de maisons les unes
à côté des autres. Quelques enfants jouaient dans la rue et il croisa deux ou
trois passants en se dirigeant vers la Place
Royale. Celle-ci était également calme, comme si tous les
habitants s’étaient rendus au marché. Il s’assit sur un banc un peu à l’écart,
car il voulait prendre le temps de réfléchir sur ce qu’il pouvait faire pour la
suite. Il revenait de l’expédition de Tadoussac qui avait finalement viré au
cauchemar complet. Il était le seul survivant, la ville était tombée aux mains
des anglais qui devaient actuellement faire route vers Québec. Il avait
découvert le secret de Mathurin Gagnon mais avait été laissé pour mort et
s’était fait voler tous son équipement : »Bon sang qui a bien pu
m’attaquer ainsi ? Au moins, j’ai encore la carte » se dit-il en lui-même
en ouvrant son sac de toile pour s’assurer qu’elle était bien encore là. Tous
ces éléments tournaient dans sa tête et l’empêchaient de se concentrer. Démuni
il se résigna à se diriger vers la citadelle ou il aviserait de la suite.
Stéphane
arrivait en haut de la colline et il pouvait voir les premiers contours de la
citadelle. Il se retint d’entrer immédiatement, sa séparation d’avec le
capitaine De Courcy lui ayant laissée un gout amer. Au bout de quelques
instants, il aperçut Jean-Thomas Robichaud sur la route qui montait vers lui.
Étant un peu à l’écart en-dessous d’un arbre, il s’avança et à son passage,
siffla à son attention. Celui-ci fût tellement surpris de l’apercevoir qu’il en
échappa sa chaudière. Ramassant celle-ci au sol, Jean-Thomas s’approcha alors
lentement de Stéphane, non sans avoir pris bien soin de regarder vers
l’enceinte de la citadelle pour s’assurer que personne ne l’observait. »
Stéph....Stéphane, que faites vous ici.... tous vous croient mort dans
l’expédition.... ». Stéphane, qui avait remarqué le teint blafard de
Jean-Thomas ne pu se retenir de lui dire : « Hé bien, mon cher
Jean-Thomas, c’est comme si vous aviez vu un mort-vivant ma foi ! »
Reprenant son souffle, Jean-Thomas enchaîna : »Non, ce n’est pas cela
Stéphane, mais les choses sont allées de mal en pis ici. Surtout depuis deux jours,
lorsque la rumeur s’est mis à courir dans la citadelle que l’expédition était
un échec et que tous étaient morts. J’ai entendu le capitaine De Courcy dire
que l’intendant Boudreau était vraiment tombé en disgrâce auprès du gouverneur
et que ces jours dans la colonie étaient comptés. Puis, aujourd’hui même, une
autre rumeur s’est propagée à l’effet que la ville de Tadoussac était tombée
aux mains des anglais et qu’une flotte avec des milliers de soldats fonçaient
sur la ville de Québec. À cet égard j’ai moi-même vu aujourd’hui des familles
réfugiées de la région de Charlevoix aux portes de la ville. Tout cela fait que
parmi les militaires de la citadelle c’est la panique. Plus personne ne semble
savoir quoi faire ici. Les ordres de Montcalm et de ses généraux ne viennent
pas et les soldats comme les officiers se perdent en conjectures et hypothèses
de toutes sortes ». Resté silencieux face à toute cette mine d’information
qu’on lui offrait, un élément intriguait Stéphane : Comment (ou plutôt de
qui) était apparût cette rumeur à l’effet que tous les membres de l’expédition
étaient morts. Comme il était le seul survivant cet aspect non seulement
l’intriguait mais le rendait perplexe. De plus, il n’avait qu’une idée en
tête : Montrer la carte du plan d’attaque de Wolfe à l’intendant
Boudreau et pouvoir la remettre au gouverneur Vaudreuil ou au général
Montcalm. Alors, il se lança en disant à
Jean-Thomas : »Il faut que je puisse voir l’intendant Boudreau. Aller
le voir, dites-lui que je suis de retour et que j’ai des informations capitales
à lui transmettre ». Comme Jean-Thomas hésitait, Stéphane
ajouta : »Jean-Thomas faites-moi confiance quoiqu’il arrive. J’ai
besoin de vous et il faut que vous m’aidiez quoiqu’il arrive. Je vous
attendrai ici sous cet arbre». Jean-Thomas laissa sa chaudière sur place et
repartit vers la basse-ville.
Le soleil
tombait rapidement au-dessus du fleuve et cela faisait plus de deux heures que
Jean-Thomas était parti. Stéphane commençait à avoir faim et se demandait s’il
avait fait le bon choix de se fier à Jean-Thomas plutôt que d’aller voir le
capitaine De Courcy. Comme plusieurs patrouilles de soldats étaient sorties de
la citadelle dans un va et vient fébrile, il s’était caché derrière les arbres
qui longeaient le mur de bois. Pendant qu’il était assis derrière les buissons
après une autre sortie des soldats Jean-Thomas apparût à travers les rayons du
soleil couchant et lui dit : »Après avoir attendu et attendu je n’ai pu
que brièvement parler à l’intendant Boudreau. Au début il ne m’a pas cru, puis
il m’a simplement dit : S’il est encore vivant comme vous me le dites,
qu’il se déplace après le couché du soleil. Mort ou vivant, il saura
certainement où me trouver ! » Un peu découragé, Jean-Thomas regardait
Stéphane sans rien dire et celui-ci ajouta : « Bon, c’est très bien
Jean-Thomas vous m’avez rendu un fier service. J’irai le voir ce soir.
Entretemps, vous n’auriez pas un bout de pain ou de viande à me donner car je
meurs de faim. » Jean-Thomas entra dans la citadelle et revint au bout de
quelques minutes avec un demi-pain : »Tenez c’est tout ce j’ai pu
trouver ».
Stéphane
descendait la rue St-Paul et tenait serré contre lui son sac de toile contenant
la carte et les deux parchemins. Étant préoccupé par cette ces documents, il
n’eût pas le réflexe de se préparer aux questions qu’auraient immanquablement
l’intendant Boudreau. La noirceur des rues de la ville était totale, amoindrie
çà et là par les reflets diffus de quelques lampes et bougies à l’intérieur de
certaines maisons. Il ne croisa que quelques passants, certains furtifs et
d’autres au pas lent et fatigué par la journée. Finalement, il arriva devant la
maison de l’intendant et cogna sans tarder sur la porte d’entrée. Au bout de
quelques secondes celle-ci s’ouvrit et l’intendant apparût. Momentanément surpris,
il dit à Stéphane en lui faisant signe d’entrer: »Ah oui, voilà notre
revenant d’outre tombe ! » Refermant la porte derrière lui il
ajouta : »Hé bien, mon cher Stéphane, vous me faites là toute une
surprise. D’ailleurs, si j’écoutais la rumeur de la cour du gouverneur, bien
que j’en sois maintenant formellement exclût, je devrais signaler votre
présence à la milice ou au capitaine De Courcy. » Interloqué, Stéphane
balbutia : »M’arrêter, mais pourquoi ? » L’intendant poursuivit
d’un ton monocorde : »Pour haute trahison ou pour meurtres,
choisissez celui qui vous sied le mieux ». Stéphane, de plus en plus
perturbé, répliqua : « Je n’ai trahi ou tué personne, messire
Boudreau. » Débouchant sur le petit salon, Stéphane remarqua la présence
d’une femme, et reconnût Margue
rite de
L’Estrade. Gêné par cette présence, il eut un mouvement de recul et l’intendant
Boudreau lui souffla : »Allez, allez Stéphane, ne faites pas tant de
manières, de toutes façons, vous connaissez déjà cette charmante
personne ». Se résignant, Stéphane entra et s’assit au bout de la pièce.
Fixant du regard
l’intendant Boudreau, il remarqua qu’il avait les traits tirés et qu’il s’en dégageait
une certaine lassitude. Il lui dit alors : »Messire Boudreau, quoi
que vous ayez entendu sur moi, vous devrez m’écouter car ce que j’ai à vous
montrer est de la plus haute importance. Mais une question avant de commencer,
que me reproche-t-on précisément ? » L’intendant répliqua : »À
ce qu’il parait vous avez saboté votre mission et tous les membres de votre
expédition sont disparus. » Stéphane, ne sachant par quel bout commencer
son explication qui inévitablement serait longue, complexe et tortueuse;
s’était concentré sur l’esprit de l’intendant pour connaître sa pensée par
télépathie. Une phrase revenait sans cesse dans la tête de celui-ci : Ce
jeune homme n’est peut-être pas coupable... Il se risqua donc :
« Messire Boudreau, et vous qu’e pensez-vous ? » L’intendant prit une
grande respiration et lui dit : « Vous savez plus rien ne
m’étonnerait maintenant. J’ai d’ailleurs le pressentiment que notre monde, ici
dans cette ville de Québec, est sur le point de basculer. Vous pourriez donc
être un saboteur, un meurtrier, un espion anglais ou tout simplement un honnête
homme ! Nous sommes dans une période où le faux et le vrai se confondent et
s’entrecroisent au point où je suis rendu incapable de les distinguer ».
Se retournant vers sa droite, il dit : »Et vous, Marguerite, qu’en
pensez-vous ? » Marguerite de L’Estrade sourit légèrement et dit d’une
voix douce: »Joseph, un membre de la
Société du Lys d’Amérique ne peut être un saboteur ou un
meurtrier. Les rumeurs de la cour du gouverneur vont et viennent au gré des
saisons et de qui est en montée de pouvoir ou en déchéance. Il faut donc faire
preuve d’un discernement qui va au-delà des perturbations et des intrigues de
la cour »
L’intendant
Boudreau qui avait écouté attentivement les paroles de Marguerite de L’Estrade
sourit et se redressa sur sa chaise : »Toujours aussi clairvoyante
Marguerite » fût son seul commentaire. Stéphane se fit la réflexion : »Voilà
une femme de cette époque qui vaut bien dix conseillers de la cour du
gouverneur. Dommage Marguerite que vous soyez née trois cents ans trop
tôt ». On voyait la brillance de son esprit, non seulement à travers ses
propos mais encore plus dans la façon qu’elle les livrait et l’assurance
qu’elle dégageait. Il devinait également que l’intendant et Marguerite avait
probablement eu une liaison amoureuse auparavant. Liaison qui avait permis à
Marguerite de se maintenir à la cour et qui au fil des années s’était
transformée en relation d’affaires teintée d’une réelle amitié. Voyant la
fenêtre s’ouvrir il s’y engouffra en ajoutant : »Messire Boudreau, je
vous confirme que je n’ai rien fait de mal. La mission est un échec si on
pensait au mystère de Mathurin Gagnon comme d’un trésor en argent sonnant ou si
l’on considère que tous sauf moi ont disparu. Mais croyez-moi ce que j’ai
trouvé vaut cent fois plus que n’importe quel trésor de la colonie. »
Pointant son sac de toile il lui dit : »J’ai trouvé le plan d’attaque
de la ville de Québec écrit par James Wolfe lui-même ! » et se dirigeant
vers un petit bureau il déploya la carte devant lui. Tout y était : les
fortifications, la future position des bateaux anglais, le nombre de marins et
de soldats, la diversion prévue vers Beauport puis le débarquement à l’Anse au
Foulon. À la fois médusés et perplexes, l’intendant Boudreau et Marguerite de
L’Estrade observaient attentivement. Lorsque Stéphane eût terminé sa
description, il tendit le parchemin à l’intendant Boudreau. Observant le
document l’intendant lui dit : »Ou bien tout çà est très réel et vous
êtes un personnage au confluent de l’Histoire, ou bien vous êtes un imposteur
de premier ordre. Et puis qui est ce James Wolfe ? Je n’en ai jamais entendu
parler. » Stéphane, prenant une grande respiration
enchaîna : »Ce serait long pour moi de tout vous raconter, mais il
s’agit du général qui commande la flotte anglaise se dirigeant vers Québec au moment
où l’on se parle. Il sera celui qui fera tomber la ville et ce plan que j’ai
ici est un original qu’on a tenté de me voler après m’avoir assommé à
Tadoussac. » Embêté l’intendant Boudreau observait la
carte : »Il y a effectivement une précision du détail qui m’intrigue.
Les principales défenses de la ville de Québec sont toutes illustrées avec un
nombre assez précis de soldats qui correspond, selon ce que je me souviens, à
la réalité. C’est doublement intriguant car, seule une personne bien au fait de
notre situation militaire pourrait reproduire un tel croquis. Par contre, toute
votre histoire depuis l’expédition jusqu’à aujourd’hui m’apparait tirée par les
cheveux. Il faudrait retourner à Tadoussac pour y voir plus clair. Qu’en
pensez-vous ? » Répondant du tac au tac, Stéphane
répliqua : »Impossible messire car Tadoussac est tombée aux mains des
anglais hier ». Au même moment, on cogna à la porte de l’intendant et
celle-ci s’ouvrit. Un homme au chapeau
de paille se précipita à l’intérieur et dit : »Messire Boudreau, on
vient de m’apprendre que la ville de Tadoussac est tombée et qu’une flotte
anglaise se dirige vers Québec ! » L’intendant eut un moment de recul et laissa
le parchemin tomber au sol.
Marguerite
ramassa la feuille qui était tombée à ses pieds et dit : »Joseph vous
avez là probablement la preuve qu’il vous manquait quant à la sincérité de ce
jeune homme ». Stéphane, avec un sentiment d’urgence à peine contenu,
ajouta : »Messire Boudreau le temps presse. Je dois rencontrer dès
que possible le gouverneur ou Montcalm avec cette carte et le parchemin. »
L’intendant releva la tête et murmura: »Je comprends … mais du côté
du gouverneur ce n’est plus possible pour moi. Surtout avec les dernières
manigances de cet évêque d’Auteuil. Par contre, avec Montcalm j’étais jusqu’à
récemment en bons termes avec l’un de ses aides de camps; Louis-Antoine De
Bougainville. Je vais le contacter à cet effet et nous demanderons à votre ami,
le jeune acadien débrouillard, comment s’appelles-t-il déjà ? » « Jean-Thomas
Robichaud, messire » répondit Stéphane. « Oui, c’est çà, Jean-Thomas.
Nous passerons par lui et il vous indiquera l’endroit où nous nous
rencontrerons d’ici peu». Stéphane, surpris par tant de précautions
balbutia : « Mais.... messire, pourquoi tant de prudence, je peux
moi-même revenir vous voir. » L’intendant, le fixant dans les
yeux lui répliqua sans détours: »Stéphane, et là c’est moi qui n’ai
pas le temps de tout vous expliquer, sachez seulement que pour l’instant vous
êtes persona non grata dans la
colonie. Donc débrouillez-vous pour passer inaperçu. Pour l’instant Marguerite
vous accompagnera à la
Maison Bellemare et vous y passerez la nuit. » Sur ce,
l’intendant prit des mains de Marguerite la carte et le parchemin et glissa les
documents à l’intérieur d’un tiroir de son bureau qu’il referma à clé. Mettant
celle-ci dans sa poche, il tendit une autre clé à Stéphane et lui
dit : »Voici la deuxième clé qui permet d’ouvrir la serrure du
tiroir. Nous serons donc pour l’instant les deux seuls à avoir accès au mystère
de Mathurin Gagnon. »
Stéphane et
Marguerite De l’Estrade marchaient d’un pas rapide sur la rue St-Pierre. À la
suggestion de Marguerite, Stéphane avait le capuchon relevé sur la tête. Avec
le soleil descendant et les ombres des passants, l’anxiété le gagna. Au
tournant d’une petite ruelle ils aperçurent une maison en retrait au bout de
celle-ci. Arrivés à sa hauteur, Marguerite ouvrit la porte et dit à
Stéphane : »C’est l’endroit. N’ayez aucun crainte car il n’y a plus
personne qui demeure ici. Je vous ferai parvenir demain à l’aube de la
nourriture et vous attendrez le signal de Joseph via le contact de votre ami
Jean-Thomas ». Stéphane entra dans la maison et alluma une lanterne posée
sur une table plutôt sale et observa les lieux. Se retournant au bout de
quelques secondes, il remarqua que Marguerite avait déjà disparût.
Le revenant et le traître
Tel que lui
avait affirmé l’intendant Boudreau, au bout de deux journées qu’il trouva
interminables, Jean-Thomas cogna à la porte de la Maison Bellemare où Stéphane se
terrait. Resté sur le pas de la porte, Jean-Thomas lui dit d’un ton
éteint: »Stéphane, un envoyé de l’intendant Boudreau m’a chargé de vous
dire d’être présent à la tombée de la nuit sur la rue Notre Dame près de
l’église. » Celui-ci, constatant le désarroi de son compagnon, lui
souffla : »Merci Jean-Thomas j’y serai. Qu’est-ce qui vous
trouble ainsi ? » » C’est
que, messire Stéphane, les premiers bateaux de la flotte anglaise ont été
aperçus près de la Côte-De -Beaupré.
La tension monte au sein de la garnison et dans la population » lui répondit
Jean-Thomas. En entendant ces paroles, Stéphane fût également surpris par la
rapidité de la progression de la flotte anglaise dans le fleuve. Bien qu’il
connaissait le déroulement des évènements passés et à venir, vivre en temps
réel ceux-ci lui avait fait perdre la notion du temps. Curieux paradoxe ! Cette
annonce eût donc sur lui un effet de surprise et il referma machinalement la
porte. Écoutant les pas de Jean-Thomas s’éloigner dans la ruelle, il se dit en
lui-même : »Le temps presse et me glisse entre les doigts. C’est
frustrant ! »
Le soleil
s’était couché depuis peu et la ville était dans une noirceur partiellement
éclairée. Stéphane, capuchon relevé sur la tête, avançait discrètement dans les
rues de la basse ville de Québec. Arrivé au bout de la rue Notre Dame, il
aperçût l’Église Notre-Dame-des-Victoires où devait se tenir sa rencontre avec
l’intendant Boudreau. Se méfiant plus que jamais il resta un moment en retrait,
n’apercevant personne sur les bancs de pierre de la Place Royale. Celle-ci était
faiblement éclairée par les lueurs sortant des fenêtres d’un hôtel-restaurant
du côté nord, « l’Auberge des Trois Vignes ». Après un bref moment,
il distingua une silhouette au loin de la rue opposée qui, arrivée sur la Place Royale , s’installa sur l’un
des bancs. Apercevant son visage, Stéphane constata que ce n’était pas
l’intendant Boudreau. Puis, il entendit des bruits de bottes qui frappaient le
pavé de manière répétitive. Se retournant, il vit au loin une patrouille de
trois soldats qui se dirigeait vers lui. Craignant d’être repéré, il se glissa
derrière un mur qui donnait sur la cour d’une maison. Les soldats passèrent à
quelques pieds de lui et continuèrent leur route vers la Place Royale. Au bout de
quelques instants, il sortit de sa cachette et s’avança en longeant le mur vers
la place. Deux hommes au loin discutaient avec l’un des soldats et au bout de
quelques secondes, celui-ci le salua militairement. La patrouille reprit son
chemin et disparût au tournant de la rue qui longeait l’église. Les deux hommes
se rassirent sur le banc et Stéphane s’avança vers eux.
« Bonsoir
messire Boudreau » fit Stéphane alors qu’il était à la hauteur de
celui-ci. « Ah ! Bonsoir Stéphane » lui répondit l’intendant, un peu
surpris de le voir surgir ainsi dans la nuit. Et il ajouta : »Capitaine
voici celui dont je vous ai parlé, Stéphane De la Rochelière. Stéphane ,
le capitaine Georges-Émile Lejeune, du régiment commandé par Louis-Antoine De
Bougainville. » Le capitaine, l’air impatient, enchaîna
immédiatement : »Ainsi, messire Stéphane, l’intendant m’a dit que
vous aviez des informations capitales à transmettre au marquis de
Montcalm !» Stéphane murmura : « En effet capitaine. Les
évènements se précipitent comme vous le savez peut être avec la flotte anglaise
qui vient d’atteindre la côte de Beaupré. » Le capitaine découvrant son visage sous la
lumière resta de marbre. Stéphane ajouta : »Je n’ai pas le temps
de tout vous expliquer et une image vaut mille mots. Sachez que lors de mon
expédition à Tadoussac, j’ai récupéré le plan d’attaque du général qui commande
cette flotte anglaise. On y décrit toutes les positions de défense de la ville
de Québec et la stratégie d’attaque de la ville par les anglais. Ce plan
pourrait vous être..... » le capitaine interrompit Stéphane et lui
lança : »Au fait, si vous êtes si bien informé, quel est le nom du
général anglais ? » »James Wolfe » répondit du tac au tac
Stéphane. Le visage du capitaine s’éclaira davantage : »Effectivement
c’est le nom que nos informateurs nous ont transmis et peu de gens ont été mis
au courant. J’avoue que cela ajoute à votre crédibilité mon cher. Mais avant
d’en parler au général De Bougainville, il faudrait que je puisse voir moi-même
ce parchemin ». L’intendant Boudreau intervint : »Ce soir il est
un peu tard. Je vous propose demain à la tombée de la nuit, à mon
domicile ». Souriant pour la première fois, le capitaine s’adressa à
Stéphane et à l’intendant en se relevant tranquillement: »Messieurs
par conséquent à demain. Mais n ‘oubliez pas que si une image vaut mille
mots, elle peut vous valoir également mille maux !». Ceux-ci ne purent
réprimer un rire en entendant ces paroles.
Stéphane
s’engageait dans la rue de la Maison
Bellemare. Pour la première fois depuis son retour à Québec,
il voyait une lueur au bout du tunnel. Ce capitaine Lejeune, en apparence
distant, pouvait lui donner accès directement au général De Bougainville puis
peut-être à Montcalm lui-même. Par contre, il avait le sentiment d’être
continuellement observé et l’intendant Boudreau avec toutes ses précautions,
n’aidait pas à faire baisser son angoisse. Et le temps qui s’échappait
commencerait sérieusement à manquer. Encore une fois, avant d’ouvrir la porte
de la Maison Bellemare ,
il regarda furtivement à gauche et à droite, mais ne vit que des ombres créées
par le vent et la nuit. Peu de temps après, immobile dans son lit, il ne trouva
le sommeil que très tard. Dans un rêve, il courait désespérément après son parchemin
que le vent balayait toujours plus loin dans les rues désertes de la ville de
Québec. Dès qu’il s’en approchait quelque peu, la carte était projetée dans les
airs et s’envolait pour retomber plus loin. Après que sa course l’eût amené sur
le bord du Cap Diamant, il se sentit perdre l’équilibre alors que la carte
s’envolait au dessus du fleuve. Il s’apprêtait à tomber dans le vide quand il
se réveilla en sursaut.
Il était
maintenant près de deux heures dans l’après-midi du lendemain. Stéphane, qui avait
tourné en rond depuis son réveil et n’avait presque pas mangé, n’en pouvait
plus d’attendre l’arrivée de la nuit. Il se décida donc à se rendre d’avance au
domicile de l’intendant Boudreau. En arrivant plus tôt il aviserait avec
celui-ci d’une stratégie pour aborder le capitaine Lejeune et se rendre au
général De Bougainville le plus vite possible. À la hauteur de la maison de
l’intendant, il s’arrêta un instant et constatant que tout était calme aux
alentours. Il s’engagea vers la porte et cogna sur celle-ci. N’obtenant pas de
réponse, il cogna une deuxième fois sans succès. Tournant alors machinalement
la poignée de la porte celle-ci s’ouvrit. Il entra dans le vestibule et appela
l’intendant Boudreau tout en marchant. Il remarqua alors dans le salon de
l’intendant que son bureau et une chaise avaient été renversés. Il eut un
mouvement de recul et après avoir entendu un léger craquement sur le sol en
arrière de lui, il aperçût un éclair qui fût suivie d’une douleur vive lui
traversant le cou et l’épaule. Ses jambes devinrent molles et il perdit
connaissance.
L’odorat fût le
premier sens sollicité à son réveil. Une odeur nauséabonde lui monta à la gorge
et, ouvrant péniblement les yeux, il remarqua de sa vue embrouillée une ombre
au loin qui l’observait. Se relevant pour mieux voir, un mal de tête le fit
gémir et il constata rapidement qu’il était attaché à une chaise, ses deux
mains immobiles étant engourdies. Sa vue se dégageant progressivement, il
observa qu’il était dans un sous-sol qui était faiblement éclairé par une
petite fenêtre. L’air était moite et humide, comme le vieux sous-sol de la
maison centenaire de ses grands-parents; dans une autre vie.... L’ombre qu’il
avait distinguée à son réveil se tenait au loin derrière lui. Soudainement, il
sentit une main glisser sur son cou et le saisir violemment par les cheveux. Se
crispant, il sentit un souffle sur son oreille suivit de ces
mots : »Bonjour, messire Stéphane, nous nous revoyons tous deux après
un long voyage » Cette voix lui semblait familière mais il ne pouvait y
accoler un nom ou un visage : » Qu’est-ce que je fais ici ? »
furent ses seules paroles alors que la main qui lui serrait les cheveux
repoussa sa tête contre la table qui était devant lui. Son front cogna si
violemment le bois de la table que son arcade se fendit. Le sang se mit à
gicler inondant son oeil droit. Se redressant péniblement et ne voyant que d’un
oeil, il s’exclama : »Frère Siméon ! » à la vue de celui-ci qui
le fixait d’un sourire.
Au bout de
quelques secondes de silence, le frère Siméon enchaina : »Je pensais
bien vous avoir éliminé à Tadoussac. J’aurais dû être plus appliqué dans votre
cas, comme je l’ai été pour nos autres compagnons de voyage ». Cette
phrase du frère Siméon fût suivit d’un rire guttural qui donnait froid dans le
dos. Décodant le message, Stéphane répliqua : »C’est vous qui avez
tué ces pauvres malheureux. Mais pourquoi avez-vous fait cela ? » Le frère Siméon avait le regard fuyant et un
rire nerveux quand il observait Stéphane. Il se rapprocha davantage et Stéphane
sentit son haleine fétide ainsi que ses yeux carnassiers qui le fixaient. «
Bien sûr que je les ai éliminés comme quelques autres avant notre départ. Mais
que voulez-vous, les ordres de son Éminence sont les ordres. Et tel un fidèle
serviteur de Dieu je les exécute ». Se relevant, il s’avança vers
Stéphane qui, ayant momentanément pu entrer en contact avec son esprit, découvrait
avec horreur la folie de cet homme. Probablement psychopathe, il était
complètement imprévisible et instable au plan émotif. Formé à l’école de
la prêtrise, les croyances qu’on lui avait inculquées s’étaient entremêlées à
sa maladie mentale et ses pulsions incontrôlées; créant ainsi un cocktail
meurtrier.
Au bout de
quelques instants, le frère Siméon s’arrêta devant lui et, toujours avec son
rire nerveux, lui lança : »Voulez-vous savoir au moins comment je les
ai éliminés nos infortunés compagnons de voyage ? » Sans attendre la
réponse de Stéphane, il enchaina tout de go : »Le premier soldat, De
Montreuil je crois, bu malheureusement le thé aromatisé qui vous était destiné.
Quant au deuxième, l’indien, ce fût plus difficile car il se débattit avant de
bien involontairement sombrer dans le fleuve. Compte tenu qu’après vous me
soupçonniez, j’ai choisi de devenir moi-même la troisième victime en me jetant
dans le fleuve et en laissant mon chapeau sur la rive. Vous avez été là encore
un peu négligent en n’essayant pas de retrouver mon corps; bien que la petite
baie plus en bas me servie de refuge. Au fait, cette troisième disparition a
certainement provoqué toute une tension entre vous et vos deux compagnons
restants ? Non ne me répondez pas. Enfin, la quatrième victime, le deuxième
soldat dont j’ai oublié le nom, a été je dois dire le plus facile. Trois ou quatre
coups de gourdin l’assommèrent ! Je n’eus plus qu’à nouer la corde autour de
son coup et hop au-dessus d’une grosse branche. Quant au dernier, Édouard
Gagnon, vous m’avez épargné cette tâche et je dois dire que j’ai pu constater
que vous vous battiez plutôt bien. Il semblait être un rude gaillard et vous
l’avez terrassé. Nous pourrions presque faire équipe vous et moi car.... »
À ces propos qui lui glaçaient le sang Stéphane ne pu se retenir et explosa : »Jamais
espèce d’assassin psychopathe ! » Ces paroles interrompirent net le frère
Siméon qui, après un bref moment d’hésitation, s’élança vers Stéphane en lui
décochant un coup de poing : » Ici, c’est moi qui commande. Je
pourrais vous tuer sur le champ si je voulais » répliqua celui-ci. Stéphane
fût projeté vers l’arrière à la suite du coup et, toujours attaché à la chaise,
s’écroula sur le sol.
Il reprenait ses
esprits quand il entendit une autre voix familière qui criait : »Que
faites- vous là ? Vous allez le tuer et nous avons besoin de lui vivant.
Rappelez-vous ce qu’a dit son Éminence. » Le frère Siméon se redressa et,
s’adressant à l’homme qui se tenait derrière Stéphane, répondit : »
Çà va, je ne faisais que le préparer à ce qui l’attend. Et puis, comme
vous semblez préoccupé, je vous le confie pendant que je vais manger ! »
Et il sortit de la pièce. Après quelques secondes d’hésitation, l’homme qui
était intervenu s’approcha et tenant la tête de Stéphane, il le souleva en le
replaçant sur sa chaise. Tout en déposant un morceau de pain, du fromage et une
tasse d’eau sur la table devant lui, il lui dit : »Il vaut mieux ne
pas plaisanter ou vous acharner avec le frère Siméon, c’est un..... ».
Reconnaissant la voix et distinguant ses traits à travers sa vision embrouillée,
Stéphane s’exclama : »Non capitaine De Courcy ! Pas vous également.
Comment pouvez-vous être associé à ce fou furieux ? » Le capitaine,
embarrassé mais se contrôlant lui souffla : »Je n’ai pas à me
justifier auprès de vous. Chacun fait ses choix selon les opportunités qui se
présentent et quelquefois, si la chance est du côté obscur, on doit aller dans
cette direction». Stéphane comprit alors qu’il avait été trahi. Pourtant, il se
doutait qu’avec sa naïveté naturelle le capitaine De Courcy était en train de
se faire embarquer dans une galère dont il ne se sortirait pas. Il se risqua
alors à le déstabiliser : »Capitaine, quoiqu’ils vous aient promis
sortez de ce complot. Ils ne vous donneront rien après vous avoir entraîné là-dedans.
Rappelez-vous, aux Trois-Rivières, lorsque nous fûmes attaqués de nuit. Vous
avez une dette envers moi depuis. »
Le capitaine,
mal à l’aise, marmonna un simple « Mêlez-vous de vos affaires »
et s’éloigna quelque peu. Poussant sa chance, Stéphane continua : »Qu’est
que l’évêque D’Auteuil et ses acolytes vous ont promis ? » Celui-ci, après
un bref instant de silence, répondit : »Une seigneurie ici en
Nouvelle-France. Je deviendrai le seigneur de Kamouraska et pourrai clouer le
bec à tous mes détracteurs. Ici et dans ma famille en Picardie. »
Réfléchissant tout haut Stéphane ajouta : »C’est donc çà, capitaine.
Je savais bien que vous n’étiez pas un fanatique comme ce frère Desrosiers.
Votre passé et vos histoires de famille en France vous rattrapent encore et
vous vous êtes accroché au premier mirage de gloire et de richesse que cet
évêque d’Auteuil vous aura promis. Pourtant, l’intendant Boudreau, qui le
surnommait « la vipère », ne vous avait-il pas assez dit de vous en
méfier ? Et au fait, où est l’intendant Boudreau ? Je devais le rencontrer à la
tombée de la nuit. » Stéphane n’avait pas encore finit de parler qu’une
voix l’interrompit : »L’intendant Boudreau ne vous sera plus d’aucun
secours mon cher Stéphane ». À ces paroles, il vit apparaître à sa droite
l’évêque d’Auteuil, accompagné du frère Desrosiers et d’un autre individu que
Stéphane voyait pour la première fois. L’évêque s’assit devant Stéphane et,
repoussant sa cape, il déposa délicatement ses mains sur la table de bois;
prenant sa pose habituelle de membre du sérail religieux. Il déclara : « L’intendant
Boudreau a été assassiné aujourd’hui même et pour l’instant vous êtes le seul
suspect mon cher Stéphane ».
À ces paroles,
Stéphane se tint coi. De toutes façons,
plus rien ne le surprenait après la « résurrection » du frère Siméon
et la trahison du capitaine De Courcy. La mort de l’intendant ne faisait
que s’ajouter et qu’il en soit le coupable désigné serait la suite logique. Par
contre, la question qui lui revenait sans cesse était : »Pourquoi
? » Il la lança donc à l’évêque d’Auteuil : »Mais monseigneur,
pourquoi tout cela ? » Celui-ci, un instant dubitatif, lui retourna la
question : »Mais pourquoi « quoi » mon cher ? » Agacé
par ces airs de prince jésuite, Stéphane haussa le ton : »Pourquoi
suis-je ici attaché et pourquoi avoir tué l’intendant après avoir fait tuer mes
compagnons d’expédition ? » L’évêque d’Auteuil, décelant une réelle
méprise de la part de Stéphane, questionna : » N’êtes-vous pas membre
de la Société du Lys d’Amérique ? Avez-vous oublié les
principes qui gouvernent cette société secrète de la couronne française en
Nouvelle-France ? Fidélité et loyauté à notre roi de France est notre devise
absolue. Et bien certains en Nouvelle-France semblaient l’avoir oublié.
L’intendant Boudreau le premier mais aussi l’hôtelier de la basse-ville, Médard
Chênevert, et ce marquis de la
Sablonière aux Trois-Rivières. Ceux-ci, avec d’autres faisaient
la promotion d’idées outrageuses à la couronne du roi de France. Ils se
voyaient conserver les taxes perçues au nom de sa majesté ici en
Nouvelle-France au détriment des finances de notre métropole. Certains avaient
même poussés l’audace jusqu’à remettre en question notre rattachement à la
couronne française. Ils évoquaient la notion d’un roi de Nouvelle-France qui
serait désigné par le peuple d’ici. C’est un sacrilège qui leur vaudra l’enfer
! Voilà pourquoi mon cher Stéphane nous devons épurer la Société du Lys d’Amérique de ces pommes
pourries. »
Ces paroles
résonnaient en échos dans la tête de Stéphane et plusieurs choses
s’expliquaient maintenant. La première étant ce qu’était cette foutue société
secrète auquel il appartenait sans le savoir. L’évêque d’Auteuil
continua: »Mon cher Stéphane, vous vous épargnerez bien des tourments si
vous me donnez cette liste des noms de traîtres à notre Société qui était dans
le bureau de l’intendant Boudreau et qui a disparu ». Stéphane, réalisant
la disparition de la carte de Mathurin Gagnon et la méprise de l’évêque se
rebiffa : »Mais non, votre éminence, vous faites fausse route. Il n’y
avait pas de liste à cet endroit ? » « Pourtant vous aviez un double
de la clé lui dit l’évêque en déposant sur la table en bois la clé que
l’intendant lui avait laissée » Stéphane, à la vue de la clé
continua : »Oui c’est bien la clé que m’avait remise l’intendant mais
ce n’était nullement pour y cacher une liste de noms. Il y a peut-être des
éléments dissidents dans la
Société du Lys d’Amérique mais le tiroir de l’intendant ne
contenait pas la liste de noms que vous recherchez. De fait, ce qui y était
caché est beaucoup plus important que votre simple liste de noms croyez-moi
! » L’évêque, dont la colère contenue avait colorée son visage lui
lança : »Mais mon cher Stéphane, qu’est-ce qu’il pourrait avoir de
plus important que cette liste ? » Découragé Stéphane
marmonna : »Votre éminence quelle date sommes-nous ? »
« Mon cher vous poussez ma patience à bout ! Vous savez très bien que nous
sommes le 23 juin 1759 » répliqua l’évêque d’Auteuil. Stéphane
continua : « Bien, votre éminence, dans trois jours la flotte
anglaise actuellement au large de la côte de Beaupré commencera à
bombarder la ville de Québec. Ce sera le début de la fin pour toute la Nouvelle-France et
votre merveilleuse couronne française en ses terres d’Amérique. Et ce parchemin
qui était dans le bureau de l’intendant, que vous méprenez pour une liste de
traitres de la Société
du Lys d’Amérique, est en fait le plan d’attaque du général qui commande cette
flotte anglaise, le général James Wolfe ». Marquant une pause Stéphane
attendait la réaction de l’évêque d’Auteuil. Celui-ci poussa un simple soupir
de fatigue et lui dit doucement : »Mon cher, si je m’accroche à vos
paroles, je pourrais dire que vous êtes fou. Par contre, depuis le début, je
vous crois plutôt malin et intelligent. J’aurais aimé que vous vous épargniez
davantage de souffrances, mais vous ne nous laisser pas le choix. Nous devons
avoir cette liste des traîtres de la
Société du Lys d’Amérique. Et je pense que vous savez qui a
cette liste maintenant que l’intendant Boudreau est mort ». Stéphane eut
alors une vision et un nom lui traversa l’esprit : »Marguerite De
L’Estrade ». Sur ce, l’évêque se
leva et se dirigea vers l’arrière où se trouvaient le frère Siméon, le
capitaine De Courcy et leur complice. Portant attention à ce qui se disait,
Stéphane entendit l’évêque D’Auteuil dire : »Faites-le parler par
tous les moyens. Mais ne le tuez pas car nous avons besoin de lui comme
coupable du meurtre de l’intendant Boudreau ».
Peu de temps
après le départ de l’évêque d’Auteuil, Stéphane se concentra sur ce qui
l’attendait : la torture. Il mobilisa ce qui lui restait d’énergie pour se
conditionner à ne pas fléchir face aux tourments qui s’en venaient. Finalement,
le lendemain matin, le frère Siméon s’amena. Se plaçant en face de lui, il
l’observa un moment en silence puis il lui dit : »Stéphane où est la
liste ? ». Immobile, celui-ci fixait la table sans rien dire. Il savait
que même s’il lui réexpliquait tout ou qu’il lui répondait, ce serait peine
perdue et ne ferait qu’accentuer le vil instinct de son tortionnaire. Ne
pouvant recommencer avec les coups car Stéphane avait le visage trop tuméfié,
le frère Siméon y alla plutôt avec ce qui se fait de pire en torture :
l’alternance de la douleur et du réconfort. Après avoir solidifié les cordes
qui le maintenaient à sa chaise, il déposa sur la table une bougie qu’il alluma
et un petit pot qui contenait une pommade. Il dit alors : »Mon cher
Stéphane, vous aurez ici la douleur avec le feu de la bougie et là, le
réconfort avec la pommade de pin qui traite les brûlures. Maintenant dîtes-moi où
est la liste ? » Ne recevant pas de réponse, il déchira la chemise de
Stéphane et lui appliqua la flamme sur l’avant-bras gauche. Celui-ci, au
contact du feu sur sa peau poussa un cri qu’il tenta d’étouffer en même temps.
Le frère Siméon retira alors la flamme. Déposant la bougie sur la table, il
prit le pot et un peu de pommade qu’il appliqua sur la brûlure. Stéphane sentit
immédiatement une fraîcheur et un bienfait là où quelques secondes plutôt la
douleur lui transperçait le bras. Le frère Siméon se replaça devant lui en
tenant dans sa main droite la bougie allumée et dans sa main gauche le pot de
pommade. Il lui dit : »Quel est votre choix Stéphane ? »
N’obtenant toujours pas de réponse, il dirigea la flamme sur son abdomen. Le
manège se poursuivit ainsi toute la journée et le lendemain. Le frère Siméon
alternait entre la brûlure et la pommade, croyant pouvoir briser la volonté de
son prisonnier. Quelquefois, il le laissait sans pommade après une brûlure et
revenait au bout de quelques heures en l’appliquant sur la plaie vive et
boursouflée. Par contre, plus le temps avançait et plus la volonté de Stéphane
se renforçait. Avec sa force de concentration il devint dans un état second. Au
fil des heures le plaisir du frère Siméon se changea en frustration de plus en
plus profonde. Si bien qu’à la deuxième journée, ne pouvant se contenir, il
alla trop loin et Stéphane perdit connaissance, respirant à peine.
La prison de Québec
Son esprit
sortant comme d’un seul coup du néant, Stéphane ressentit une fraîcheur qui lui
caressait le dos. Il était couché sur un lit de paille et lorsqu’il tenta de se
redresser il ressentit une vive douleur. Au même moment quelqu’un entra. Une
religieuse qui était accompagnée d’un gardien. Après avoir refermé la lourde
porte en bois, celui-ci se plaça en retrait et la religieuse s’approcha de
Stéphane. De sa voix douce, elle lui dit : »Ce sont de biens vilaines
brûlures que vous avez là sur le dos. Il ne faudrait pas qu’elles
s’infectent. » Stéphane se releva quelque peu et le visage de la
religieuse le réconforta. Celle-ci dégageait une sérénité propre à ces hommes
et ces femmes qui, idéalistes, se consacraient à alléger la souffrance des plus
malheureux sans les juger. Elle tira une serviette qu’elle trempa dans une eau
tiède. Épongeant le dos de Stéphane, celui-ci sursauta au début car ses plaies
étaient encore vives. Après quelques instants, elle appliqua sur les brûlures
une pommade similaire à celle qu’avait utilisée le frère Siméon Desrosiers.
Stéphane ressentit aussitôt le même bienfait au contact de sa peau. Se
retournant vers la religieuse, il lui dit : »Quelle est votre nom
? » Elle lui rapprocha un plateau qui ne contenait que deux tranches de
pain sec et un verre d’eau et lui dit : » Je suis soeur Clementine. Mangez
un peu et recouchez-vous, vous êtes encore trop faible. » Et elle sortit
de la cellule.
Stéphane resta
ainsi plusieurs jours dans sa cellule avant de pouvoir se redresser puis se
tenir debout et plus tard, marcher quelque peu. La douleur et les blessures que
lui avait infligées le frère Siméon Desrosiers l’avaient affaibli. Mais au fil
du temps il se remit sur pieds grâce aux bons soins prodigués par la soeur
Clementine. Au bout des deux premiers jours dans sa cellule, il entendit au
loin un premier bruit sourd qui fût suivi bientôt par d’autres. Encore affaibli
il se traîna vers la minuscule fenêtre de sa cellule et vit à une faible
distance, un filet de fumée noire qui montait dans le ciel au-dessus du port de
Québec. Se recouchant péniblement sur sa paillasse, il réalisa : »Çà
y est, la flotte anglaise est aux portes de la ville. Le bombardement de Québec
a commencé ». Paradoxalement, le début des bombardements de la basse-ville
de Québec par la flotte anglaise le 26 juin 1759 l’épargna temporairement du
sort qui l’attendait, soit l’exécution publique pour le meurtre de l’intendant
Boudreau. Ses tortionnaires étaient tous mobilisés pour défendre la ville et
l’oublièrent momentanément. Ainsi, les jours passèrent sans que l’évêque
D’Auteuil ou l’un de ses sbires ne viennent le chercher pour un simulacre de
procès ou même, comme il s’y attendait davantage, pour un passage direct sur
l’échafaud.
En juillet, sa
santé s’étant rétablie, lors d’une visite hebdomadaire de soeur Clementine, il
se risqua auprès de celle-ci : » Soeur Clementine, tous ces bruits
que j’entends au loin, est-ce que se sont des bombardements ? » Elle eût
alors un mouvement de recul et lui dit : »Heu....oui, ce sont des
bateaux anglais qui, du fleuve, tirent sur la ville. Puisses notre Seigneur
épargner la vie de nos malheureux concitoyens. » Stéphane
enchaîna : »Soeur Clementine, j’aurais besoin que vous me rendiez un
service. Je voudrais parler à mon cousin, Jean-Thomas Robichaud, dans le cadre
d’une visite des prisonniers. Il doit bien y avoir des visites de
prisonniers ici ? » Celle-ci lui répondit : »Oui, mais elles
sont limitées au dimanche depuis que les boulets et les bombes incendiaires
anglaises tombent sur la ville. La prison elle-même a été atteinte par un de
ces boulets, du côté ouest. Où puis-je le trouver votre cousin ? »
Stéphane lui souffla alors : »Il est à la garnison de la haute-ville.
Dîtes-lui que je suis ici et qu’à un prochain dimanche de visite, son cousin
Stéphane De La Rochelière
voudrait le voir «. « Très bien, je m’assurerai que le message se
rende à lui» répondit-elle en sortant.
Le deuxième
dimanche de juillet approchait et Stéphane espérait pouvoir enfin parler avec
Jean-Thomas. La soeur Clementine lui avait bien dit qu’elle avait fait le
message et Jean-Thomas avait promis qu’il se rendrait à la prison le plus tôt
possible. Stéphane, assis dans la cour des prisonniers attendait patiemment son
entrée. L’heure des visites était limitée, messe du dimanche oblige, de dix
heures à midi. Comme la prison débordait, certaines visites avaient lieu dans la
cour intérieure qui était faiblement surveillée. La majorité des soldats ayant été
mobilisés pour la défense de la ville. Çà et là, des enfants de prisonniers
gambadaient à gauche et à droite sous le regard désinvolte des geôliers. La
plupart des prisonniers étaient des détenus de droit commun condamnés pour des
vols, des trafics ou des infractions mineures de tout genre. Beaucoup d’entre
eux étaient très jeunes, âgés d’à peine quatorze ans. Les familles qui les
visitaient n’étaient manifestement pas des membres de la cour du gouverneur !
Seul le prisonnier Eugène De La
Tour provenait de l’aristocratie de Nouvelle-France. Stéphane
avait appris qu’il était le fils de Mederic De La Tour , seigneur de
Bellechasse. Affecté par son père à la cour du gouverneur, il avait été mêlé à
une affaire de moeurs et de contrebande de sel. Ce qui lui avait valu deux
années de prison et le bannissement de la cour du gouverneur. Sa famille, comme
s’était pratique courante à l’époque, payait le directeur de la prison et les
gardiens afin qu’il ait des conditions de détention supérieures. Plus grande
cellule, nourriture distincte des autres prisonniers, tout cela était monnayé
et se faisait ouvertement. Ainsi, même jusqu’en prison, les deux univers du
peuple et de la noblesse fonctionnaient en parallèle. Sur le lot de détenus,
seulement trois prisonniers dont lui-même étaient au deuxième étage de l’aile
est, celle des meurtriers. L’un avait tué un homme dans une bagarre à l’hôtel
du port à la suite d’une soirée trop arrosée et l’autre avait assassiné le mari
de sa maîtresse. Du moins c’est ce qu’on avait dit à Stéphane. Mais était-ce la
vérité ? Comme dans son cas rien n’était plus vraiment vrai ou faux. Normalement,
cette aile des condamnés à mort ne pouvait contenir qu’un maximum de quatre
prisonniers à la fois. C’était amplement suffisant car ceux qui y
atterrissaient n’y restaient pas longtemps, l’échafaud étant rapidement leur
prochaine destination. Par contre, depuis le début des bombardements anglais
toute cette routine de la mort était en suspens. Stéphane attendit donc
Jean-Thomas jusqu’à la fin des visites et celui-ci ne se manifesta point. À
midi pile, un gardien sonna la cloche signifiant la fin des visites pour cette
journée. C’était le 17 juillet 1759 et dans moins de deux mois la Bataille des plaines
d’Abrahams aurait lieu.
Les jours de la
semaine suivante passèrent et le dimanche arriva rapidement, toujours sans la
visite de Jean-Thomas. Réalisant que le temps s’écoulait trop vite (il en était
au 1er août), Stéphane obtint de la soeur Clementine un bout de
papier et une plume. Il écrivit une simple note de sa main pour
Jean-Thomas qu’il remit à soeur Clementine. Espérant qu’il viendrait la semaine
suivante, soit le 8 août, il rongea son
frein toute la semaine. Avec l’intensification des bombardements la
désorganisation de la ville avait également gagnée les murs de la prison. Le
nombre de gardiens avaient encore diminué, ceux-ci étant réquisitionnés dans
leurs garnisons ou à la milice. Vers le milieu de la semaine, quatre
prisonniers de droit commun en profitèrent et ils s’évadèrent en escaladant un
mur d’enceinte dont la partie supérieure avait été détruite par un boulet
anglais. La conséquence immédiate de cette évasion fût la suppression des
visites pour le dimanche suivant. Au mieux Stéphane ne verrait donc Jean-Thomas
que le 15 août. Il eût alors la réflexion: »Le temps ne me coule plus
simplement entre les doigts, il me submerge tel la vague d’un tsunami ! »
Le dimanche 15
août arriva enfin et Stéphane piaffait d’impatience dans sa cellule. Dès 10
heures il fût parmi les premiers arrivés dans la cour intérieure, attendant
l’ouverture de la grille qui permettrait aux visiteurs d’entrer. Comme il n’y
avait pas eu de visite le dimanche précédent, ceux-ci étaient nombreux aux
portes de la prison. À 10 heures pile, un des gardiens ouvrit la grille et les
premiers visiteurs entrèrent. Un, deux, trois... Stéphane en compta une vingtaine
et vers la fin, il distingua la silhouette de Jean-Thomas qui franchissait lentement
la porte d’enceinte. Apercevant Stéphane, son visage s’éclaira et tous deux se
dirigèrent vers le mur ouest, en retrait de la section endommagée par les premiers
boulets anglais. Jean-Thomas débuta : »Comment allez-vous
Stéphane ? » »Je récupère par les bons soins de la soeur Clementine, mais
il ne faudrait pas je retombe entre les mains de ce sadique frère Siméon Desrosiers »
lui répondit Stéphane. Je-Thomas enchaina « Oui j’en ai entendu parler par
le capitaine De Courcy un peu avant les bombardements. Il avait l’air affecté
par votre situation et, pour dire vrai, ne semblait plus avoir toute sa tête.
Puis, dès que les premières bombes incendiaires sont tombées sur la ville et
que de la citadelle nous avons vu la flotte anglaise dans le fleuve en face du
port; tous les militaires ont été mobilisés. Je n’ai plus revu le capitaine
depuis. J’ai cru comprendre qu’on l’avait affecté avec quelques soldats à un
petit poste avancé sur le bord du fleuve près de l’Anse au Foulon ». Ces paroles résonnèrent comme un boulet de
canon anglais dans la tête de Stéphane. L’Anse au Foulon ! Là où débarqueraient
par surprise les soldats anglais après la diversion sur Beauport. Décidément,
ce capitaine De Courcy se retrouvait toujours au centre de l’action
malgré lui ! Il dit : »Jean-Thomas je dois absolument sortir
d’ici rapidement. Je n’ai pas tué l’intendant Boudreau, c’est le frère Siméon Desrosiers
qui l’a tué, comme il en a assassiné beaucoup d’autres. Celui-là, on devra
l’arrêter avant qu’il aille plus loin, mais avant tout il faut que je récupère
le parchemin que j’ai rapporté de Tadoussac. Et il faut que je recontacte le
capitaine Lejeune ou le général De Bougainville. M’aiderez-vous Jean-Thomas
? » Celui-ci resta silencieux un bon moment puis répondit : »Je
veux bien vous aider mais avant il faut que vous me mettiez complètement dans
le coup. Jusqu’à maintenant j’ai l’impression que vous ne m’avez dit qu’une
partie de la vérité ».
Observant son
interlocuteur, Stéphane se demandait par où commencer, surtout que l’heure des
visites se terminerait bientôt. Il ne pouvait évidemment évoquer son voyage à
travers le temps car il passerait certainement pour un illuminé. Il raconta
donc son expédition à Tadoussac, la découverte du parchemin de Mathurin Gagnon
qui était en fait le plan d’attaque de la ville de Québec du général James
Wolfe. Puis la disparition du parchemin qu’il avait remis à l’intendant
Boudreau, les rôles de l’évêque D’Auteuil et de son âme damnée le frère Siméon
Desrosiers. Puis il s’exclama : « Ce plan d’attaque a déjà commencé à
être mis en œuvre Jean-Thomas ! Après le bombardement de la ville, il sera
suivit par la diversion d’un débarquement à Beauport pendant que le gros des
forces anglaises surprendront l’armée française à l’Anse au Foulon. Et le tout
se terminera par la bataille des Plaines D’Abraham. Il faut donc que vous
m’aidiez à sortir d’ici au plus vite puis à retrouver ce parchemin que
Marguerite De l’Estrade a probablement en sa possession afin que je puisse
contacter le capitaine Lejeune ou le général De Bougainville. Ainsi, ils
pourront au moins repousser le débarquement de l’Anse au Foulon et rejeter les
soldats anglais sur la rive. Si on pouvait maintenir la flotte anglaise dans le
fleuve jusqu’au début de décembre, avec les grands froids et l’hiver qui
suivra, les glaces se chargeront de ces foutus navires anglais ». Le ton
haletant, Stéphane s’arrêta et fixa Jean-Thomas. Celui-ci était bouche bée.
Jean-Thomas
s’exprima d’un ton très calme : « Très bien Stéphane. Je vais
m’arranger pour que vous sortiez d’ici. Au cours d’une soirée la semaine prochaine
un gardien oubliera de fermer votre porte à clé. Ce sera votre chance mais vous
devrez par la suite vous débrouiller pour vous échapper. Si vous réussissez à
franchir les murs de la prison, allez à la maison Bellemare. Je vous y
rejoindrai par après ». Stéphane, sonné par tant d’assurance de la part de
Jean-Thomas bredouilla : »Mais.... Jean-Thomas...., comment
allez-vous faire pour que le gardien oublie de barrer ma porte ? »
Jean-Thomas, souriant, lui souffla : »Hé bien, c’est tout simple.
Avec la flotte anglaise qui mouille dans le fleuve, la nourriture venant de
Montréal et de Tadoussac ne rentre plus. Les anglais ont aussi débuté leur
saccage de l’île d’Orléans. Donc, la population de la ville commence à manquer
de certaines denrées sauf à la garnison. Et comme je suis responsable des
inventaires de la garnison, je vais m’arranger pour que la disparition d’un
demi-jambon ne paraisse pas trop. » À ces paroles, la cloche signifiant la
fin des visites sonna. Jean-Thomas se leva et partit.
En cavale dans la ville de Québec
Dès le lundi
soir, Stéphane se tenait près de l’entrée de sa cellule pour guetter le moment
où il pourrait pousser la porte. Rien ne se passa cette première soirée, ni le
lendemain ou le surlendemain. Il en était au vendredi soir, le 20 août, et
toujours rien. Se recouchant machinalement sur sa paillasse, il somnolait
lorsqu’il entendit un léger craquement en provenance de la porte. Attendant
quelques secondes, il ramassa son baluchon et se rapprocha. Se risquant il
poussa légèrement sur la lourde porte en bois et celle-ci s’ouvrit. Marchant
prudemment le long du corridor des condamnés à mort, il arriva face à une
grille qui avait été laissée légèrement entrouverte. Il la traversa et pris
bien soin de la refermer derrière lui. À sa droite, un escalier descendait vers
la cour intérieure et il s’y engagea. Débouchant sur la cour intérieure de la
prison, il s’arrêta et observa que celle-ci était faiblement éclairée par la
lune du mois d’août. Il se dirigea vers la grille en longeant le mur du côté
est. Il était à quelques mètres de celle-ci quand deux gardiens sortirent du
poste de garde en marchant dans sa direction; l’un d’eux ayant avec lui une
bougie. Ne pouvant rebrousser chemin ou continuer vers la grille, Stéphane
était pris au piège et il se cacha derrière un tonneau de bois. L’un des deux
gardiens s’arrêtant, il l’entendit dire à son collègue : « Joseph as-tu
entendu le bruit ? » Immédiatement, celui-ci leva la bougie qu’il tenait
en direction de Stéphane. La lueur de celle-ci s’approchait dangereusement du
tonneau. La sueur lui perlant sur le front, ne sachant que faire face aux deux
gardiens qui se rapprochaient tranquillement, Stéphane se sentait perdu. Puis,
au moment où la lueur éclairait son tonneau de bois au complet, une ombre passa
juste à ses côtés et il entendit une voix de femme qui lui était familière
s’adresser aux deux gardiens : »Bonsoir messieurs, j’aurais besoin de
votre aide si cela vous est possible. » Interloqué, il entendit l’un des
gardiens dire : »Oh, soeur Clementine, mais que faîtes-vous dehors à
cette heure-ci ? » Elle enchaîna : »Je dois préparer la visite
du curé Boileau pour la messe de dimanche et je pense que j’ai égaré un cierge
en traversant la cour. Mes braves, venez avec moi de l’autre côté, je pense
qu’il y est. Avec votre bougie j’y verrai plus clair. » Sur ce, tous trois
s’éloignèrent vers le côté opposé et Stéphane, profitant de l’obscurité
retrouvée, se faufila vers la grille qu’il poussa et referma délicatement. Une
fois à l’extérieur des murs, il entra dans la première ruelle qu’il aperçut, se
disant en lui-même : »La soeur Clementine ? On aura tout vu !
Décidément cette époque est pleine de contradictions. »
Après avoir
couru, il réduisit sa cadence de marche, tentant de retrouver son chemin vers
la maison Bellemare. Bien que la ville de Québec ne fût pas immense à cette
époque, la noirceur totale fit en sorte qu’il se perdit dans le dédale des
ruelles. Par contre, il pouvait entrevoir à travers cette obscurité l’effet des
bombardements anglais. Çà et là, les ruines fumantes d’une maison, une autre
avec un trou dans le mur à l’intérieur duquel on apercevait une cusine, des
trous sur la chaussée.... Ne voulant pas être pris par les patrouilles de
soldats français qui inévitablement devaient faire des rondes, il se trouva un
petit espace à l’abri entre deux maisons en-dessous d’un arbre; et s’y coucha.
Il n’avait plus qu’un seul objectif : Survivre à tout prix ! Survivre pour
retrouver le parchemin ! Survivre pour être entendu par Montcalm ou De
Bougainville et survivre pour inverser le cours des évènements à venir. À cette
dernière pensée, il eût soudainement un doute : Pouvait-il vraiment
influencer, voir même modifier le cours d’évènements historiques s’étant déjà produits
lorsqu’il vivait à une autre époque ? »Tu te poses trop de questions, mon
Steph » se dit-il en rabaissant son chapeau de feutre sur son visage.
Le premier bruit
qu’il entendit à son réveil fût le champ des oiseaux. Encore dans l’obscurité,
il entendait ceux-ci chanter vers les quatre heures du matin alors que le
soleil n’est pas encore levé. Il attendit, immobile et ne dormant plus, que les
premières lueurs de l’aube se manifestent. Se relevant, il distingua l’endroit
où il était, soit la rue St-Antoine près d’une boulangerie. Il sentit
momentanément l’odeur du pain qui cuisait et se hâta pour rejoindre la maison
Bellemare qui était située à quelques rues de là. Au fur et à mesure que le
soleil se levait, il remarqua davantage que la ville ressentait durement les
effets des boulets et des bombes incendiaires : maisons en partie brûlées,
clôtures défoncées, çà et là des boulets immobiles au sol. D’ailleurs, dès que
le soleil éclaira la ville, trois bruits sourds furent entendus en provenance
du fleuve. Se mettant à l’abri, Stéphane attendit et il vit deux boulets de
canon traverser la rue où il était. Un alla frapper la devanture d’un marchand,
fracassant le mur de pierre. Et l’autre s’écrasa au beau milieu d’une rue.
Pressant le pas, il arriva à la maison Bellemare et y entra.
Il dû attendre
près de deux jours, tournant en rond comme un lion en cage. Le 23 août au petit
matin, on cogna à sa porte et c’était Jean-Thomas qui se pointait. Aussitôt entré
à l’intérieur, il dit : »Stéphane, à la tombée de la nuit, vous
devrez quitter rapidement cette maison. Je vous conduirai dans un endroit plus
sûr. » Surpris, Stéphane répliqua : « Mais pourquoi ? Et où
allez-vous m’amener ? » Jean-Thomas prit une grande respiration et lui
dit : »Votre évasion d’il y a deux jours a été signalée à la milice
et à la garnison tous ont été mis au courant. Votre tête ayant été mise à prix
pour dix louis d’or. Si le capitaine De Courcy vient à l’apprendre, je pense
qu’il se doutera que vous vous cachez ici et il le fera savoir à l’évêque
D’Auteuil qui vous enverra la milice avec le frère Siméon Desrosiers. Vous
serez donc plus en sécurité dans un autre endroit que seul vous et moi
connaîtront. » « Et quel est cet endroit ? » dit alors Stéphane.
« Le grenier de l’Auberge du cochon perdu » répondit Jean-Thomas. »Là
où travaille votre soeur pour ce salaud d’aubergiste ! Bon, je suppose que
c’est mieux ainsi. Je vous fait confiance Jean-Thomas » soupira Stéphane.
« Je reviendrai à la tombée de la nuit » dit Jean-Thomas en
ressortant aussitôt.
Le soleil venait
de se coucher et la nuit tombait avec un léger vent qui soufflait, les bombardements
anglais s’étant calmés, du moins pour la nuit. La porte légèrement entrouverte,
Stéphane attendait impatiemment l’arrivée de Jean-Thomas. Finalement, celui-ci
apparût devant la maison et Stéphane le rejoignit. « Suivez-moi »
souffla Jean-Thomas. Ils montèrent la rue St-Antoine et s’engagèrent dans les
ruelles, puis coupèrent à travers un champ. Tendus et toujours sous la crainte
de croiser une patrouille française, les deux hommes réagissaient au moindre
bruit quand ils entendirent : »Messires, aidez- moi je vous en
prie. » C’était une voix de femme qui appelait à l’aide. S’arrêtant net,
Stéphane remarqua en-dessous d’un arbre un drap blanc accroché et faisant
office de tente. Se rapprochant quelque peu, il distingua au sol, assise
en-dessous, une femme avec au moins quatre enfants couchés sur le sol. À côté
de celle-ci, un autre enfant, probablement âgé d’une douzaine d’années et vêtu
de haillons, s’était levé. La voix retentit de nouveau : »Messires,
aidez-nous car nous avons faim ». Immobile et ne sachant que faire,
Stéphane sentit Jean-Thomas le prendre par le bras et lui
dire : »Stéphane, depuis le début des bombardements anglais, la ville
compte plusieurs de ces malheureux. Mais nous n’y pouvons rien pour ce soir.
Allez, dépêchez vous avant qu’une patrouille ne nous intercepte ». Se détournant
machinalement, il se laissa entraîner par Jean-Thomas et tous deux s’engagèrent
sur la rue Dalhousie. Arrivés à la hauteur de l’auberge, qui était fermée pour
la soirée, ils pénétrèrent par une porte de côté et entrèrent dans la cour
arrière. Avançant prudemment, Jean-Thomas ouvrit une porte et tous deux
montèrent un escalier très étroit. Au troisième étage, une minuscule porte
donnait accès au grenier et pour y entrer, Stéphane dû se mettre à genoux. À
l’intérieur, l’endroit sentait le renfermé et le plafond très bas était
entrecoupé par des poutres latérales. Jean-Thomas, demeuré à l’extérieur, dit à
Stéphane : »Allez, prenez ces bougies pour vous éclairer, ma soeur
vous apportera à manger demain au courant de la journée. Je tenterai de venir
vous voir dès que je le pourrai ».
Le lendemain, 24
août, Stéphane se réveilla au son des bombardements anglais et sans trop savoir
quelle heure il était car l’obscurité était presque totale à l’intérieur du
grenier. Il remarqua une ouverture sur un des murs de côté qui semblait avoir
été bouchée avec des planches de bois. Se rapprochant, il réussit à abaisser
une planche et la luminosité extérieure éclaira quelque peu sa cachette. Encore
là, péniblement, il rongea son frein une bonne partie de la journée. Ce fût vers
la fin de l’après-midi qu’on cogna à sa porte. Il se rapprocha et entendit une
voix féminine lui dire : »Messire Stéphane ouvrez-moi, je suis
Florence Robichaud la soeur de Jean-Thomas. » Il tira alors sur la porte
et s’agenouilla face à la jeune fille qui à travers la porte lui tendit son
repas : deux morceaux de pain, un peu de fromage, un bout de lard et une
mixture s’apparentant à du vin. À travers le soleil qui entrait par la fenêtre
derrière elle, Stéphane pu distinguer sommairement ses traits. Elle avait un
visage rond, le teint très pale et ses cheveux bruns dépassaient légèrement de
sa coiffe. Il lui dit : »Est-ce que vous savez si je pourrai bientôt
revoir Jean-Thomas ? » Rougissant quelque peu, elle lui
souffla : »Je ne sais pas quand il reviendra. Vous savez, il est très
pris par son travail à la garnison et il n’est pas en très bons termes avec
l’aubergiste depuis que vous avez donné une leçon de combat à celui-ci. Vous
vous en souvenez n’est-ce pas ? » À ses paroles, son visage s’éclaira d’un
sourire espiègle et Stéphane, se rappelant du vol plané qu’il avait fait faire
à l’aubergiste, bafouilla : »Heu.....oui....bon, mais j’espère que
votre patron s’en est tout de même bien sorti ? » « Oh, ne vous en
faites pas pour lui car il s’est rétabli assez rapidement, c’est plutôt son
orgueil qui en a pris un coup. À plus tard » lui répondit-elle en
s’éloignant.
Ainsi, quatre
jours passèrent dans la même routine. Stéphane se levait, faisait ses exercices
d’étirements. Florence lui apportait son repas pour la journée et reprenait son
pot de chambre. L’auberge semblait être un certain havre de paix car les
boulets de canon et les bombes incendiaires venant des bateaux anglais
tombaient toujours à environ une cinquantaine de mètres de celle-ci. En quatre
ou cinq occasions, la maison d’en face et la boucherie sur le côté furent
atteintes, mais sans plus. À l’étage en dessous du grenier, il y avait quatre
chambres à l’intérieur desquelles Stéphane avait une vue en plongée à travers
les craques entre les planches de bois. Une seule des quatre chambres semblait
avoir une toile opaque sur son plafond, si bien que Stéphane n’y voyait rien. Quant
aux trois autres chambres elles étaient toutes inoccupées. Sauf une nuit où un
client saoul y dormit, ronflant si fort que Stéphane ne pu dormir; et une autre
fois où un « couple d’amoureux » y passa la nuit. Cette fois là, ce
ne fût point le ronflement qui l’empêcha de dormir mais plutôt d’autres genres
de bruits... Le seul aspect positif de cette solitude était qu’il avait du
temps pour penser. Il se revoyait avec le capitaine De Courcy sur le chemin de
Montréal, aux Forges du St-Maurice, la rencontre de cette folle de voyante
avant Québec, l’intendant Boudreau, l’expédition à Tadoussac, le frère Siméon Desrosiers
et cette anguille d’évêque D’Auteuil.... Certaines questions avaient été
répondues, comme par exemples en quoi consistait cette foutue Société du lys
d’Amérique ou ce qu’était réellement le mystère de Mathurin Gagnon de même que
la trahison du capitaine De Courcy. Mais d’autres zones d’ombres
demeuraient : Était-ce le hasard qui l’avait fait atterrir dans la cave de
l’hôtelier de Montréal ou il avait ramassé le papier d’un malheureux rattrapé
par des soldats français ? Ou encore, qu’est-ce qu’il était advenu du marquis
De la Sablonnière
aux Forges de St-Maurice ? Qui étaient ces « french wolves » évoqués
dans le parchemin de James Wolfe ? Et au fait, où était rendu ce parchemin
maudit ? Telles les pièces d’un immense puzzle, ces images tourbillonnaient
dans sa tête de telle façon qu’il se perdait en conjectures.
La dernière chance
Le 29 août
arriva et Stéphane réalisa subitement que dans treize jours la Bataille des Plaines
d’Abrahams aurait lieu. Cette échéance qui se rapprochait dangereusement le
poussa à exiger auprès de Florence Robichaud de voir Jean-Thomas. Finalement,
celui-ci n’arrivant pas, Stéphane se résigna à retrouver par lui-même
Marguerite de L’Estrade; convaincu qu’elle était encore en possession du
parchemin. Ainsi, le 30 août, il laissa une note à Florence sur le pas de la
porte et le soir venu sortit de sa cachette en partant à la recherche de
Marguerite. Il se rappelait que celle-ci demeurait au 5 rue de Buade, dans la
basse-ville.
Descendant
prudemment l’escalier, il se faufila à l’extérieur de l’auberge qui, fait
intriguant, semblait animée en cette soirée. Curieux, il se risqua à jeter un
coup d’oeil par la fenêtre de côté et remarqua la présence d’une vingtaine de
clients, attablés et buvant dans une certaine bonne humeur. L’odeur du cochon
grillé était perceptible et sur la grille du foyer, il remarqua qu’un chaudron
chauffait également. La scène qu’il avait devant lui était quelque peu
surréaliste compte tenu des bombardements que subissaient la ville, de la
dévastation qu’il avait vue et des familles de réfugiés qui étaient entassées
dans des conditions misérables. N’osant trop s’attarder malgré le doute qui le
titillait, il pressa le pas dans la ruelle de côté. Après quelques rues qu’il
dévala sans rencontrer âme qui vive, il arriva à l’escalier qui menait à la
basse-ville. Au bout de celui-ci se trouvait deux soldats qui montaient la
garde, si bien que Stéphane descendit le long de la côte escarpée un peu plus à
l’est. Arrivé en bas sans trop d’encombres, il déboucha rapidement sur la Place Royale , où régnait une
certaine fébrilité. Plusieurs habitants allaient et venaient dans la noirceur,
profitant du répit des bombardements. Il remarqua aussi la présence de nombreux
militaires français affectés probablement à la protection du port.
« Pauvres soldats, si vous saviez comme la menace ne viendra pas de là
! » se dit-il en lui-même.
Finalement, il
arriva sur la rue de Buade et se dirigea tranquillement vers la maison portant
le numéro 5. Méfiant depuis ce qui lui était arrivé à la maison de l’intendant
Boudreau, il ne cogna pas à la porte d’entrée et fit plutôt un détour pour
passer par une fenêtre située à l’arrière. Toute la maison était plongée dans
l’obscurité et personne ne semblait présent. S’avançant furtivement à
l’intérieur, il n’osait s’éclairer et se concentrait sur les bruits qu’il pouvait
détecter. Outre le vent extérieur et les bruits de fond provenant de la rue et
plus loin encore de la Place Royale ,
il y régnait un silence quasi total. Après avoir franchit la chambre, Stéphane
pénétra dans ce qui lui semblait être la cuisine. Respirant silencieusement et
transpirant sous sa chemise, il se réchauffait les mains, appréhendant qu’il
aurait à se défendre. Avançant toujours péniblement dans le noir, il se cogna
sur un ou deux objets qui jonchaient le sol, un peu comme si la maison avait
été dévalisée. Soudainement, il entendit un craquement sur sa gauche et ses
muscles se tendirent aussitôt. Il se rapprocha prudemment de l’endroit d’où
provenait le craquement; les poings serrés et prêt à bondit sur son adversaire.
Puis, sa main toucha une porte fermée à travers laquelle il sentait une
présence humaine. S’arrêtant net, il mit une main sur la poignée et tourna
celle-ci en ouvrant la porte d’un coup sec. Avec son autre main, il agrippa
violemment la personne qui était cachée et la projeta vers l’arrière, à la
manière d’un seonage. Il sentit alors qu’il tenait une robe de dentelle lorsque
son adversaire s’écrasa au sol. Se rapprochant du visage de celui-ci, il
remarqua avec le peu de lumière qui venait de l’extérieur, que c’était celui
d’une femme. Il s’écria : « Marguerite ! »
Le souffle court
Marguerite reprenait ses esprits quand Stéphane, ayant trouvé une bougie,
l’alluma avec les dernières braises du foyer.
« Désolé Marguerite je ne savais pas que c’était vous qui étiez
derrière cette porte » lui dit-il alors que le visage de celle-ci prenait
quelques couleurs. »Stéphane vous m’avez fait une de ces peurs. Je croyais
que c’était « lui » qui revenait » répondit-elle
faiblement. »Mais, Marguerite, de qui parlez-vous et que vous est-il arrivé ?»
enchaina Stéphane. « C’est le frère Siméon Desrosiers qui est venu
aujourd’hui avec deux autres hommes. Ils cherchaient le parchemin que vous
aviez remis à Joseph. Apparemment que c’était une liste de traîtres et il me
disait que si je ne la lui remettait pas, j’aboutirais sur le buché comme une
sorcière. Je me suis sauvée par la porte de derrière et j’ai attendu
qu’ils soient partis après m’être réfugiée dans les bosquets de l’autre côté du
champ. Ainsi je croyais que c’étaient eux qui revenaient.» Stéphane
l’observait silencieusement. Malgré le danger elle demeurait forte dans
l’épreuve qu’elle avait traversée, maîtrisant ses émotions et ne lui parlant
pas du parchemin et de l’endroit où elle l’avait caché. « Décidément,
cette femme a du vécu. » se dit-il en lui même.
Après un bref
instant, Marguerite s’assit sur une chaise, reprenant ses esprits; et Stéphane
alluma trois autres bougies. La maison maintenant éclairée, on pouvait voir le
remue-ménage que le frère Siméon Desrosiers et ses deux acolytes y avaient
fait. »Marguerite, si le frère Desrosiers n’a pas trouvé ce qu’il
cherchait, je suis certain qu’il va revenir et comme il est complètement fou je
crains pour votre sécurité. Est-ce qu’il y a un endroit où vous pourriez vous
réfugier le temps que la tempête se calme ? « lui dit Stéphane.
« Euh... je pourrais probablement aller quelques jours chez Alda
Veillette, qui était jusqu’à tout récemment mon aide-domestique » répondit
Marguerite. »Très bien, allez vous chercher des vêtements pour quelques
jours, je vous reconduirai » rajouta Stéphane. Ainsi, Marguerite toujours
aussi calme sous une apparence de fragilité, se retira quelques instants dans
sa chambre. Resté seul, Stéphane réfléchissait : »Cette femme me ment
je le sens ». Il se concentra et tenta d’entrer en contact avec la pensée
de Marguerite. Rien n’y fit et au bout de quelques instants celle-ci apparût
dans la cuisine. Tous deux sortirent par la porte arrière afin de ne pas
attirer l’attention.
Ils marchaient
depuis peu dans la noirceur de la ville quand, au tournant d’une ruelle, ils
débouchèrent sur la rue St-Antoine. « C’est ici, la deuxième maison sur la
droite » chuchota Marguerite à Stéphane. « Très bien déposez votre
sac quelques instants » répliqua Stéphane qui ajouta : »Marguerite,
le parchemin que j’avais remis à l’intendant Boudreau, où l’avez vous
caché ? » Elle resta silencieuse un instant et murmura de sa voix où
s’entremêlaient comme toujours calme et fragilité : »Stéphane, je
n’ai rien reçu de Joseph avant de le quitter le jour de notre rencontre ».
Prenant une grande respiration au bout de quelques secondes, Stéphane, d’un
geste vif, saisit la chemise que Marguerite portait sur sa poitrine et en un
coup sec la déchira. Elle poussa un cri étouffé et le parchemin sortit de son
corsage pour retomber au sol. Stéphane le ramassa et il lui
dit : »Marguerite, je savais bien que ce serait le seul endroit où
les hommes de cette époque n’oseraient fouiller. »
Il devait être
bien près de minuit quand Stéphane revint à la hauteur de l’Auberge du cochon
fou. Toujours aussi prudent, il monta tranquillement l’escalier qui menait au
grenier, serrant contre lui le précieux parchemin qu’il avait récupéré. Arrivé
à sa porte, il tenta de l’ouvrir mais la poignée ne tournait pas. Croyant que celle-ci
était coincée, il la poussa davantage sans succès. Il descendit au deuxième
étage en songeant aux quatre chambres qui y étaient situées. Il se dit
alors qu’il pourrait bien en occuper une pour la nuit sans que l’aubergiste ne
s’en aperçoive et que le lendemain avec l’aide de Florence ou de Jean-Thomas il
retournerait à son grenier. Ainsi, il tourna la poignée de la première porte et
celle-ci s’ouvrit après un léger craquement. Comme il y faisait noir et qu’elle
semblait encombrée, il se coucha au sol et s’endormit dans le premier espace
qu’il trouva.
Le soleil était
levé depuis quelque temps quand Stéphane se réveilla, la faim le tenaillant.
Son premier sens sollicité fût l’odorat car il sentit un mélange d’odeur de
lard fumé, de céréales et d’épices. Se relevant, il constata alors qu’autour de
lui se trouvait toutes sortes de victuailles : jambon, farines, patates et
légumes remplissaient la chambre au complet. Au plafond et sur les murs, une
immense toile de jute opaque était suspendue. C’était là la raison qui l’avait
empêché de voir à l’intérieur de cette chambre alors qu’il était au grenier. Il
réalisa alors que l’aubergiste, profitant de la situation qui régnait dans la
ville, trafiquait de la nourriture sur le marché noir. En effet, le gouverneur
Vaudreuil avait décrété le rationnement des denrées pour les militaires et la
population. Les réfugiés au sein de la cité crevaient de faim. Alors comme dans
tous les conflits, certains profitaient de cette misère pour s’enrichir.
Stéphane s’interrogeait : »Et Jean-Thomas ! Il est impossible qu’il
ne soit pas de mèche. Comment peut-il me sauver des griffes du frère Siméon Desrosiers
et s’adonner à un tel trafic au détriment de la population qui crève de faim
? » Il en était à ces réflexions quand la porte s’ouvrit et qu’entra
Jean-Thomas. « Bon dieu Stéphane, mais que faites-vous là ? Je vous
croyais encore parti à l’aventure dans la ville ! » sursauta celui-ci à la
vue de Stéphane.
Jean-Thomas
avait refermé la porte et sentait que Stéphane le fusillait du
regard. »Allez-y Stéphane, dites-moi que je suis un abuseur qui profite de
la situation. » Stéphane répliqua : »Non Jean-Thomas, je ne vous
juge pas. Au contraire je vous comprends même plus que vous ne le croyez. Vous
êtes coincé par cet aubergiste qui vous offre, à vous et à Florence, la
possibilité de survivre dans cet environnement hostile qu’est devenu la ville
de Québec, assiégée et pilonnée par la flotte anglaise. Vous compromettez donc vos
principes de justice pour survivre. C’est aussi simple que çà. » Il fit
une pause et ajouta : » Mais j’ai deux questions pour vous : Que
ferez-vous si le vent tourne ou lorsque tout cela sera finit ? Car un jour tout
cela finira d’une façon ou d’une autre. » Marquant un autre arrêt,
Stéphane observa Jean-Thomas, resté silencieux et dont le regard fixait le
plancher de la chambre. Il enchaina : »Mon autre question est :
Pourquoi m’avoir aidé à sortir de cette prison ? Vous auriez pu m’y laisser
moisir et continuer à profiter de votre trafic avec l’aubergiste ? À moins que
cela ne soit pour vous une manière facile de racheter votre conscience. » Se
redressant, Jean-Thomas fixa alors Stéphane dans les yeux et celui-ci entra en
contact avec son esprit : »Stéphane, je reconnais la dualité de mes
actions mais ce que la vie m’a appris jusqu’ici, c’est que la survie dans le
pire des compromis vaut mieux que la mort pour les meilleurs principes. Tant
que je serai vivant je pourrai agir et influencer le cours des évènements qui
me touchent. L’éthique de mes actions me rattrapera peut être plus tard mais je
suis prêt à prendre ce risque. Quand à vous aider c’est peut-être effectivement
une façon de me racheter, quoiqu’il y ait quelque chose en vous qui m’intrigue
depuis qu’on s’est rencontré. » Stéphane, demeura accroché à ces derniers
mots et lui dit : »Mais quoi Jean-Thomas ? » Il continua « Vous
êtes différent des nobles de cette ville et de ce coin de pays. Vous avez des
réflexions et un raisonnement de l’élite mais votre comportement est différent,
plus proche des gens du peuple. Comme si vous étiez d’un autre pays ou même
encore d’une autre, comment dire... cela m’intrigue ». Voulant reprendre
l’initiative, Stéphane esquiva la remarque et lui dit : »Jean-Thomas,
pour l’instant j’ai encore besoin de votre aide. J’ai récupéré le parchemin qui
est l’objet de tant de convoitises, celui dont je vous avais parlé lors de
notre rencontre en prison: le plan d’attaque de la ville de Québec de James
Wolfe. »
Stéphane avait
déroulé le parchemin sur le sol et les deux hommes l’examinaient. Il dit :
»Voyez Jean-Thomas, même si c’est écrit en anglais : les bateaux anglais
sont positionnés face au port. Là, à droite, vous voyez la diversion du
débarquement sur Beauport et à gauche, l’endroit où tout va se passer :
l’Anse au foulon. C’est à cet endroit précis qu’il faut à tout prix rejeter les
anglais dans le fleuve et les y maintenir jusqu’aux premières neiges de
décembre. » « Mais Stéphane, regardez comme c’est intriguant on y
voit même des endroits dans la ville de Québec où sont installés les canons de
l’armée française. Comment ce général anglais as-t-il pu savoir où ils sont
situés ? » ajouta Jean-Thomas. »C’est très simple Jean-Thomas,
quelqu’un dans la ville les lui aura identifiés » dit alors Stéphane.
« Un espion anglais. » marmonna Jean-Thomas. » »Pas
nécessairement. Peut-être tout simplement un canadien, un notable ou un homme
du peuple, voir même un soldat français qui aura retourné sa veste. Ou encore
peut être plusieurs parmi ceux-ci.... » répondit Stéphane qui se vit
couper par Jean-Thomas : »Comment plusieurs ? » Stéphane
enchaîna »Regardez ici dans le parchemin annexé à la carte, la mention
« Accordingly, the plan will go on with the french wolves on the
ground». C’est une phrase sybilline, mais je pense que l’expression ”french
wolves” réfère à un groupe de personnes dans la ville qui collabore avec
l’ennemi anglais. À quel niveau et qui sont-ils, je n’en ai pas la moindre
idée ». Jean-Thomas fixait la carte, puis soupira en disant à
Stéphane : »Et comment voulez-vous que je reste sain d’esprit avec
tout çà ? » Celui-ci ne pu s’empêcher d’esquisser un sourire.
Remettant le
parchemin dans son étui et dans sa chemise, Stéphane dit à
Jean-Thomas : »Il faut que je puisse voir le capitaine Lejeune pour
lui montrer le parchemin, comme je le lui avais promis. Avant de tomber entre
les mains de ce sadique frère Siméon Desrosiers » »À la garnison ils
tiennent une réunion des principaux généraux dans huit jours. Montbeillard, De
Bougainville, le capitaine Lejeune, ils seront presque tous là sauf le marquis
de Montcalm et le gouverneur Vaudreuil. Je suis à préparer la salle, vous
n’aurez qu’à vous y glisser de manière incognito. Au moment opportun vous
pourrez parler au capitaine Lejeune » répondit Jean-Thomas. « Dans huit
jour donc nous serons le 6 septembre » ajouta Stéphane. »C’est exact,
est-ce que cela vous pose un problème ? » questionna Jean-Thomas en écho à
ces paroles. »Non çà va, le 6 septembre je me rendrai à la garnison
déguisé en paysan » compléta Stéphane.
Les préparatifs du côté français
Le 6 septembre
arriva enfin. Dès le matin Stéphane trépignait d’impatience. Il avait changé
ses vêtements et s’était mis de la graisse dans le visage afin de modifier
légèrement son apparence. Jean-Thomas avait quitté à l’aube et il devait
discrètement le rejoindre à l’extérieur de l’enceinte de la garnison. De
là, ils trouveraient bien un moyen d’entrer dans la salle des officiers.
Stéphane descendit discrètement les escaliers puis s’engagea dans les rues de
la ville. Il se devait d’être prudent car les bombardements anglais s’étaient
intensifiés et plusieurs secteurs de la ville étaient en feu. Au bout de
quelques minutes il arriva face au mur de la garnison et il s’assit à
l’extérieur sous un arbre, attendant Jean-Thomas. Tout semblait calme, la porte
d’entrée n’étant surveillée que par deux miliciens nonchalants.
Au bout d’une
heure, Jean-Thomas se pointa et il se dirigea vers Stéphane. Il l’interpela
« Suivez-moi, cela fait deux heures qu’ils discutent de stratégies de
toutes sortes et ils sont sur le point de prendre une pause. Le capitaine
Lejeune ira certainement fumer sa pipe à l’extérieur près de l’écurie. Ce sera
votre chance d’être seul avec lui pour quelques instants ». Désignant un
sceau de bois qui trainait par terre, il ajouta : »Prenez ce sceau
avec vous et suivez moi ». Tenant l‘objet dans sa main droite et ayant
rabaissé son chapeau de paille sur sa tête, Stéphane suivait Jean-Thomas quand,
rendu à la hauteur des deux miliciens; celui-ci leur dit : »Nous
allons nourrir le cheval du général de Bougainville ». D’un geste
machinal, les deux gardiens leur indiquèrent de passer sans plus de formalités.
Stéphane se dirigea ainsi vers l’écurie avec son sceau... vide.
Après quelques
minutes dans l’écurie et n’en pouvant plus d’attendre il se risqua à
l’extérieur en s’approchant du bâtiment où se tenait la réunion des officiers.
À travers la fenêtre ouverte, il décodait des bruits de discussions houleuses
et pouvait observer les joueurs en présence : Montbeillard était debout
devant la table où étaient déployés différentes cartes. À côté de lui se
trouvait le capitaine Lejeune et assis, on remarquait De Bougainville, le comte
de Montreuil. Puis en retrait le lieutenant De Castelnau ainsi qu’un des chefs
de la milice des canadiens, Ernest Lépine. Environ une demie douzaine d’autres
personnes étaient présentes dans la salle, pour la plupart en uniformes. Ceci
faisait environ quinze personnes avec le va et vient des aides de camps et du
personnel domestique. Les discussions s’animèrent davantage avec d’un côté
Montbeillard et le comte de Montreuil qui s’appuyaient sur les cartes déployées
pour favoriser le scénario d’une bataille rangée « à l’européenne » et
en terrain découvert. Avec comme plan B un retrait à l’intérieur des murs de
Québec pour maintenir le siège en attendant les renforts de Montréal menés par
le Chevalier de Lévis. Montbeillard s’adressa au capitaine Lejeune en lui
disant : »Capitaine regardez de ce côté de la carte en retrait de nos
murs. Il y a une longue plaine qui se prolonge jusqu’au bord du fleuve. Les
anglais s’ils sont à découverts pourront facilement être frappés d’une salve de
mousquets. Ainsi affaiblis, l’arrière-garde pourra les charger à la baillonnette
et les repousser vers le cap rocheux. Avec le dos au fleuve ils n’auront
d’autre choix que d’y sauter ou de capituler. » Enchainant
presqu’immédiatement le comte de Montreuil ajouta à l’attention du
capitaine Lejeune: »Et capitaine, avec votre stratégie axée sur
l’offensive que ferez vous si, comme le pense le marquis de Montcalm, les
anglais débarquent à Beauport pour prendre la ville de Québec par l’arrière ?
Si une partie de nos forces sont en bas de la falaise du côté est, à l’Anse au
Foulon ou à l’Anse des mères, ils n’auront jamais le temps requis pour remonter
ce cap rocheux et se feront prendre en souricière. C’est encore plus risqué,
parce que je pense que les anglais risquent de débarquer à plus d’un endroit en
même temps. »
Le capitaine
Lejeune, visiblement sur la défensive, restait silencieux. Après quelques
secondes il plongea : »Messieurs, nous avons 10 000 soldats et
avec les miliciens nous pouvons compter sur 15 000 combattants. Les
anglais, basé sur le nombre et la grosseur de leurs bateaux, ne dépassent pas
13 000 hommes. Je dis donc que nous avons l’avantage du nombre et que nous
devons tout faire pour les empêcher d’atteindre le sol où nous pourrions être
vulnérables. Nous devons les maintenir dans le fleuve jusqu’aux premiers froids
de décembre. Ainsi prisonnier des glaces, nous pourrons les affamer et les achever
d’ici le début du printemps. Un peu comme l’a fait Frontenac auparavant. Je ne
comprends d’ailleurs pas pourquoi le gouverneur Vaudreuil et le marquis de
Montcalm s’obstinent à ne pas vouloir attaquer les bateaux anglais sur le
fleuve. » « Mais les seuls bateaux qui nous restent ne font pas le
poids face aux navires anglais » s’exclama alors le comte de Montreuil. Le
capitaine Lejeune lui répondit « Messire je ne parle pas d’une bataille
navale. Nous sommes en Nouvelle-France, n’utilisons pas les tactiques
d’une guerre européenne. Attaquons-les
de nuit avec quelques goélettes, comme des indiens, et mettons le feu à leurs
bateaux ». « Quoi ? Que dites-vous là mon cher ? Nous ne sommes pas
des sauvages. C’est indigne d’un militaire de sa majesté du roi de France de
penser ainsi ! » répliqua le comte de Montreuil en haussant la voix. À son
tour exaspéré le capitaine Lejeune s’écria : »Écoutez messieurs ! Je
ne sais pas où les anglais vont débarquer. Cela peut bien être à Beauport, dans
le port de Québec même ou plus à l’est dans le coin des petites baies. Aucun
d’entre nous ne peut le savoir avant.... qu’ils ne débarquent. Mais à ce moment
il sera peut-être trop tard. Ce que je sais par contre, c’est que le théâtre de
cette guerre n’est pas l’Europe mais plutôt la Nouvelle-France .
Et que nous avons le choix entre l’attente ou l’offensive.
Que l’on choisisse l’une ou l’autre des stratégies et je me rallierai, mais il
faudrait au moins savoir pourquoi on la choisit et que ce ne soient pas les évènements
qui nous y poussent. Car à ce moment-là nous perdrons l’initiative et
probablement la bataille également. »
Resté
silencieux, Montbeillard s’adressa à De Bougainville et au lieutenant De
Castelnau : »Et vous messieurs qu’en pensez-vous ? » De Bougainville
commença le premier : »Le capitaine Lejeune présente des arguments
convaincants mais je ne suis pas chaud à l’idée de pousser l’offensive jusque
vers le fleuve, au-delà de la falaise. Par ailleurs, contrairement au
capitaine, je ne pense pas que militairement nous ayons l’avantage du nombre.
« Se tournant vers celui-ci il ajouta : »Vous parlez de
10 000 soldats. Mais il y en a 3 000 qui ne sont pas à Québec. Ils
sont avec le chevalier de Lévis en route de Montréal. Je dis donc qu’il faut
les attendre et se préparer pour un siège de la ville. » Le lieutenant De
Castelnau ajouta : » Messire De Bougainville, nous ne pourrons pas
tenir longtemps un siège de la ville si la nourriture vient à manquer. Déjà, le
gouverneur Vaudreuil a réduit les rations de blé des militaires et de la
population. Avec les bombardements anglais la vie est devenue de plus en plus
difficile. Je crains que le moral des troupes et de la population ne se
retournent contre nous si le siège de la ville se prolonge. » Après un bref
moment, Montbeillard déclara : »Bon, le moins qu’on puisse dire c’est
qu’il y a plusieurs stratégies mais aucune qui ne fasse consensus. »
Stéphane observait de loin. Tous avaient pu parler sauf le chef de la milice,
Ernest Lépine, le seul canadien parmi tous ces militaires français. Une dizaine
de secondes passèrent sans que la moindre parole ne fût prononcée. Puis
s’avançant légèrement Ernest Lépine dit de sa voix grave mais dénuée de
raffinement : »Messire, la stratégie qui fera consensus comme vous le
dite, sera la seule qu’il nous faudra rejeter. Car elle sera celle
qu’attendrons les généraux anglais ». Un silence glacial parcourra la
pièce et Montbeillard suggéra : »Faisons une pause de quelques
minutes ». Fasciné, Stéphane resta figé un bref moment si bien que le capitaine
Lejeune passa devant lui sans qu’il ne l’aperçût. Il se dirigeait vers l’écurie
avec sa pipe à la main.
Sortant de sa
torpeur, il le rejoignit et enlevant son chapeau de paille, lui
dit : »Bonjour capitaine, vous ne me reconnaissez peut-être pas ? Car
la dernière fois que nous nous sommes vus il faisait plutôt sombre ».
Celui-ci, un bref moment surpris, sourit légèrement en tirant sur sa
pipe : »Bien sûr que je vous reconnais. Vous êtes Stéphane, l’ami de
l’intendant Boudreau. Vous m’aviez communiqué des renseignements troublants selon
mes souvenirs, et vous deviez me remettre une précieuse carte avec un parchemin.
Par contre, je n’ai plus eu de nouvelles de vous ni de l’intendant Boudreau
d’ailleurs. Comme par enchantement vous êtes tous les deux disparus ! Et là
vous réapparaissez au beau milieu d’une réunion avec tous ces généraux sans
vision et qui ne s’entendent pas entre eux. Avouez que c’est plutôt troublant
? » Stéphane, emporté par les récents évènements et envouté par ce qu’il
venait de voir, recevait comme un coup de poing en plein visage ce commentaire
du capitaine. Cela le ramena les deux pieds sur terre et il dit: ȃcoutez
capitaine ce serait trop long pour moi de vous expliquer ma disparition des
derniers jours. Par contre, comme une image vaut mille mots j’ai en ma
possession la carte et le parchemin dont je vous avais parlés. » Et il
déroula la carte devant lui en tenant dans ses mains le parchemin de James
Wolfe.
Le capitaine
Lejeune restait silencieux et observait la carte. Au bout d’un moment, il dit
nerveusement à Stéphane : » Donnez moi le parchemin je vous en
prie », et il se mit à le lire. « Vous comprenez l’anglais ? »
lui souffla Stéphane un peu perplexe. «Oui, j’ai commandé des troupes
françaises en Louisiane à la frontière des colonies anglaises. J’en ai donc
appris les rudiments, » répondit le capitaine tout en continuant sa
lecture. Au bout de quelques instants, il tira une grande bouffée de sa pipe et
il ordonna : »Suivez-moi ! ». Tous deux se dirigèrent vers le
bâtiment où se tenait la réunion des généraux. Stéphane resta immobile à côté
du cadre de porte pendant que le capitaine Lejeune se dirigeait vers le général
Montbeillard. Les deux se retirèrent dans un coin et le capitaine déroula la
carte en remettant le parchemin au général. Gesticulant légèrement en montrant
des points sur la carte et sur le parchemin, il s’interrompit un instant quand
Montbeillard s’exclama : »Quoi ! Comment cela est-ce possible
? » Et, au bout de quelques minutes, ses brèves explications terminées, le
capitaine Lejeune se tourna vers Stéphane en lui faisant signe d’approcher.
« Et bien
messire Stéphane, c’est de la vrai poudre à canon que cette carte et ce
parchemin ! Comment les avez-vous obtenus ? » lui dit alors Montbeillard
« Et bien, je... je... les ai trouvées » balbutia Stéphane un peu
décontenancé et intimidé par la présence des différents personnages qui
s’étaient agglutinés autour de la table. »Mais où et surtout comment les
avez-vous retrouvés ? » ajouta alors le général en haussant légèrement le
ton. Sentant la chaleur lui monter au visage Stéphane plongea : « Il
s’agit d’une carte et d’un parchemin que j’ai récupérés dans la région de
Tadoussac avant que la ville ne tombe aux mains des anglais. L’intendant
Boudreau m’avait fournit les hommes et l’équipement pour sa recherche. J’avais
en ma possession une autre carte d’un membre de la Société du Lys d’Amérique
qui indiquait l’endroit où se situait ce secret qui avait appartenu à un
certain Mathurin Gagnon. Voilà. » Au mot « Société du Lys
d’Amérique » Montbeillard sourcilla quelque peu alors qu’en entendant
prononcer le nom de « Mathurin Gagnon », le capitaine Lejeune et
Ernest Lépine fixèrent Stéphane du regard. Montbeillard ajouta: »Messire
Stéphane votre histoire est quelque peu... invraisemblable et troublante. Si
vous nous faites perdre notre temps avec des fantaisies vous allez avoir des
problèmes ! Par contre une telle pièce d’information nous interpelle malgré
tout. Nous allons donc la mettre de côté pour l’instant et lieutenant De
Castelnau, vous irez à la cour du gouverneur vous enquérir du statut de Messire
Stéphane De La Rochelle. Si
vous êtes un intime de l’intendant Boudreau on vous reconnaîtra certainement à
la cour, n’est-ce pas ? » En entendant ces paroles, Stéphane comprit que
sa démarche était vouée à l’échec. Il se retira donc à l’écart dans la salle et
les militaires reprirent leurs discussions pendant que le lieutenant De
Castelnau passait par la porte d’entrée.
Stéphane
écoutait distraitement les échanges des militaires qui avaient repris et qui
allaient, comme avant la pause, dans tous les sens. Ceux-ci semblaient avoir
momentanément oublié la carte et le parchemin qui traînaient sur la table avec
d’autres documents. Observant la cour intérieure à travers la fenêtre, Stéphane
se doutait bien que lorsque le lieutenant De Castelnau reviendrait, il serait
démasqué et arrêté pour le meurtre de l’intendant Boudreau. Il conclût alors
qu’il devait prendre rapidement la poudre d’escampette, abandonnant probablement
pour la dernière fois sa précieuse carte et son parchemin. Croisant le regard
de Jean-Thomas qui passait dans la salle, il lui fit signe de se rapprocher et
lui dit: »Il faut que vous m’aidiez à sortir d’ici. À la demande de
Montbeillard le lieutenant De Castelnau est parti se renseigner sur moi à la
cour du gouverneur. Avec la présence dans cet entourage de l’évêque d’Auteuil,
de l’ambassadeur Choisnel et de l’aide de camp De Bretonvilliers, il est
certain qu’on va m’attribuer le meurtre de l’intendant Boudreau. Et avec mon
évasion de la prison de Québec c’est toute la milice qui va rappliquer. »
« Oui, mais Stéphane, la carte et le parchemin ? Le capitaine Lejeune
semblait vous croire lui ? » répliqua jean-Thomas. Stéphane ajouta : « Oui
je sais. Mais le capitaine n’est pas le seul à décider ici et au fond, quand on
y pense bien, Montbeillard a raison de demander à faire vérifier ma crédibilité
auprès de la cour. J’apparais tout à coup avec la carte et le plan d’attaque de
James Wolfe. Çà n’a pas vraiment de sens de sortir de nul part comme çà. »
« Mais que fait-on avec la carte ? » reprit Jean-Thomas. Pour une
rare fois, Stéphane n’avait plus de plan et se sentait coincé. Il vit alors à
travers la fenêtre le lieutenant De Castelnau qui arrivait au pas de course
dans la cour, suivit d’une dizaine de miliciens. Se redressant, il lança :
« Oubliez la carte Jean-Thomas. Je dois quitter rapidement par une autre
porte car ils arrivent ! »
Stéphane et
Jean-Thomas étaient déjà passés la porte et déboulaient dans l’escalier qui
menait au sous-sol à partir de la cuisine du bâtiment. Au bout de l’escalier se
trouvait un petit couloir qui débouchait sur une autre porte. Jean-Thomas
arriva le premier et d’un coup d’épaule ouvra la dite porte. Celle-ci
donnait sur l’extérieur de l’enceinte de la garnison et un autre escalier de
pierre menait à un terrain à découvert débouchant sur un
boisé. Jean-Thomas lui dit alors d’un ton haletant : »Allez Stéphane
! Dépêchez-vous avant qu’on nous rejoigne. Descendez vers le port de la ville
et allez au camp Hébert. C’est un campement de réfugiés acadiens. Là bas,
demandez à voir Etienne Blanchard et je vous y rejoindrai dès que je
pourrai. » N’hésitant pas une seconde, Stéphane se précipita à l’extérieur
et se mit à courir vers le boisé pendant que Jean-Thomas refermait la porte
rapidement derrière lui. Arrivé à la lisière des premiers arbres, il se
retourna et remarqua que personne ne l’avait vu. Les deux postes de garde de ce
côté de la garnison était abandonnés. Il eût alors la réflexion
suivante : »Tu parles ! C’est pas surprenant qu’on ait été conquis
! » et il s’engagea davantage à travers le sentier qui traversait le petit
bois.
Stéphane
marchait à travers la ville depuis environ cinq minutes quand un boulet de
canon passa au-dessus de lui pour aller s’écraser contre le mur d’une maison, y
créant un trou béant. Au fur et à mesure qu’il se dirigeait vers le port de
Québec, il remarqua la désolation qui s’était accentuée dans la ville. De la
fumée s’échappait de différents lieux, des maisons et commerces avaient des trous
dans le toit, des familles entières étaient forcées de vivre sous des tentes
improvisées. Il pensa : « On est le 6 septembre. C’est
l’intensification des bombardements anglais qui commence. Dans sept jours ce
sera le débarquement et je n’ai plus la carte. Comment faire pour renverser le
cours de ces évènements ? C’est presqu’impossible ! » Pour une rare fois
il sentit le découragement gagner son esprit. Marchant machinalement il arriva
finalement au camp Hébert. C’était un endroit un peu à l’écart du port de
Québec, protégé du fleuve par deux bâtiments et quelques arbres. Çà et là il
vit des maisons sans toit et des murs qui tenaient à peine debout suite aux
attaques des bombes anglaises. S’y entassaient dans un enchevêtrement de tentes
fabriqués avec des draps blancs et des branches d’arbres environ deux cents acadiens
réfugiés depuis des mois à la suite à leur exil d’Acadie.
Arrivé à
l’entrée du camp, une simple branche d’arbre y faisait office de grille gardée
par deux jeunes hommes tout de même armés de mousquets et de couteaux. Stéphane
s’adressa à ceux-ci : « Bonjour messieurs, je voudrais parler à
Etienne Blanchard. Dites lui que je viens de la part de Jean-Thomas
Robichaud ». Un des deux gardiens se dirigea immédiatement vers le fond du
camp tandis que l’autre observa Stéphane. Au bout d’un certain temps Stéphane
le questionna : »Cela fait longtemps que vous êtes ici
? » »Deux mois » lui répondit alors son interlocuteur. « Et
quel est votre nom ? » ajouta Stéphane. « Adrien Bertrand. Et vous
? » enchaina-t-il alors que Stéphane lui répondit : » Heu !
Stéphane De La Rochelle. Comment sont les conditions des gens qui vivent dans
le camp ? » »Difficile messire Stéphane. Au début c’était l’été et
malgré les bombardements des anglais, les gens survivaient à travers les tentes
et les abris de fortune avec le peu de nourriture qu’on pouvait trouver. Mais
depuis que septembre est arrivé, les nuits sont fraîches. La pluie s’est
également mise de la partie et les rations de blé ont été coupées par le
gouverneur. J’ai peine à imaginer ce que se sera quand novembre arrivera.
Marquant une pause, il ajouta : »Si bien entendu on se rend jusqu’en
novembre ». Au même instant l’autre gardien arriva, accompagné d’un homme
plus grand et costaud. S’adressant à Stéphane, il lui dit : « C’est
Jean-Thomas qui vous envoit ? » »Oui je m’appelle Stéphane De La Rochelle. Vous êtes
Étienne Blanchard ? » »C’est exact, suivez moi » répondit alors
celui-ci.
Le camp Hébert
Stéphane s’installa
sur le côté droit du camp, près du fleuve. C’était l’endroit le plus exposé aux
bombardements et aux intempéries mais comme il était le dernier arrivé il
devrait s’en contenter. Il pendit un drap sale qu’on lui avait donné entre un
arbre et un gourdin, puis étendit sur la terre une couverture que lui avait
remise Etienne Blanchard. Fatigué physiquement et épuisé mentalement, il
s’affala sur le sol en observant le camp. Il tomba ainsi dans un état second, à
la limite du conscient et de l’inconscient avec en bruits de fond les échos de
la foule et les cris des enfants qui courraient. Se repassant le fil des
évènements dans sa tête, il se rendit compte qu’il avait tout essayé pour
finalement échouer lamentablement. Il avait retrouvé la précieuse carte et le
parchemin, les avaient perdus pour ensuite les reprendre au prix de mille et
une souffrances. Ces documents, aussi convoités soient-ils, semblaient maudits
par le destin et plusieurs de ceux qui s’en étaient approchés l’avait payé de
leur vie. Il avait d’ailleurs le sentiment de les avoir perdus pour la dernière
fois. Il était un fugitif dans la ville et les militaires français auraient
certainement mis de côté ou jeté au feu la carte et le parchemin. Leurs
tergiversations avaient probablement repris, allant dans toutes les directions
sans qu’aucune initiative précise n’en ressorte. Pendant ce temps, James Wolfe
et les militaires anglais devaient préparer le débarquement comme prévu. Ainsi
il ne pourrait infléchir le cours des évènements historiques qu’il verrait se
dérouler devant lui comme un simple spectateur. Le soleil tombant, demain ce
serait le 7 septembre et il ne restait que six jours avant la date fatidique.
Il ferma les yeux et tenta de dormir, la seule chose intelligente qu’il pouvait
faire à ce moment là.
La première nuit
au camp fût passablement agitée car vers minuit, le vent se leva et une forte
averse y déversa des trombes d’eau. À travers cette nuit d’encre, Stéphane
apercevait les ombres des réfugiés qui se mettaient à l’abri, ramassant leurs
maigres biens pour les protéger de la pluie qui tombait. Trempé par l’eau qui
passait à travers son simple drap, il ne dormit que quelques heures et se
réveilla au petit matin. Demeuré prostré sous son toit, il vit le camp se
réveiller puis s’animer tranquillement. Il était toujours surpris de voir
comment l’être humain, même dans les pires conditions, tentait de recréer un
semblant de normalité et de vie quotidienne. Au bout de quelques instants, une
jeune fille d’une quinzaine d’années accompagnée de son frère plus jeune, s’approcha
de lui. »Tenez messire, c’est de la part de ma mère » dit-elle en lui
tendant un bout de pain. »Merci jeune fille » furent les seuls mots
qu’il prononça alors que celle-ci lui rendit un sourire espiègle. Dévorant le
bout de pain en quelques secondes, il remarqua que la jeune fille et son frère
demeuraient à une dizaine de mètres de lui, sous une grande bâche de toile.
Vers le milieu
de la matinée, un rassemblement se tint à l’entrée du camp. Bientôt une masse
d’environ cent personnes, surtout des hommes, s’y retrouva. Debout sur une
roche se tenait Etienne Blanchard. Celui-ci transmettait des informations aux
réfugiés réunies et recevaient leurs doléances. L’ambiance était assez tendue
et soudainement on entendit une série de bruits en provenance du fleuve.
Stéphane, un peu en retrait, vit alors de la fumée qui sortait des bateaux anglais
et presqu’au même moment la foule se dispersa en vitesse dans tous les sens.
Après quelques secondes les boulets anglais commencèrent à tomber. Un homme fût
frappé par un coup direct, son corps se désincarnant en tombant au sol. Trois
ou quatre boulets passèrent au-dessus du camp et frappèrent les maisons du port
plus en retrait. Dans la panique, Stéphane remarqua un jeune garçon de quatre ans
qui s’était tenu à côté d’Étienne Blanchard et qui maintenant courrait vers le
fleuve, dans la mauvaise direction. Prenant ses jambes à son cou, il se
précipita dans la même direction et rattrapant le bambin il se mit à l’abri en
attendant l’intermède entre les deux salves de canon. Il se dépêcha alors de
revenir vers le camp et se dirigea vers une femme en pleurs. Celle-ci pris le
bambin dans ses bras et se réfugia précipitamment sous sa tente. Étienne
Blanchard sortit alors de son abri de fortune et dit à
Stéphane: »Entrez ! » Une fois à l’intérieur, Stéphane remarqua la
présence de trois jeunes filles avec le bambin dans les bras de sa mère qui
sanglotait. « Merci Stéphane, c’est mon seul fils » lui dit alors
chaleureusement Étienne Blanchard.
Trois jours
passèrent ainsi dans le camp Hébert. À la suite du dernier bombardement,
Etienne Blanchard prohiba les rassemblements de plus de dix personnes afin
d’éviter d’attirer plus que requis l’attention des canonniers anglais. Ceux-ci
maintinrent malgré tout leur pression en bombardant la ville sans toutefois
cibler spécifiquement le camp. Le 10 septembre, Stéphane était sous la tente
d’Etienne Blanchard quand Jean-Thomas Robichaud entra en coup de vent.
« Messire Stéphane, je suis bien content de vous revoir ! » dit-il à
l’intention de Stéphane. Celui-ci questionna : » Avez-vous des
informations de la garnison ? » « Un peu mais elles sont toutes
contradictoires. Montcalm a ordonné au capitaine Lejeune de rejoindre les
troupes de Montbeillard au village de Beauport. Le comte de Montreuil aussi est
en réserve pour les rejoindre. Tous semblent s’attendre à un débarquement
anglais imminent de ce côté. Quant au lieutenant De Castelnau il s’est réfugié
à l’intérieur de la ville, affecté à une canonnière. Il y a beaucoup de
confusion et personne ne semble en mesure d’assumer un commandement avec une
vision éclairée » lui répondit alors Jean-Thomas. Stéphane, buvant les paroles
de celui-ci, était resté un bref moment silencieux. Il enchaina
rapidement : »Mais qu’en est-il du côté des deux anses à l’est de la
ville près du fleuve, l’Anse au Foulon et l’Anse des mères ? » Jean-Thomas
répondit » Il y a bien un détachement d’une centaine de militaires à l’Anse au
Foulon et je pense d’une vingtaine de miliciens à l’Anse des mères. C’est le
capitaine De Courcy qui commande ces deux groupes. Il y a aussi une batterie de
canons à Samos, en haut de l’escarpement. Selon ce que j’ai compris, les
commandants français jugent impossible un quelconque débarquement anglais à cet
endroit. Mais Stéphane, pourquoi revenez-vous constamment avec une
préoccupation sur ces deux anses ? » Perdu dans ses pensées, Stéphane n’écoutait
plus.
Au bout de
quelques secondes, Jean-Thomas ajouta : « Stéphane m’écoutez-vous
? » « Heu ! Oui, oui Jean-Thomas très bien. Et que ce passe-t-il du
côté de la milice et d’Ernest Lépine ? » répondit-il sans se rendre compte
qu’il n’avait pas écouté la question de Jean-Thomas. Celui-ci, prenant une
grande respiration, enchaîna : »Là aussi, ce n’est pas clair. Ce pauvre
Ernest Lépine, on voit bien qu’il est plus intelligent qu’il n’en a l’air et
qu’il se préoccupe du sort de ses miliciens. Mais dans les faits, ce n’est pas
lui qui prend les vraies décisions. Ce sont plutôt ces imbéciles de militaires
français ! » En entendant ces paroles, le visage de Stéphane s’éclaira
pour la première fois depuis qu’il s’était échappé de la garnison. Il dit alors
à Jean-Thomas : »Voilà Jean-Thomas, je le savais bien que vous étiez
vous aussi dans une classe à part ! Vous raisonnez clairement et avec justesse.
Sauf que ni vous ou moi ou Ernest Lépine ne commandons. Les seuls que nous
pouvons mobiliser ce sont les miliciens de ce camp. Des acadiens comme vous et
Étienne Blanchard. Me suivriez-vous et me feriez-vous confiance que nous pourrions
peut être faire une différence dans la bataille qui s’en vient ! »
Marquant une pause, il regardait Jean-Thomas Robichaud et Etienne Blanchard.
Ceux-ci, après un bref échange visuel hochèrent de la tête. Jean-Thomas
ajouta : »Mais nous ne vous suivrons pas aveuglément. Ill faudra que
vous nous mettiez dans le coup. »
Stéphane avait
dessiné une carte sommaire de la ville de Québec sur un bout de parchemin avec
une craie de charbon. « Voyez messieurs. La ville de Québec est au centre
et ici dans le fleuve vous avez les bateaux anglais. Le camp où nous sommes est
à côté du port. Là, à droite, c’est le village de Beauport et à gauche l’Anse
au Foulon et l’Anse des mères au pied d’un escarpement qui monte jusqu’à une
plaine. Contrairement à ce que pensent les commandants français, c’est
précisément dans ces deux anses que les anglais vont débarquer. Comme c’est
écrit sur la carte et le parchemin de Mathurin Gagnon. Ils vont monter par les
petits chemins rocailleux qui courent sur la falaise. Et puis ce sera la Bataille des plaines
d’Abrahams quand... » s’arrêtant d’un coup sec, Stéphane se rendit compte
que Jean-Thomas et Etienne Blanchard le fixaient des yeux. Jean-Thomas dit
alors : »Mais qu’est-ce que c’est « les plaines
d’Abrahams » ? » Stéphane, réalisant en même temps l’erreur qu’il
venait de faire, se reprit : »En fait, je veux dire que la bataille
aura fort probablement lieu sur ces plaines qui courent du haut de la falaise
jusqu’aux remparts de la ville. C’est un terrain propice à une bataille rangée
comme en Europe. C’est pourquoi, je pense qu’on doit rapidement amener le plus
grand nombre de miliciens vers les deux anses en bas de la falaise afin de
soutenir les faibles défenses qui y sont installées. Nous devrons rester
là le plus longtemps possible, de jour comme de nuit. Et dès que les
anglais débarqueront, les repousser vers le fleuve en alertant les troupes de
Montbeillard et du comte De Montreuil. C’est la dernière chance que nous avons
d’empêcher l’issue fatale qui nous guette.
Jean-Thomas et
Etienne Blanchard restèrent immobiles pendant quelques secondes. Puis,
Jean-Thomas dit à Etienne Blanchard : »Combien d’hommes pensez-vous
mobiliser ? » « Je ne sais pas. Pour l’instant, avec les souffrances
et les privations des familles, les hommes ne sont pas très motivés pour
combattre avec l’armée française. De plus, une partie des dernières rations de
blé du camp autorisées par le gouverneur Vaudreuil ont été détournés par des
militaires français, ce qui n’est rien pour nous aider. Également, nous n’avons
que cinquante mousquets pour trois cents miliciens » répondit Étienne
Blanchard. Stéphane était bouche bée et le découragement le gagnait encore une
fois quand Jean-Thomas ajouta avec assurance : »Bon des mousquets je
peux vous en trouver une bonne centaine de plus. Il vous faudra donc
réquisitionner tout ce que vous pourrez trouver de lames, couteux et pics
pour la centaine de miliciens qui n’auront pas de mousquets. Donnez-moi dix de
ceux-ci. Je me chargerai de rapporter les mousquets et j’en profiterai pour
vous ramener de la nourriture pour le camp ». Stéphane, observant la scène
avec intérêt, se fit la réflexion en lui-même : »Wow ! Décidément cet
acadien a du coffre. Voilà le genre de leader qu’aurait besoin ce pays ».
Deux jours
passèrent et le 12 septembre arriva rapidement. Mystérieusement les
bombardements anglais avaient presque cessés, prélude probable au futur
débarquement. Stéphane, n’osant s’aventurer à l’extérieur du camp, allait
chaque journée à l’entrée en espérant que Jean-Thomas reviendrait. Le temps
pressait de plus en plus. Finalement, au début de l’après-midi du 12 septembre,
il vit au loin un groupe d’une vingtaine d’hommes qui se dirigeaient vers le
camp, précédé par Jean-Thomas. Chacun des hommes était chargé de mousquets et de
sacs de toile. Arrivé à l’entrée de la grille, Jean-Thomas s’arrêta et dit à
Stéphane : »Voilà, bien que nous n’aurons qu’une centaine de
mousquets additionnels, j’ai réussi à rallier une dizaine d’acadiens de plus.
De plus, avec ce que je rapporte de nourriture volée à l’Auberge du cochon fou,
ma vocation d’aubergiste est maintenant terminée ! » Le tout fût suivi d’un
grand éclat de rire. Stéphane remarqua alors également la présence de Florence
Robichaud qui, plus en retrait, lui fit un timide sourire.
Le temps que
tous s’installent au camp, il était près de deux heures de l’après-midi.
Stéphane, sachant fort bien que le débarquement anglais se ferait au cours de
la nuit, trépignait d’impatience de voir les trois cents miliciens acadiens
partir pour l’Anse au Foulon. Ainsi, vers quinze heures tous les hommes étaient
réunis. Sur une petite élévation se tenaient Etienne Blanchard, Jean-Thomas
Robichaud et Stéphane. Etienne Blanchard expliquait le plan qui avait été
convenu avec Stéphane et Jean-Thomas. Il consistait à rassembler les trois
cents miliciens pour aller rapidement vers l’Anse au Foulon renforcer les
défenses françaises en prévision du débarquement anglais. La foule écoutait
attentivement quand un murmure se fit entendre. Marquant une pause, Etienne
Blanchard observait l’assemblée lorsqu’une clameur s’éleva parmi les hommes
réunis : »Nous n’irons pas », « Nos familles sont
ici », « Pourquoi se battre pour des français qui ne nous respectent
pas » « Comment savoir si le débarquement anglais aura vraiment
lieu à cet endroit », » Nous vivons comme des chiens ici » furent des
propos fusant à gauche et à droite. Le ton montait et le désarroi commençait à
gagner Etienne Blanchard quand Jean-Thomas s’avança: » Écoutez-moi mes
frères acadiens ! Comme vous, je suis ici depuis notre exil des terres
d’Acadie. J’ai moi aussi perdu mes terres et les miens lorsque les anglais nous
ont conquis. Souvenons-nous que c’est en partie parce que nous n’avons pas su
nous préparer à nous battre que les anglais nous ont volé notre bien le plus
précieux : l’Acadie ! Nous avons tous perdu des frères et des soeurs qui
sont exilés vers des terres lointaines par le conquérant anglais, sans que nous
ne puissions rien y faire. Et maintenant cette même menace est de nouveau à nos
portes. Nous devons y faire face même si nous vivons ici comme des miséreux et
que les français nous regardent de haut. Si nous demeurons forts et unis, un
jour viendra où cette façon de nous traiter changera. Cet homme qui est avec
nous ici, Stéphane, est originaire de France lui aussi. Mais il est différent
des autres français qui viennent de cette contrée. Il nous ressemble et nous
traite comme son égal. Nous pouvons donc lui faire confiance. Ainsi nous avons
le choix de demeurer cloîtrés et nous faire voler notre dignité pour une
deuxième fois. Ou nous pouvons combattre, même avec ceux qui nous regardent de
haut, et reprendre cette dignité pour nous même, peu importe l’issue finale de
la bataille. » Après ces dernières paroles, un silence complet régnait dans
la foule rassemblée.
Au bout de
quelques secondes, des cris de ralliement se firent entendre parmi les hommes
réunis. Puis, la clameur monta en s’amplifiant et Etienne Blanchard
s ‘écria : »Prenez tous un mousquet ou n’importe quelle arme.
Ramassez toutes les munitions que vous pourrez trouver et allons-y vers cette
Anse au Foulon ! » Au bout de quelques instants, poussés par une énergie
retrouvée, les trois cents miliciens acadiens sortaient du camp et prenaient le
chemin longeant le port de la ville. Ils contournèrent ainsi la basse ville et
progressaient vers la falaise quand ils croisèrent un groupe de miliciens
canadiens. Etienne Blanchard et Jean-Thomas Robichaud allèrent à la rencontre de
l’officier qui les commandait, Stéphane préférant se fondre dans la masse des
trois cents acadiens de peur d’être découvert. Jean-Thomas s’adressa à
l’officier : »Bonjour, je suis Jean-Thomas Robichaud et voici Etienne
Blanchard. Nous sommes les responsables du camp Hébert. À qui avons-nous
l’honneur ? » »Je suis le lieutenant de milice Paul Préfontaine, que
faites-vous dans les parages ? » Ce à quoi Jean-Thomas
répondit : » Nous sommes trois cents miliciens acadiens en route vers
l’Anse au Foulon et l’Anse des mères afin de renforcer les troupes qui y
sont positionnées ». « Qui vous a donné l’ordre de vous rendre à cet
endroit ? Tous les miliciens disponibles doivent être positionnés au village de
Beauport ou à l’intérieur des murs de la ville. Ce sont les instructions que
nous avons eu d’Ernest Lépine et des militaires français », répliqua alors
d’un ton sec Paul Préfontaine. Jean-Thomas, un peu embêté,
balbutia : »Heu... oui, bon, mais où voulez-vous qu’on aille
? » »Je n’en ai aucun idée. Probablement que, comme vous êtes des
acadiens, on vous aura oublié dans l’assignation. » lui dit alors le
lieutenant Préfontaine. Puis, se retournant, il cria : « Sergent
Normandeau, venez ici !» Une fois celui-ci rendu à sa hauteur, il
continua : »Allez au campement du colonel De Bougainville et dites
leur qu’environ trois cents acadiens, peu armés et en piteux état, sont en
route pour l’Anse au Foulon. Demandez-leur si on doit les laisser passer ou
s’ils doivent aller ailleurs. Et si c’est ailleurs qu’ils doivent aller, qu’on
nous dise où c’est. À moins que ce soit chez les anglais ! ». Ces derniers mots
furent suivis d’un grand éclat de rire. Le sergent s’exécuta sur le champ en
partant d’un pas accéléré. Jean-Thomas et Etienne Blanchard restaient figés sur
place, marqués par le mépris avec lequel ce milicien, pourtant né en Nouvelle-France
comme eux, les avait traités.
Il était
maintenant six heures du soir. Stéphane avait été mis au courant de la
situation par Jean-Thomas et Etienne Blanchard et tous trois attendaient le
retour du sergent Normandeau. Les miliciens acadiens avaient installé leurs
bivouacs au sol et mangeaient. Stéphane observait la scène et réfléchissait. Au
loin, il y avait environ une centaine de miliciens canadiens qui bloquaient le
chemin en bas de la falaise, aux limites des premières maisons de la basse
ville. De l’autre côté, dans le fleuve, les bateaux anglais étaient
mystérieusement calmes avec en arrière-plan le soleil couchant. Pris entre les
deux, lui et trois cents miliciens acadiens avec, si proche mais en même temps
si loin, l’Anse au Foulon. Il savait que tout se jouerait cette nuit. Mais que
faire ? Forcer le barrage pour se rendre à l’Anse au Foulon était inconcevable.
Rebrousser chemin également. Attendre que le sergent revienne ? En supposant
qu’il revienne il serait probablement trop tard. La seule issue possible était
qu’une fois la nuit venue de retirer les miliciens acadiens pour les faire
passer par les rues de la basse ville. Et par la suite escalader les petits
chemins pour gravir la falaise. Une fois en haut de cette foutue falaise, il
aviserait bien pour ensuite tenter de rejoindre le haut de l’Anse au Foulon.
Les préparatifs du côté anglais
Pendant ce temps
dans le fleuve, du côté anglais James Wolfe était réuni avec le colonel George
Townshend, le lieutenant William Howe et les capitaines James Chads et Douglas
Forbes. Tous observaient le soldat Louis-François Richard, déserteur de l’armée
française, entouré de deux militaires anglais et interrogé par le sergent
Andrew McConnell. Celui-ci s’adressa aux commandants anglais
réunis : »Oui mon lieutenant, il maintient que les forces principales
de l’armée française attendent un débarquement du côté du village de
Beauport ». Le lieutenant William Howe se retourna alors vers Wolfe et lui
dit : »Mon général, comment savoir s’il dit la vérité ? Il a peut
être été envoyé par Montcalm ou Vaudreuil pour nous
tromper. » »Hum....on ne peut jamais avoir la certitude de cela mon
cher lieutenant. Et même s’il dit la vérité, c’est également un déserteur. Sans
nous mentir, il ne nous livre peut-être pas la bonne information car il n’a pas
été mis au courant de ce que Montcalm et ses commandants pensent
vraiment. C’est à nous de juger de ses affirmations et de prendre les
bonnes décisions. C’est pour cela que nous dirigeons » répondit Wolfe.
S’adressant au sergent McConnell, il dit » Demandez-lui pourquoi Montcalm
resterait avec ses troupes à Beauport ? Et aussi pourquoi le commandement
français ne défend pas davantage le secteur de l’Anse au Foulon et de l’Anse
des mères ? » Le sergent McConnell s’exécuta et le soldat Richard
répondit : »Il y a beaucoup de confusion parmi nos commandants. Les
ordres vont dans toutes les directions. Montcalm est persuadé que le gros des
troupes anglaises est encore du côté de Montmorency et craint une deuxième
attaque de ce côté ou directement sur le village de Beauport. En ce qui
concerne le secteur des deux anses, selon Montcalm, il est impossible pour vous
de débarquer de ce côté car vos bateaux vont s’échouer sur les rochers près de
la rive. Et même si vous arrivez à débarquer des hommes sur le rivage, ils ne
pourront jamais escalader à temps la falaise. L’alarme sera déclenchée et vos
soldats se feront massacrer sur la berge. » La traduction terminée par le
sergent McConnell, Wolfe esquissa un sourire narquois.
Le déserteur
français ainsi que le sergent McConnell sortaient de la cabine de Wolfe lorsque
celui-ci fit signe à ses principaux collaborateurs de s’asseoir à sa table. La
cabine de James Wolfe, commandant de l’armada britannique, était somme toute
assez modeste. Une table, un lit militaire et un petit bureau sur lequel on
retrouvait une multitude de plans et de cartes. Peu de fantaisies décoraient sa
chambre à l’exception d’un ou deux souvenirs de sa ville natale de Westerham en
Angleterre. Il était un passionné de la planification militaire, échafaudant
toutes sortes de plans d’attaque ou de défense. Certains avaient du succès,
d’autres pas. D’ailleurs, au cours de la journée, le capitaine Douglas Forbes
s’était fait un malin plaisir de lui rappeler l’échec de son dernier plan de
débarquement à Montmorency où l’armée anglaise avait dû battre en retraite et y
perdre plusieurs hommes au combat. Cette remarque avait accentué encore un peu
plus la tension qui régnait à ce moment là entre Wolfe et ses principaux commandants.
Préoccupés par l’arrivée de l’automne et l’absence de percée significative dans
les défenses françaises de la ville de Québec, plusieurs commandants appréhendaient
déjà l’arrivée des froids de l’hiver en Nouvelle-France.
Silencieux et
observant le dernier plan d’attaque qu’il avait dessiné sur une carte de la
ville et de ses environs, James Wolfe énonça : »Messieurs j’ai pris
ma décision. Nous allons revenir à l’un des plans que nous avions examiné au
cours de l’été. Je l’ai refait de mémoire sur ce parchemin car je ne le
retrouvais plus dans le coffre sous mon bureau. Il a comme mystérieusement
disparu ! Lieutenant Howe, vous allez prendre 400 hommes et les huit chalands à
fond plat que nous avons apportés et vous débarquerez cette nuit dans les deux
anses où les français ne nous attendent pas, soit l’Anse au Foulon et l’Anse
des mères. De là, vous escaladerez la falaise et atteindrez le promontoire en
haut de celle-ci. Une fois que nous aurons le contrôle des deux anses et du
promontoire, nous ferons débarquer le reste de nos troupes. Il nous faudra au
moins 4 000 hommes ainsi que des pièces d’artillerie. Par delà ce
promontoire, il y a une plaine qui mène jusqu’aux remparts de la ville. Nous
affronterons donc les français sur ce lieu, à terrain découvert. »
« Et si les français se retranchent derrière les remparts de la ville
? » questionna alors le capitaine James Chads. « Et bien, nous nous
installerons sur cette plaine et nous bombarderons la ville ainsi que les
remparts avec nos pièces d’artillerie en vue d’y percer une brèche. De toute
façon, les français ne pourront y tenir un siège très longtemps car nous aurons
coupé toutes leurs routes d’approvisionnement. » Une voix s’éleva et le
capitaine Forbes mentionna : »Nous non plus, nous ne pourrons pas
tenir très longtemps. Car selon ce qu’un milicien canadien capturé nous a dit,
environ 2 000 soldats et miliciens sont en route de Montréal sous le
commandement d’un général qui s’appelle…heu... le chevalier De Lévis je crois.
S’ils atteignent Québec, ils pourraient prendre nos troupes à revers et nous
serions coincés entre ceux-ci et les remparts de la ville. » Cette
intervention fût suivi d’un silence pesant de plusieurs secondes.
Wolfe
intervint : « Messieurs il n’y aura jamais de certitude avant une
bataille. Nous pouvons également analyser les lieux et les différentes
stratégies possibles pendant encore un bout de temps. Nous le faisons
d’ailleurs depuis bientôt deux mois. Sauf que l’automne s’en vient et avec
l’hiver, la situation de nos bateaux dans le fleuve de même que nos
approvisionnements en vivres et nourriture va être sérieusement compromise. De
plus, au final l’initiative revient à celui qui exerce son jugement au moment
opportun souvent même en s’appuyant sur ses impressions. Je pense que le moment
de passer à l’action est arrivé et que c’est précisément dans ces deux anses
qu’il faut débarquer pour s’emparer du promontoire qui donne sur la plaine au
dessus de la falaise. Après cela, il nous faudra nous ajuster à ce que feront
Montcalm et ses commandants ». À ces paroles, tous se regardaient, plus ou
moins convaincus de la bonne étoile de leur chef.
Le lieutenant
Howe était appuyé sur le rebord du chaland, observant au loin la ville de
Québec plongée dans la noirceur, à l’exception de quelques lumières disséminées
sur l’horizon. La marée, suite à l’apparition de la lune dans le ciel, se
renversait complètement et poussait davantage les bateaux vers la rive. Au bout
de quelques minutes, ils croisèrent le sloop anglais HMS Hunter. Le commandant
de ce bateau s’adressa au lieutenant Howe »Prenez garde lieutenant
lorsque vous passerez devant la pointe plus en avant. Il s’agit d’un
avant-poste français avec une batterie de canons. Sachez également que des
canadiens nous ont indiqué l’arrivée prochaine dans la ville d’une vingtaine de
navires français contenant du ravitaillement en provenance de
Montréal. Bonne chance ! » Ne se doutant pas vraiment de la valeur de
cette information, le lieutenant Howe la fit néanmoins parvenir aux commandants
des huit chalands. Peu de temps après, le premier des huit chalands à fond plat
arriva à la hauteur de l’avant-poste français qui en réalité était la batterie
de Samos. Le lieutenant Howe, placé à l’avant de son bateau, avait fait
ralentir la cadence pour ne pas attirer l’attention des guetteurs français. Par
contre, au bout de quelques instants avec l’effet de la lune qui éclairait le
fleuve, le chaland de tête commandé par le sergent Gordon Skelly apparût
clairement au soldat français de garde, François-Nicholas Dupont. Celui-ci
s’écria : »Halte qui va là ? Identifiez-vous sur le champ ! »
Pris au dépourvu, le sergent Skelly qui parlait français, répondit alors la
première idée qui lui vint à l’esprit : »Nous sommes vingt bateaux en
provenance de Montréal chargés de farine pour la ville de Québec ». Le soldat
Dupont fit part de l’information au capitaine François Prosper de Douglas.
Celui-ci demeura pensif un bref instant. Malgré la lune qui éclairait le
fleuve, il ne pouvait distinguer réellement les bateaux. Par ailleurs, si
ceux-ci restaient trop longtemps à cet endroit ils risquaient d’être repérés
par la flotte anglaise et coulés par le fond avec le précieux blé tant attendu
par la population de la ville de Québec. Après une très brève hésitation, il dit
au soldat Dupont : »C’est bon soldat. Laissez-les passer mais dites
au soldat De Maisonneuve d’aller prévenir le capitaine Louis De Vergor et ses
sentinelles plus à l’ouest. » Il était maintenant près de 4 heures du
matin et le lieutenant Howe fit accélérer la cadence des chalands tout en
intiment l’ordre de maintenir un silence complet parmi les troupes
embarquées.
Sur la rive nord
du fleuve, à un avant poste situé entre l’Anse au Foulon et l’Anse des mères,
le capitaine Louis De Vergor faisait la tournée de ses guetteurs quand ils
virent arriver le soldat Frederic De Maisonneuve par le chemin qui descendait
vers l’Anse au Foulon. Celui-ci, reprenant son souffle, dit au capitaine De
Vergor : » Je viens de la part du capitaine De Douglas. Dix-neuf
bateaux chargés de blé en provenance de Montréal se dirigent vers le port de
Québec. Ils devraient passer devant vos postes de guet d’ici peu ». Le
capitaine De Vergor, dubitatif, ne prit aucune chance et cria : »
Soldats Hortefeux et De Mauroy suivez-moi ! » Puis il déboula
le chemin de descente vers l’un des postes de guet, près du fleuve.
Tentant de distinguer les bateaux à travers la nuit d’encre, il envoya plus en
bas les soldats Hortefeux et De Mauroy afin qu’ils interpellent ceux-ci
lorsqu’ils passeraient devant les postes de guet. Il avait un mauvais
pressentiment face à cette information. Comment dix-neuf bateaux chargés de
blé, et venant de Montréal, avaient pu se faufiler sans encombre à travers le
blocus de la flotte anglaise ? C’était un peu trop beau pour être vrai.
Soudainement, il entendit le soldat De Mauroy qui criait en direction du
fleuve, demandant au bateau de tête de s’identifier. Quelques secondes plus
tard, il remarqua des bruits étouffés et lointains en provenance du bateau de
tête qu’il distinguait difficilement à travers la nuit. C’était probablement la
réponse à l’interpellation du soldat De Mauroy car celui-ci arriva au pas de
course quelques secondes plus tard en disant : »Capitaine ce sont
bien les dix neuf bateaux de Montréal ». À ces paroles du soldat De
Mauroy, le capitaine De Vergor se détendit quelque peu et continua de fixer
l’horizon. Vers la droite, la lune éclairait distinctement la surface du fleuve
et il pu alors voir les bateaux passer un à un. Puis un détail l’intrigua. Alors
que normalement les bateaux auraient dû continuer leur trajet plus au large pour
atteindre le port de Québec, il vit plusieurs d’entre eux bifurquer vers la
rive comme s’ils allaient accoster à l’Anse au Foulon. Il se rapprocha davantage
du poste de guet et il fût frappé de stupeur lorsqu’il s’aperçût que deux des
bateaux étaient déjà sur la rive; les soldats anglais débarquant.
Il cria aux
soldats Hortefeux et De Mauroy » Vite aux armes ! Ce sont des bateaux
anglais qui débarquent dans l’Anse. Rassemblez toute la troupe et attaquez-les
dès que possible avec tous les moyens à votre disposition «. Se
retirant vers l’arrière, il aperçût le soldat Antoine Rocquart et lui fit signe
de venir le rejoindre. Prenant un parchemin et sortant sa craie de charbon, il
griffonna une note et lui dit : »Allez immédiatement porter ce papier au commandant De
Ramezay..... Non, attendez, il n’est pas là pour l’instant, c’est un
dénommé.... Bernetz, oui c’est çà Bernetz, qui le remplace. Et dites lui
d’envoyer rapidement toutes les troupes disponibles car les anglais débarquent
en grand nombre à l’anse au Foulon. Dépêchez-vous ». Ayant à peine finit
sa phrase, il se mit à courir en direction du chemin de descente pour rejoindre
ses soldats. Au loin on commençait à entendre des coups de feu. Arrivé vers le
bas de la falaise, il distingua les chalands débarqués sur la berge et les
ombres des soldats anglais qui remontaient en tirant. C’était la confusion la
plus totale avec la noirceur, le vent qui soufflait de la rive et les bruits de
balles qui sifflaient quand tout à coup, des bruits de canon se firent
également entendre du haut de la falaise. Au bout de quelques secondes, ces
bruits furent suivis par des boulets de canons qui commencèrent à tomber sur la
rive du fleuve. C’était la batterie de Samos qui entrait en action, suite aux
premiers échanges de coups de feu entre les soldats français du capitaine De
Vergor et les soldats anglais du capitaine William De Laune; les premiers à
débarquer sur la rive. Le capitaine De Vergor courait à travers les abattis,
les buissons et les chemins de la falaise en criant : »Feu à volonté
! » quand un boulet de la batterie de Samos lui passa au-dessus de la tête
pour frapper plus loin un petit remblai qui protégeait ses soldats tirant sur
les anglais.
Les combats
duraient depuis une dizaine de minutes quand les soldats du lieutenant Howe,
après avoir escaladé la falaise, arrivèrent à l’arrière du capitaine De Vergor.
Le lieutenant Howe, fidèle à ses habitudes, fit une pause pour observer la situation
et réfléchir quant aux suites à donner. Il remarqua les différents endroits
d’où partaient les coups de feu des soldats français. Ceux-ci semblaient
dispersés et répartis de manière désordonnée. Avec la lune qui les éclairait,
il remarqua vers la droite une concentration de soldats et le capitaine De Vergor
qui courait entre les différents abattis. Rapidement il donna l’ordre à un
groupe de s’engager vers la gauche et à un autre de prendre vers la droite dans
le but de piéger les soldats français. Avec un troisième groupe il avança en
direction du centre, fonçant vers l’endroit où se tenait le capitaine De
Vergor. Les troupes anglaises du lieutenant Howe purent ainsi marcher une
vingtaine de mètres sans être repérées. Et soudainement, telle une machine bien
huilée, ils tirèrent une première salve de mousquets vers les soldats français.
Quatre soldats français furent touchés et tombèrent au sol. Le capitaine De
Vergor reçu également une balle à la jambe droite et tomba sur le côté. Se
relevant sur ses genoux, il saisit un mousquet et s’écria : »Soldats,
sortez vos baillonnettes et feu à volonté sur l’ennemi ! » Avec son
mousquet, il tira vers une ombre qu’il avait vu bouger mais la balle plongea
dans la nuit. Au bout de quelques minutes, cerné par les forces anglaises et
blessé à la jambe, il dût se rendre avec une cinquantaine de soldats français.
Presqu’au même moment, les troupes du capitaine William De Laune commencèrent à
arriver par les chemins de la falaise, rejoignant ainsi celles du lieutenant
Howe. La montre du capitaine De Laune indiquait alors 4 heures du matin.
Environ quarante
cinq minutes plus tard, le sergent Jack Crombie était sur la berge de l’Anse au
Foulon lorsqu’il vit les premiers soldats français faits prisonniers descendre
de la falaise. Presqu’au même moment, James Wolfe et son adjudant-général, le
major Isaac Barré, débarquèrent sur le rivage. Il faisait encore nuit et à
travers les quelques coups de feu qui venaient d’en haut de la falaise, le sergent
Crombie entendait les premiers chants matinaux des oiseaux. Le soleil était sur
le point de se lever. Déjà, les huit chalands anglais étaient échoués sur le
rivage et les soldats britanniques débarquaient par dizaines. On pouvait voir
dans la nuit une longue colonne qui remontait sur la falaise. Les soldats
anglais escaladaient celle-ci pour atteindre le promontoire et rejoindre les
forces du lieutenant Howe et du capitaine William De Laune qui y étaient déjà. Passant
à côté de James Wolfe, le sergent Crombie l’entendit dire au major
Barré : »C’était la partie la plus risquée du plan. Maintenant si
tout se passe comme je l’ai prévu, Montcalm ne pourra résister à l’envie de
nous affronter à terrain découvert. C’est là que se jouera l’issue finale de cette bataille ».
À la belle
étoile, Stéphane dormait d’un sommeil profond et il n’avait pas entendu les
premiers coups de feu en provenance de l’Anse au Foulon. Il se réveilla donc en
sursaut quand les premiers coups de canon de la batterie de Samos signalèrent
son entrée en action. Se redressant, il vit plusieurs ombres qui couraient à
gauche et à droite. Soudainement, quelqu’un alluma une lampe, puis deux et
cinq. Celles-ci éclairèrent faiblement le camp de fortune où les trois cents
acadiens s’étaient arrêtés. Presqu’au même moment, Jean-Thomas et Etienne
Blanchard arrivèrent vers lui, une lampe à la main. « Avez-vous entendu
les coups de feu et de canons provenant de l’Anse au Foulon ? Est-ce que cela
signifie que les troupes anglaises ont déjà débarquées ? » dirent-ils à
son intention. Celui-ci, sortant de sa torpeur,
bafouilla » : »Oui, Heu !... c’est bien cela, comme je vous
l’avais déjà dit ». Jean-Thomas, haussant le ton, ajouta : »Vous
aviez manifestement raison mais la question est : Que fait-on maintenant
? » Ces paroles finirent de le réveiller et il enchaîna : »Le
débarquement anglais dans l’Anse au Foulon a certainement eut lieu. Il est donc
trop tard de ce côté là et avec ce lieutenant de milice Paul Préfontaine qu’on
a devant nous, ce n’est pas évident non plus. Il est bouché des deux oreilles
avec son attitude de coq du village. On ne peut donc pas espérer qu’il nous
laisse aller rapidement au pied de la falaise. Hum... la seule option que je
vois c’est de contourner les maisons devant nous et de passer à l’est de la
basse ville pour après remonter les petits chemins de la falaise et aboutir en
haut sur la plaine. Rendu là on avisera de ce qu’on fera. Si on peut, on
attaquera les forces anglaises qui seront plus à l’ouest en tentant de les
repousser vers le bord de la falaise. Par contre, il faut agir vite car ce
n’est plus une question de jours mais plutôt d’heures avant que tout ne
s’écroule ». À ces paroles, Étienne Blanchard et Jean-Thomas réquisitionnèrent
les trois cents acadiens et trente minutes plus tard ils s’enfonçaient dans la
basse ville.
Divisés en trois
groupes, les acadiens montaient péniblement les petits chemins de la falaise du
Cap Diamant. La progression était difficile car à cet endroit les passages
étaient minuscules et très escarpés. La pluie des dernières semaines n’avait
d’ailleurs rien fait pour améliorer l’état du sol qui était friable, provoquant
quelques chutes et ralentissant encore la marche vers le haut. À travers la
noirceur, Stéphane entendait au loin les bruits du canon de la batterie de
Samos et de l’autre côté du fleuve, il distinguait le soleil qui se levait. Il
pensa: « Il doit être environ 5 h 30 et nous ne sommes pas encore
arrivés en haut. On va manquer de temps c’est certain ! » Une quinzaine de minutes
plus tard, la montée s’accéléra et il ne restait qu’une dizaine de mètres à
franchir quand le bruit des canons cessa. Face à ce silence, Jean-Thomas dit à
Stéphane : »Avez-vous entendu ? Le bruit des canons s’est arrêté
! » Stéphane lui répondit : « Oui je sais Jean-Thomas. Je pense
que c’est la batterie de Samos qui vient de tomber aux mains des anglais.
Dépêchons nous d’arriver en haut de cette maudite falaise ! »
Une bonne
quinzaine de minutes furent requises avant que Stéphane et les premiers acadiens
n’arrivent au sommet. Et un autre quinze minutes de plus avant que tous y
soient rendus au complet. Observant au loin, avec le jour qui s’était levé
malgré la pluie qui venait de débuter, Stéphane apercevait l’étendue des
plaines d’Abrahams avec en relief les Buttes-à-Neveu. Fixant l’horizon, il
remarqua vers la gauche au fond de la plaine les troupes anglaises qui étaient
déjà arrivées et se déployaient. Il estima rapidement qu’environ 1 000
soldats anglais étaient présents, formant la base de la ligne principale.
D’autres soldats continuaient cependant à les rejoindre, certains renforçant la
ligne principale et d’autres allant constituer une aile au sud et une aile au
nord. Face à ceux-ci commençaient à arriver du côté droit les premiers soldats
français, envoyés par le comte de Montreuil. Stéphane en compta environ cinq
cents tout au plus bien que d’autres arrivaient au fur et à mesure.
Soudainement, il aperçût un groupe de cinq soldats français venant vers lui,
fuyant le côté anglais de la plaine. Arrivés à une dizaine de mètres, l’un de
ceux-ci les interpella : « Je suis le soldat François Villiard du
régiment de La Sarre. Il
faut vous replier vers la ligne française. » Stéphane répliqua : »Allez-y
nous vous rejoindrons ». Se retournant vers Etienne Blanchard et
Jean-Thomas, il leur murmura : »Ne l’écoutons pas, ce serait peine
perdue de se joindre aux forces françaises à terrain
découvert ». »Oui, mais que fait-on Stéphane ? » lui dirent
alors Etienne Blanchard et Jean-Thomas. Regardant au loin, il remarqua un boisé
assez dense au nord de la plaine et qui se prolongeait avec quelques bosquets en
rejoignant les Buttes-à-Neveu. Désignant cette espace il leur
dit : »C’est à cet endroit qu’il faut se rendre. Nous nous
disperserons à la lisière du boisé et prendrons les anglais en embuscade
lorsqu’ils avanceront à découvert sur la plaine».
Les trois cents
acadiens repartirent vers l’endroit désigné par Stéphane. Etienne Blanchard et
Jean-Thomas avaient le plein contrôle sur leurs miliciens acadiens. Ceux-ci,
marqués probablement par l’abandon de leur patrie et l’exil qui s’en était
suivi, étaient motivés et disciplinés comme peu de miliciens canadiens
l’étaient. Ils passèrent directement en avant des troupes françaises bien
alignées et qui grossissaient rapidement, en partie couvert de la vue des
anglais par les vallons de la plaine. Arrivés au boisé, un groupe mené par
Etienne Blanchard se déploya le long de la lisière des arbres vers l’ouest et
un autre avec Jean-Thomas vers l’est. Le dernier groupe demeura avec Stéphane au
centre. Accroupi dans l’herbe, celui-ci observait la scène et se fit la
réflexion suivante : »Trois cents acadiens plus ou moins armés et
quatre mille soldats anglais qui vont bientôt marcher au pas. On ne tiendra pas
longtemps. »
Au bout d’une
trentaine de minutes, il aperçut du côté français un groupe d’hommes à cheval,
derrière les lignes de combat. Il constata alors que les forces françaises
comprenaient environ 3 000 hommes mais qu’elles étaient hétéroclites.
Ainsi, on voyait bien les troupes régulières de l’armée française des régiments
De Guyenne, De Béarn et du Languedoc. Mais elles étaient complétées par des
unités de miliciens canadiens de Québec ainsi que des guerriers amérindiens ce
qui en faisait une armée un peu dépareillée. À l’opposé, il pouvait voir au
loin les 4 000 soldats anglais composés d’unités de régiments anglais,
écossais et américains. Au premier coup d’oeil, il s’y dégageait une impression
d’uniformité. Un peu en retrait des commandants français, Stéphane remarqua également
un officier à cheval sur le flanc nord. Le fixant, il réalisa tout à coup que
c’était le capitaine Lejeune !
Stéphane courait
à travers le boisé en arrière des acadiens embusqués quand il s’arrêta à la
hauteur de Jean-Thomas. Il dit à celui-ci : « Jean-Thomas, dites à
Etienne de ne pas bouger avant que vous ou moi ne lui en donnions
l’instruction. Et venez me rejoindre là-bas, sur la petite colline. Je serai
avec le cavalier qui est un peu à part des autres, vers la gauche. C’est le
capitaine Lejeune. » Il se remit à courir et sortant du boisé, il continua
à terrain découvert pour rejoindre le capitaine. Suivi par Jean-Thomas, il
cria : « Capitaine c’est moi, Stéphane ! » À ces paroles, le
capitaine Lejeune se retourna et après un bref moment de surprise lui
sourit : »Holà qui va là ! Décidément, mon cher Stéphane, je vous
croise toujours dans des moments inattendus. Et vous aussi Jean-Thomas, vous
êtes encore avec votre compagnon de fuite ? Je devrais vous faire arrêter tous
les deux sur le champ mais je me dis que les anglais de l’autre côté pourront
le faire très bientôt. » Fixant froidement Stéphane et Jean-Thomas, le
capitaine Lejeune avait prononcé ces paroles d’un air distant. Stéphane réagit
en disant : ȃcoutez capitaine, nous avons trois cents miliciens
acadiens cachés dans le boisé qui sont prêts à prendre les soldats anglais en
embuscade. Envoyez quelques centaines de miliciens les rejoindre. Il faudrait
aussi que vous et moi allions voir immédiatement le général Montcalm. À ce
stade-ci du débarquement anglais, les troupes françaises doivent se retrancher
derrière les murs pour soutenir le siège de la ville et attendre les 3 000
soldats de Bougainville et de Vaudreuil. Ils s’en viennent vers Québec au pas
de marche forcée, je le sais. C’est la dernière chance que nous avons ! »
Le capitaine
Lejeune avait écouté la diatribe de Stéphane entrecoupée par les bruits de
bottes des soldats français qui arrivaient, la pluie qui tombait et le vent qui
soufflait. Tout cela créait une atmosphère presqu’irréelle. Après quelques
secondes, il fixa l’horizon et lui dit : »La dernière chance que nous
avons ? Quelques centaines de miliciens de plus ! Tenir le siège de la ville de
Québec... rien n’est trop beau pour vous mon cher Stéphane ! Aucune de ces
options n’est possible et le sort en a été jeté. La bataille aura lieu ici et
aujourd’hui. Montcalm seul en a décidé ainsi bien que moi, Montbeillard et de
Montreuil lui ayons dit que ce n’était pas une bonne idée. Mais que
voulez-vous, je suis un soldat avant tout. En bout de piste, je me range
derrière mon supérieur et j’obéis. Maintenant, allez-vous en vers votre forêt
et sauvez votre peau avant que je vous fasse arrêter ». « Mais
capitaine ! La carte et le parchemin que je vous ai montrés... » balbutia
Stéphane avant de se faire couper brutalement la parole par le
capitaine : »Il suffit Stéphane. Déguerpissez immédiatement ! »
Hébété, celui-ci restait immobile quand Jean-Thomas le prit par le bras en
lui disant : »Allez Stéphane c’est peine perdue. Replions-nous vers
le boisé ».
Secoué par les
paroles du capitaine Lejeune, Stéphane se mit à courir à côté de
Jean-Thomas quand ils passèrent à une dizaine de mètres d’un autre capitaine.
Celui-ci ne les remarqua pas, occupé qu’il était à crier des ordres au groupe
de miliciens qu’on lui avait confié. Jean-Thomas, remarquant la confusion qu’il
y régnait, ne pu se retenir de souffler à Stéphane : »Voyez à gauche
Stéphane, une illustre connaissance à vous : le capitaine De Courcy
! » Stéphane, à la vue du capitaine, grandiose avec son uniforme et
montant son cheval avec prestance, sourit légèrement et ne pu s’empêcher de
dire : » Il a toujours du panache malgré son incompétence
génétique ». Réalisant que Jean-Thomas ne le comprenait pas, il ajouta : »Allez
Jean-Thomas, retournons au boisé car il sera bientôt 10 heures du matin. C’est
là que Montcalm commettra sa dernière erreur qui nous sera fatale ».
À peine une
vingtaine de minutes s’étaient écoulées depuis le retour de Stéphane et
Jean-Thomas derrière les bosquets. Les premières lignes françaises se mirent à
avancer. Stéphane observa que les premières lignes qui avançaient se brisaient
car certains soldats tombaient dans des trous au sol et que d’autres avançaient
plus vite. Au bout d’à peine 15 minutes, il constata qu’il n’y avait plus de
ligne d’attaque du tout, mais plutôt trois blocs distincts qui progressaient de
manière inégale. Il pensa : » Montcalm ! Si tu avais eût un peu plus
de jugement et que tu avais écouté tes collaborateurs. Tu n’amènerais pas tout
ce monde à la défaite ! Bon sang, pourquoi l’Histoire doit-elle se jouer
sur une telle erreur ? » Il distingua alors justement le général Montcalm, à
cheval et à découvert, avec le bloc de soldats du côté droit. Face à ceux-ci
aucun soldat anglais n’avait bougé. Lorsqu’une distance d’environ 120 mètres sépara les
deux groupes, la ligne française se reforma de façon plus ou moins ordonnée.
Stéphane, qui observait la scène de loin, s’écria : »Non pas
maintenant. Vous êtes trop loin pour tirer ! » En entendant ces paroles,
quelques miliciens acadiens se retournèrent et questionnèrent : »Qu’est-ce
qu’il y a ? » Stéphane l’air résigné : »Les soldats français
sont trop loin pour tirer. Les balles ne se rendront même pas sur la première
ligne anglaise. » Les acadiens, incrédules, se retournèrent en fixant
l’horizon. Et quelques secondes plus tard ils entendirent le bruit de la
décharge des mousquets avec en prime un nuage gris au-dessus des soldats
français. La fumée se dissipa rapidement et tous les yeux se tournèrent vers
les troupes anglaises. Aucun soldat anglais n’avait bougé ou n’était tombé au
sol. La ligne était dangereusement rouge et uniforme.
Au bout de
quelques instants, les premiers soldats français se remirent en marche durant
quelques minutes. Ils stoppèrent leur progression à une trentaine de mètres de
l’ennemi, toujours de manière désordonnée. De loin, Stéphane fixait la scène ou
les deux camps se faisaient face, presqu’en silence. Il entendait bien le bruit
du vent qui sifflait dans les arbres avec la pluie qui tombait, entrecoupé par
le souffle des miliciens acadiens qui l’accompagnaient accroupis dans les
bosquets. Mais on aurait dit que le temps s’était arrêté quelques brefs
instants. L’Histoire prenant une pause avant de plonger l’un des deux camps
dans l’abîme de la défaite. Au bout d’une dizaine de minutes, les soldats
français épaulèrent leurs mousquets de nouveau et tirèrent à bout portant sur
les troupes anglaises. Cette charge fût alors mortelle. L’épais nuage de fumée
se dissipait au loin et Stéphane compta rapidement une dizaine de soldats
anglais au sol. Puis, dans un geste discipliné et réglé comme une minuterie,
les 4 000 soldats anglais épaulèrent à leur tour leurs armes et tirèrent
en ordre de la gauche vers la droite. Encore là, un immense nuage de fumée
surplomba le champ de batailles et Stéphane vit rapidement du côté français des
dizaines de soldats tombés au sol. Des centaines d’autres tentaient fébrilement
de recharger leurs mousquets. Après la ronde de tirs des troupes anglaises, la
stupeur et la panique s’empara des troupes françaises qui se replièrent au pas
de course. Au loin, Stéphane trouvait que la scène qui s’offrait à lui aurait
même pu être drôle, n’eût été de sa signification historique ! D’un côté,
3 000 soldats français qui fuient avec la peur au ventre. De l’autre côté,
4 000 soldats anglais qui patiemment installent leurs baïonnettes et se
mettent en marche.
Stéphane
interpella Jean-Thomas et Etienne Blanchard : »Attention, préparez tous
vos mousquets et vos armes puis attendez mon signal. Çà va bientôt être à notre
tour ! ». Lui-même serrait son mousquet de ses deux mains. Puis, il
aperçût les premiers soldats anglais pourchassant les soldats français et les
miliciens canadiens. Certains de ceux-ci se retournaient à l’occasion et
contre-attaquaient l’ennemi férocement. Mais, ils étaient inférieurs en nombre
et en qualité car plusieurs autres fuyaient carrément sans se retourner. Si
bien qu’après avoir tiré un coup de mousquet ils étaient souvent rattrapés par
les soldats britanniques et ne pouvaient rivaliser face à la baïonnette
anglaise. Stéphane laissa passer une première ligne anglaise et, épaulant à son
tour son mousquet, tira à bout portant sur un groupe de quatre soldats qui lui
faisaient dos. S’ensuivirent une série de coup de feu en provenance des
bosquets et une vingtaine de soldats anglais tombèrent au sol, mortellement
touchés. Par contre, en tirant tous d’un seul coup, Stéphane et les acadiens
avaient commis la même erreur que leurs compagnons d’armes français. Cette
charge était suivie d’un vide et les soldats anglais, renversés par le choc
initial, reprirent leurs esprits et chargèrent les boisés pendant que les
acadiens tentaient fébrilement de recharger leurs mousquets.
Voyant qu’ils
n’auraient pas le temps de tous recharger leurs armes, Stéphane
s’écria : »Rechargez vos mousquets rapidement ! Sortez vos pics,
haches, fourches et suivez moi » et il sortit carrément du bosquet avec un
pic en bois orné d’une pointe de fer plus ou moins accrochée solidement. Une
centaine de miliciens acadiens le suivirent pendant que d’autres restaient dans
les bosquets et se remettaient à tirer. Il se retrouva ainsi rapidement face à
deux cents soldats anglais et écossais, ces derniers armés de leurs fameuses épées
« claymore ». Les balles tirées des bosquets lui sifflaient à côté
des oreilles, les bruits du champ de bataille étaient continuels : coups
de feu, pas de course, gémissements en anglais et en français des soldats
blessés... ainsi que cette odeur de poudre et de sang mélangée. Cela créait une
atmosphère dantesque. Criant de toutes ses forces pour chasser sa peur, il
s’élança vers un soldat écossais avec son maigre pic en bois. Celui-ci, le
voyant venir, se tourna légèrement sur le côté et d’un geste vif, trancha le
pic d’un coup d’épée. Stéphane, n’ayant entre les mains qu’une simple perche en
bois, faisait maintenant face à un guerrier écossais qui maniait son épée
« claymore » en moulinet au-dessus de sa tête, s’apprêtant à
contre-attaquer sauvagement. Puis, en une fraction de seconde, il aperçût sur
le front de celui-ci un reflet rouge. Le soldat écossais s’arrêta net, l’épée
suspendue au-dessus de la tête, et soudainement le sang se mit à gicler sur son
visage. Au bout de cinq secondes, il s’écroula au sol, frappé par le tir d’un
mousquet en provenance du boisé. Stéphane ramassa rapidement l’épée du soldat
écossais gisant au sol et se lança dans la mêlée sans vraiment réfléchir. Il
était comme un automate, maniant l’épée du mieux qu’il le pouvait.
Les combats
entre la centaine de miliciens acadiens sortis du boisée et les soldats
anglais faisaient rage. Bien que moins bien équipés et entraînés, les acadiens
se battaient férocement et la première ligne de soldats anglais fût
temporairement repoussée par les assauts des miliciens acadiens et des quelques
miliciens canadiens qui les avaient rejoints. De toutes parts les soldats
anglais se faisaient encore tirer dessus pendant que d’autres étaient attaqués
par des miliciens acadiens armés de fourches et de haches. Observant
Jean-Thomas, Stéphane vit que celui-ci se débattait avec un soldat anglais
ayant perdu sa baïonnette et qu’un autre s’enlignait pour l’attaquer par
derrière. Se précipitant vers celui-ci, Stéphane tendit vers l’avant la pointe
de son épée et celle-ci transperça le corps du pauvre soldat anglais qui
s’écoula au sol; le sang coulant sur sa chemise. Ne pouvant retirer son épée
prise dans le corps du jeune soldat, Stéphane sauta à main nue sur le dos de
l’autre soldat anglais, et le terrassant il le renversa au sol, tentant de
l’immobiliser. Au milieu des cris venant de tous les côtés et avec la pluie qui
s’écoulait sur son front, il déploya le maximum d’efforts pour maintenir son
adversaire au sol. Soudainement, il saisit le couteau de chasse qu’il avait à
sa ceinture et le planta dans la nuque du pauvre soldat. Sentant les vertèbres
de celui-ci se briser quand la lame du couteau transperça sa peau, il maintint
son emprise jusqu’à ce que son adversaire s’évanouisse. Épuisé il resta
brièvement au sol et lorsqu’il vint pour se relever, il reçût un coup sur la
tête et perdit momentanément connaissance.
Après le premier
choc miliciens acadiens-soldats anglais, ceux-ci avaient eût à reculer face aux
assauts des premiers. Si bien que les combats s’étaient poursuivis au-delà des
premiers bosquets du boisé. Par contre, au bout d’un certain temps, les soldats
américains des bataillons des « Royal Americans » vinrent en renfort
et progressivement les miliciens acadiens perdirent l’avantage face à leurs
adversaires. Après un certain temps Etienne Blanchard cria à tous de se replier
vers l’ouest du boisé, se rapprochant ainsi des remparts de la ville de Québec.
À la fin du boisé les deux cents miliciens acadiens restants se joignirent à
environ trois cents miliciens canadiens qui s’y étaient repliés avec
l’adjudant-général Jean-Daniel Dumas. Celui-ci posta rapidement les miliciens
acadiens et canadiens qui avaient encore un mousquet le long des derniers
arbres, les autres demeurant en retrait avec les armes qu’ils leur restaient.
Pendant ce temps, profitant du repli des miliciens acadiens, les soldats
anglais et américains se regroupaient et ils furent bientôt rejoints par
d’autres unités écossaises. Rapidement près de 1 000 soldats anglais se
regroupèrent ainsi sous le commandement de James Murray.
Stéphane, étendu
sur le champ de bataille au milieu des corps de soldats anglais, français et miliciens
étendus à ses côtés reprenait ses esprits. L’endroit où il avait reçu un coup
de crosse de mousquet lui faisait terriblement mal et le sang lui coulait dans
les cheveux. Ce n’était par contre qu’une blessure superficielle et après
quelques instants il releva la tête. À ce moment il constata qu’il était
derrière les lignes de l’armée anglaise. Bien que l’endroit n’était pas encore
complètement occupé, il y avait définitivement beaucoup de tuniques rouges.
Celles-ci étaient occupés à maîtriser les quelques poches de résistance
française et à évacuer les prisonniers. Observant l’horizon du coin de l’oeil,
Stéphane remarqua que la lisière du boisé était à environ une vingtaine de
mètres. Profitant d’une brève ouverture il se releva d’un trait et se mit à
courir de toutes ses forces. Vers la fin de sa course il entendit des cris et
se projeta dans le boisé dès la lisière franchie. C’est alors qu’une balle
frappa un arbre juste à sa gauche. Roulant dans les bosquets et les petites
fougères, il se releva et reprit sa course en s’enfonçant davantage dans le
boisé. Au bout de quelques minutes, il rejoignit Jean-Thomas et les miliciens
de l’adjudant-général Dumas. Reprenant son souffle après cette course, Stéphane
réfléchissait à ce qu’il venait de vivre sur le champ de bataille. Cela lui
donna la nausée et il se mit à vomir. Quelques instants plus tard, une
main se posa sur son épaule et il entendit la voix de Jean-Thomas qui lui
dit : »Merci de m’avoir sauvé Stéphane. Je vous en serai
reconnaissant pour le reste de ma vie ».
L’adjudant-général
Dumas courait à travers le boisé en criant ses ordres aux cinq cents
miliciens : »Laissez la première ligne de soldats ennemis être
à votre portée avant de tirer ! Pour ceux qui n’ont pas de mousquets,
ramassez vous une hache ou n’importe quoi et attendez ». La lisière du
boisée qui était occupée par les miliciens n’étaient pas très large et face à
1 000 soldats anglais, américains et écossais, ils ne pouvaient pas les
vaincre mais plutôt simplement espérer les retarder. Au bout d’une dizaine de
minutes, le commandant Murray ordonna à un bataillon de soldats écossais
d’attaquer le boisé ce qui constitua une erreur importante. Alors que les
soldats écossais ne disposaient que d’épées « claymore », il y avait
derrière les arbres une bonne centaine de miliciens armés de mousquets. Criant
et courant en direction du boisé, les premiers soldats écossais furent fauchés
par la salve de tirs des miliciens. Une bonne dizaine de corps jonchaient le
sol pendant que les soldats écossais retraitaient et que les miliciens acadiens
et canadiens criaient leur joie. Celle-ci fût toutefois de courte durée car le deuxième
assaut fût l’oeuvre des soldats anglais et américains qui eux étaient armés de
fusils. Supérieurs en nombre et tirant en direction du boisé, les soldats
anglais finirent par atteindre les premiers bosquets et quelques combats au
corps à corps s’y engagèrent. Voyant que ses miliciens étaient pour être
submergés car à chaque recharge de mousquets acadiens les troupes anglaises
pénétraient plus profondément, l’adjudant-général Dumas et Etienne Blanchard
finirent par ordonner le repli des miliciens vers les remparts de la ville de
Québec. Il était alors presque midi et la Bataille des plaines d’Abrahams venait de se
terminer.
La chute de Québec
Stéphane était
adossé au mur de la cour intérieure de l’hôpital militaire. Il y avait des
blessés partout et un va et vient incessant au milieu des gémissements de
ceux-ci. Après un bref instant il aperçût Etienne Blanchard de l’autre côté.
Assis au sol celui-ci était légèrement blessé au bras gauche, résultat d’un
coup de baïonnette. Stéphane s’approcha et lui dit : »Comment
allez-vous Etienne ? Ce fût une rude bataille, n’est-ce pas ? ». Il se
surprit lui-même à prononcer ces paroles d’un air détaché. Comme si après
toutes ces émotions des derniers mois, plus rien n’avait vraiment d’importance
pour lui. Etienne Blanchard sursauta puis le fixa du regard en lui disant : »Moi
je vais bien malgré tout mais c’est davantage le sort de mes compatriotes et de
ma famille qui me préoccupe. Il ne nous reste plus qu’une centaine de miliciens
acadiens valides. Les autres ont été soit tués, blessés ou pour beaucoup faits
prisonniers par l’armée anglaise. Je n’ai aucune idée de ce qu’il est advenu de
ma femme et de mes enfants. » Sortant de sa torpeur, Stéphane
enchaina : » Tous les miliciens acadiens se sont battus vaillamment face
aux soldats anglais. Ce n’est pas là que l’issue de la bataille s’est jouée. Au
fait où est Jean-Thomas ? » « Il est allé aux nouvelles près du
Couvent des Ursulines. Il pense que les bonnes soeurs auront plus d‘information
car ici, personne ne peut rien nous dire, » lui répondit Etienne
Blanchard. Ces propos arrachèrent un sourire à Stéphane qui se dit en lui-même : »Décidément
Jean-Thomas tu es drôlement débrouillard. L’avenir t’appartient ! »
Quelques minutes
passèrent et Stéphane aperçût Jean-Thomas à travers le va et vient de la cour
de l’hôpital. Lorsque celui-ci le reconnu son visage s’illumina et il s’élança
vers lui en l’étreignant : »Dieu soit loué vous êtes vivant ! »
Stéphane répondit : »Et quelles sont les nouvelles ? »
Jean-Thomas enchaina : « C’est la débandade et la confusion la plus
totale car plus personne ne semble être aux commandes dans la ville ! Beaucoup
de soldats et de miliciens ont été faits prisonniers ou manquent à l’appel.
Montcalm est mortellement blessé et on m’a dit qu’il n’en a plus pour longtemps
à vivre. Aussi, plus de 2 000 réfugiées supplémentaires se sont installés
à l’intérieur des murs de la ville. Je pense que les familles de nos
compatriotes acadiens y sont également. De l’autre côté des murs, les
sentinelles postées sur les tourelles ont pu voir les troupes anglaises
installer des batteries de canons près des Buttes-à-Neveu. S’il faut qu’ils
recommencent à tirer sur la ville, çà va vite devenir l’enfer ! Ah oui
j’oubliais, il y a aussi un dénommé François Daine de la prévôté qui cherche à
réunir une assemblée de notables pour faire des représentations auprès du
lieutenant Jean-Baptiste de Ramezay. Celui-ci semble avoir remplacé le
gouverneur Vaudreuil comme commandant de la garnison de la ville de Québec. »
Stéphane, pensif
face à toute cette information, lui dit: « Il faut que vous
réussissiez à assister à cette rencontre des notables de la ville. Sans en être
un, vous représentez quand même près de cinq cents acadiens qui sont ici.
J’irai avec Etienne pour rassembler en un lieu plus sûr les familles acadiennes
et je tenterai de vous rejoindre si je le peux. Qu’en pensez-vous ? »
Jean-Thomas et Etienne se regardèrent un bref instant, puis Jean-Thomas se
retourna et repartit en direction de la maison de François Daine sans dire un
mot. Etienne souffla à Stéphane : »Vous vous ressemblez tous les
deux ». Après un bref moment de silence, il ajouta : »Allons-y,
nous avons des familles à rassembler. »
Stéphane et
Etienne Blanchard descendaient les rues vers la basse-ville. Elles étaient
encombrées de soldats et de miliciens blessés qui se reposaient au milieu d’une
foule de civils errant à la recherche d’un abri ou de nourriture. Au détour
d’une rue, Stéphane entendit son nom et se retournant, il aperçût un visage vaguement
familier à travers le groupe d’hommes réfugiés dans une maison qui avait été
incendiée lors des bombardements. L’homme s’adressa à lui : » Je suis
le soldat François Villiard. Je vous ai aperçût sur la plaine avec votre groupe
de miliciens avant la bataille. Et après quand vous êtes allés parler avec le
commandant de mon unité, le capitaine Lejeune ». À ces paroles Stéphane se
rappela du jeune soldat et en entendant le nom du capitaine Lejeune, il
s’exclama : »Le capitaine Lejeune était votre commandant ! Qu’est-il
advenu de lui ? » Le jeune soldat ajouta : »Je ne le sais pas
messire. Il a été touché à l’épaule et nous avons été séparés de lui après une
charge de l’armée anglaise. Il s’est retrouvé derrière les lignes ennemies et je
pense qu’il fait partie des officiers disparus. Vous qui commandez,
dites-nous ce qu’on doit faire maintenant ? » Pris de cours, Stéphane
balbutia sans vraiment de conviction: »Heu.... je pense que vous
devriez aller du côté de la porte St-Jean, les officiers de ce côté là auront
certainement besoin d’organiser la défense de la ville avec le siège qui
débute. »
Poursuivant leur
route à travers les quelques rues qui les séparaient de la basse-ville,
Stéphane et Etienne Blanchard débouchèrent sur la Place Royale face à l’église.
Beaucoup de réfugiés s’y étaient rassemblés. À peine s’étaient-ils avancés dans
cette foule qu’une voix les interpela. C’était la jeune fille du camp Hébert
qui avait donné un bout de pain à Stéphane lorsque celui-ci y était arrivé. Se
faufilant au milieu de la foule, elle les amena vers un espace en retrait. Cet
endroit jouxtait deux maisons en partie détruites ou logeaient des dizaines de
familles acadiennes ayant fui le camp Hébert. À la vue de ces visages
familiers, Etienne Blanchard s’engouffra dans l’une des maisons. Resté à
l’extérieur, Stéphane entendit tout à coup des cris de joie qui fusèrent des
étages supérieurs. Ces brefs moments de bonheur à l’intérieur de toute cette
misère humaine lui firent chaud au coeur.
Assis sur une bûche qui lui faisait office de
chaise, Stéphane attendit pensivement qu’Etienne Blanchard redescende. Il ne
souhaitait pas, par pudeur, être de ces retrouvailles; lui qui n’avait aucune
attache familiale dans ce monde. Cette scène le frappa: Au beau milieu de toute
cette misère, avec un statut de réfugié démuni et assiégé, de surcroit sur le
point d’être conquis par un envahisseur étranger; Etienne Blanchard retrouvait
ce qu’il y avait de plus précieux pour lui, sa famille ! Ainsi, même dans la
pire des situations, la présence d’êtres chers demeuraient pour l’humain le
rempart ultime contre les souffrances extérieures. Son attention fût
temporairement détournée par le passage de deux jeunes garçons qui se couraient
l’un après l’autre, insensibles à ce qui les entouraient. Se remémorant les
évènements récents il voyait bien qu’inéluctablement l’Histoire se réalisait
comme il l’avait apprise. Pourtant, même à ce stade, si la ville assiégée
pouvait tenir ne serait-ce que trois ou quatre jours de plus. Vaudreuil et le
Chevalier de Lévis auraient le temps de revenir avec leur cinq milles soldats
et miliciens. Qui sait alors ce qui pourrait arriver ? L’ultime chance
d’influencer le cour des évènements serait donc la réunion des notables de la
ville. En espérant que Jean-Thomas puisse trouver le moyen d’y assister.
La nuit bien qu’agité fût bénéfique car
Stéphane était épuisé par ses dernières journées. Il se réveilla à l’aube et
après quelques minutes Etienne descendit le rejoindre. C’était le 14 septembre
au matin. Anticipant ce qu’Etienne Blanchard était pour dire, il
mentionna : »Bonjour Etienne. C’est donc aujourd’hui que nos chemins
se séparent ? » Etienne Blanchard souriant légèrement
répondit : »En effet Stéphane c’est ici que nos chemins se séparent.
Peu importe le sort qui nous attend lorsque la ville tombera aux mains des
anglais, je ne veux plus être séparé de ma famille. Je n’ai aucune idée de ce
qui s’en vient mais je préfère mourir ici avec eux, même si c’est l’issue qui
nous guette ». Hochant de la tête et comprenant qu’il ne devait pas
insister, Stéphane releva sa casquette et avant de passer la porte dit à
Etienne Blanchard : « Effectivement la ville va tomber. Mais soyez
sans crainte, en comparaison d’autres évènements semblables de l’Histoire, la
conquête des anglais ne sera pas si difficile pour le peuple des canadiens ».
Stéphane remontait lentement la rue St-Paul car
son dernier échange avec Etienne Blanchard l’avait laissé perplexe. Et plus il
avançait vers la maison de Francois Daine, plus il doutait de l’opportunité de
rejoindre Jean-Thomas pour assister à la réunion des notables de la ville. S’y
présenter alors qu’il était encore officiellement un fugitif serait courir à sa
perte ! L’idée lui vint de se réfugier plutôt à la Maison Bellemare , en espérant
que celle-ci soit encore debout. De là, utilisant ses habiletés de télépathie
il entrerait en contact avec l’esprit de Jean-Thomas et tenterait de
l’influencer lors de la réunion des notables. Ce n’était pas gagné d’avance et
çà lui demanderait certainement un niveau d’énergie qu’il n’avait pas
actuellement. Ainsi, après quelques détours il arriva à la Maison Bellemare , inoccupée et
presqu’intacte mis à part un trou dans la toiture. Il entra par une fenêtre de
côté et s’installa sur le sol de la cuisine. Dehors le ciel était gris et il
faisait froid.
Le 15 septembre arriva somme toute assez
rapidement. Après s’être en partie rassasié d’une miche de pain sec retrouvée
dans le caveau de la maison, Stéphane se reposa en méditant et rassemblant ses
forces mentales. Vers la fin de la journée, il débuta son processus de prise de
contact avec l’esprit de Jean-Thomas. Il commença par se rappeler ses moments
passés avec lui : À la garnison lors de son arrivée à Québec, à la prison,
sur le champ de bataille des Plaines d’Abrahams... Progressivement, il arrivait
à apercevoir à travers son esprit des bribes d’images de Jean-Thomas en temps
réel. Au début c’était flou et intermittent. Il le voyait remontant les
escaliers de la ville comme s’il était à côté de lui. Puis, tranquillement sa
vision changeait et il voyait maintenant à travers les yeux de
Jean-Thomas : des réfugiés, le dédale d’une rue, un homme mal habillé qui
lui parlait sans qu’il ne puisse entendre ce qu’il disait. Ce processus s’étira
durant une heure et à certaines occasions Stéphane perdit temporairement le
contact; épuisé par le niveau de concentration que cela requérait. Finalement,
vers le milieu de la journée il voyait à travers l’esprit de Jean-Thomas et
entendait ce qui ce disait. Maintenant qu’il avait réussi à entrer dans son
cerveau, il lui restait l’étape finale : influencer l’esprit de
Jean-Thomas pour qu’il intervienne lors de l’assemblée des notables.
Vers le milieu de l’après-midi, après moult
péripéties pour s’y faire inviter, Jean-Thomas était le dernier notable à
s’asseoir dans la salle à manger de la prévôté de Québec. Ils étaient une
trentaine de personnes qui provenaient de divers horizons : commerçants,
officiers de la milice, représentants du clergé, fonctionnaires du roi...
François Daine, assis à l’extrémité droite de la salle à manger observait en
silence les différents joueurs qui dans certains cas avaient été invités et
dans d’autres s’étaient eux-mêmes invités. Homme de culture et de pouvoir, il
avait gravi un à un les échelons de la cour du gouverneur en Nouvelle-France.
Habitué aux aléas de cette cour et bourreau de travail, il était par ailleurs
intègre et somme toute apprécié de la population en général. Assis à l’autre extrémité
de la salle, Stéphane par le biais de Jean-Thomas ressentait la fébrilité et
l’anxiété de certains des notables réunis, ce qui contrastait avec le calme que
dégageait François Daine. Après quelques minutes, le silence envahit la pièce
et François Daine se leva : »Messieurs nous voilà aujourd’hui réunis
pour déterminer, dans le meilleur intérêt de nos compatriotes de la ville de
Québec, ce qui doit être fait. L’armée anglaise assiège la ville et installe
ses canons du côté des Buttes-à-Neveu, 2 000 nouveaux réfugiés se sont
ajoutés à l’intérieur de nos murs et le général Montcalm est mort ! » Ces
derniers mots à peine prononcés un murmure se fit entendre dans la salle.
Après une pause de quelques secondes, François
Daine intervint de nouveau: »Messieurs, messieurs, un peu de calme je
vous en prie. Montcalm est mort mais M. Jean-Baptiste de Ramezay est le nouveau
commandant. Je crois que... », puis une voix se fit
entendre : »On m’a également dit que l’armée de Vaudreuil a foutu le
camp de ses bivouacs de Beauport ! » Cette intervention fût suivi encore
là de murmures et différentes voix s’élevèrent : »Nous sommes perdus
! » « Rendons-nous ! » « Qu’allons-nous faire ? »
François Daine éleva la voix : »Silence tout le monde et laissez-moi
finir ! » Il continua : « Effectivement la situation de notre
cité est précaire. La population manque de nourriture, plusieurs soldats sont
blessés et les réserves de vivres sont d’à peine 3 jours. Les troupes anglaises
nous assiégeant, si nous choisissons de continuer la lutte il nous faudra
rapidement avoir des renforts qui ne sont pas en vue. Par contre... » et
encore là une voix se fit entendre. C’était Stéphane parlant à travers
Jean-Thomas qui était debout: »Par contre, si nous nous rendons ce
sera la fin de la
Nouvelle-France et nous serons sous la domination
britannique. Pour longtemps nous serons un peuple dominé par une puissance
étrangère et les énergies de générations entières seront consacrées à survivre
dans un environnement hostile, pour simplement y préserver notre culture et nos
racines françaises. Cela affectera non seulement notre destinée actuelle, mais
celles de nos enfants et petits-enfants. Nous avons donc une lourde
responsabilité ». François Daine s’adressa alors à Jean-Thomas : »
Votre message, bien que troublant, n’est pas vraiment d’utilité pour notre survie
immédiate selon moi. Mais au fait, qui êtes-vous ? Jean-Tomas
répondit : »Je suis Jean-Thomas Robichaud. Acadien de 3e
génération, je suis du village de Port Royal et j’ai été dépossédé de ma patrie
et de mes biens par le même envahisseur anglais qui nous fait face
actuellement. » Un silence glacial tomba comme une chape de plomb sur
l’assemblée.
Après quelques secondes, François Daine toujours
aussi calme, repris : »Le temps presse et nous devons nous décider. Nous
sommes face à deux options : Continuer la lutte dans la ville
assiégée ou demander la reddition des troupes françaises et de la milice à
Jean-Baptiste De Ramezay. Que ceux qui sont d’accord pour continuer la
lutte lève la main. » Seul Jean-Thomas leva sa main. « Que ceux qui
souhaitent la reddition de la ville aux troupes anglaises lèvent la
main. » Les vingt-trois autres notables présents levèrent leurs mains.
François Daine s’adressa à l’assemblée : « Nous allons donc préparer
immédiatement la demande de reddition à M. De Ramezay et tous ceux qui sont en
faveur la signeront. Quant à vous M. Jean-Thomas, si vous le souhaitez, vous
m’accompagnerez quand je déposerai la demande. Vous ferez valoir votre opinion
minoritaire verbalement. L’Assemblée est maintenant levée. »
Demeuré à l’arrière de la salle et toujours
sous la domination mentale de Stéphane, Jean-Thomas était resté stoïque et
figé. Au bout d’une vingtaine de minutes, la résolution des vingt-trois
notables demandant la reddition des troupes françaises fût rédigée et signée
par tous. La salle à manger se vida progressivement et François Daine avec deux
autres individus s’approchèrent alors de Jean-Thomas. Il s’adressa à
lui : »Monsieur Robichaud, nous allons de ce pas voir M. De Ramezay.
Vous pouvez venir avec nous ou vous êtes libres de nous quitter. »
Stéphane, toujours par le biais de Jean-Thomas répliqua : »Je vous
accompagne. » Tous les quatre sortirent de la pièce.
Circulant à travers les passants qui
déambulaient dans les rues, les quatre hommes arrivèrent rapidement à l’endroit
où s’était installé Jean-Baptiste De Ramezay. L’immeuble était encore en assez
bon état et il y avait un va-et-vient de militaires dont quelques uns qui
montaient la garde. Ils attendirent
quelques instants à l’intérieur après avoir été annoncés. Pénétrant dans une
pièce plus ou moins bien éclairée, seulement Jean-Baptiste De Ramezay et un
aide de camp les attendaient. Ceux-ci étaient assis derrière une table en bois
avec la fenêtre en arrière plan. François Daine commença : »Messire
De Ramezay, comme c’est vous qui commandez la garnison en l’absence du
gouverneur Vaudreuil, je vous remets la résolution de vingt-trois notables de
Québec requérant de votre part la demande d’une cessation des hostilités auprès
de l’armée anglaise. Un dissident, M. Jean-Thomas Robichaud ici présent,
vous fera part de son point de vue s’il le souhaite. Quant à nous, il est clair
que nos chances de succès face à l’ennemi apparaissent faibles sans renfort à
court terme. Et qu’il nous faut éviter des souffrances additionnelles à la
population civile, surtout que la famine nous guette». N’ayant pas porté
attention à Jean-Thomas, Jean-Baptiste De Ramezay répliqua : »Messire
Daine, je reçois votre demande et vous assure qu’elle sera considérée. Par
ailleurs, tout ce que je puis vous dire pour l’instant c’est que ce seront les
militaires qui décideront de la reddition ou de la poursuite des hostilités.
Présentement, j’ai par ailleurs des signaux contradictoires qui m’empêchent
d’aller rapidement dans un sens ou dans l’autre. On m’a dit que le général qui
commandait les troupes anglaises, James Wolfe, est mort et que le commandant en
second, un certain Monkton, est blessé et se repose sur l’un des bateaux
anglais baignant dans le fleuve. Je ne sais pas s’il est atteint sérieusement,
mais on me dit également que c’est un officier de second rang qui commande sur
le terrain. Donc, de ce côté nous avons peut être un possible avantage. Surtout
que l’armée et Vaudreuil ne sont qu’à Beauport. Par ailleurs, il est vrai que
les troupes dans la ville sont limitées à 2 000 hommes et qu’avec tous ses
réfugiés, le manque de nourriture va devenir criant à très court terme. »
Se levant et prenant une pause, il reprit d’un ton qui n’incitait pas à la
réplique : »J’ai un conseil des chefs militaires ce soir. Nous
déciderons de la suite des choses en ayant en tête tous ces éléments. Messieurs
je vous salue. » Et il quitta la pièce.
À l’extérieur, l’un des hommes qui les
accompagnait chuchota discrètement à l’oreille de François Daine. Celui-ci,
après avoir esquissé un léger sourire s’adressa à Jean-Thomas : »Messire
Robichaud vous n’avez pu faire valoir vos arguments. Par contre, comme vous
avez pu le constater M. De Ramezay est un militaire qui n’abandonne pas
facilement la partie. Nous verrons bien pour la suite et sur ce je vous
salue. » Les trois hommes se dirigèrent immédiatement vers le coin d’une
rue et s’y engouffrèrent, laissant Jean-Thomas (et indirectement Stéphane) un
peu pantois.
Toujours assis sur le sol de la cuisine de la Maison Bellemare ,
Stéphane fût littéralement éjecté de l’esprit de Jean-Thomas. Bien qu’assis, il
tomba alors mollement au sol en s’allongeant et perdit connaissance. Combien de
temps demeura-t-il ainsi ? Il ne s’en souvint pas mais à son réveil le soleil
éclairait la cuisine au complet et la journée semblait moins froide que la
précédente. Il en déduit alors qu’il avait dormi une dizaine d’heures et qu’on
était maintenant le 16 septembre au matin. Ne sachant trop que faire et encore épuisé
de son expérience sensorielle, il rechercha de la nourriture dans le caveau de
la maison. Il se sustenta donc avec un morceau de fromage, un peu de confiture
et, luxe suprême, un peu de vin qu’il récupéra dans un recoin caché du grenier.
Probablement la cachette de l’ex-propriétaire.
Le lendemain 17 septembre, vers le milieu de
l’avant-midi et ne trouvant plus de nourriture, il se résolût alors à quitter la Maison Bellemare. Une fois
sortit la question fût : Pour aller où ? Il erra momentanément dans la
ville et il songea à retrouver le capitaine De Courcy. Il n’avait plus vraiment
envie de se battre et çà ne servirait à rien de vouloir renverser le cours de
l’Histoire qui s’achèverait bientôt avec la capitulation imminente de la ville
de Québec. D’ailleurs, de tous les personnages qu’il avait appréciés depuis son
arrivée, le sort du capitaine De Courcy l’intriguait encore. En effet,
l’intendant Boudreau était mort et Marguerite De L’Estrade se terrait en
planifiant certainement sa survie dans le nouvel ordre anglais qui
s’installerait incessamment. Quant au capitaine Lejeune, il était porté disparu
pendant que Jean-Thomas et Etienne Blanchard avaient retrouvés leurs familles
ou communautés. Seule la situation du capitaine De Courcy lui avait échappé. De
plus, il aurait bien aimé confronter ce maladroit qui l’avait trahi !
Au bout d’un
détour, il repassa devant l’endroit où deux jours plus tôt il avait croisé le
soldat François Villiard. Celui-ci était avec deux autres soldats, assis dans
les décombres de la maison à se faire cuire un maigre repas. Stéphane s’y
dirigea et lui dit : »Holà soldat Villiard pourquoi n’êtes-vous pas
allé rejoindre la garnison du côté des remparts de la ville ? » Se
retournant vers Stéphane, celui-ci le reconnût immédiatement et lui décocha un
regard incisif en disant : »Bien sûr que j’y suis allé commandant.
Mais ce fût pour me rendre compte ce matin que l’armée et Vaudreuil lui-même
avaient foutu le camp. J’ai vu de mes yeux que les bivouacs de Beauport sont
vides alors que l’armée anglaise installe des dizaines de canons qui vont
bientôt bombarder la ville de bombes incendiaires. Le sergent de la batterie où
j’étais s’est d’ailleurs enfui le premier quand il s’est aperçût que le camp de
Beauport était vide. » Stéphane répliqua : »Et maintenant
qu’allez-vous faire ? Comme soldat, vous ne pouvez quand même pas déserter
! » Le soldat Villiard répondit : »Que non déserter ! J’ai mes principes.
Mais d’un autre côté je ne suis pas fou non plus, et si une position devient
indéfendable, comme militaire il vaut mieux se replier. C’est ce que nous
faisons d’ailleurs ici moi et mes camarades. Nous sommes plusieurs à avoir
laissé nos positions et nous tenterons de rejoindre l’armée du Chevalier de
Lévis pour revenir et reprendre cette ville qui sera bientôt livrée aux anglais
par nos chefs. Du moins c’est la rumeur qui courre car on dit que le chef de la
garnison, M. De Ramezay, serait sur le point de capituler. Et bien moi, je ne
serai pas ici quand le drapeau anglais flottera sur la ville ! » Ces
dernières paroles prononcées, le soldat Villiard se retourna vers son feu de
camp et Stéphane, comprenant qu’il était de trop, s’éloigna en se disant en lui-même : »Brave
soldat, profites-en bien car tu auras un bref moment d’espoir avec la bataille
de Ste-Foy. Mais cela ne durera pas très longtemps. »
La fin de cette
journée tomba rapidement et Stéphane se chercha un endroit pour passer la nuit.
L’idée lui vint alors de se réfugier dans sa cachette au-dessus de l’auberge
« Le cochon fou ». Il se faufila à travers la porte de côté et grimpa
les escaliers. L’auberge semblait complètement déserte. Abruti par la fatigue,
il s’installa sur sa paillasse et s’endormit rapidement. Le lendemain, 18
septembre, il se réveilla après le levé du soleil et s’enligna vers l’hôpital
près du Couvent des Ursulines. Il se disait que peut-être il y retracerait le
capitaine De Courcy. Arrivé à l’entrée de l’hôpital, il y avait une foule
compacte et des miliciens qui filtraient les allées et venues. Il dut ainsi
patienter jusque vers midi avant de pouvoir pénétrer dans l’enceinte de la cour
de l’hôpital. Il y remarqua des centaines de blessés installés sur des lits de
fortune et exposés en partie au soleil et aux intempéries. Stéphane se promena parmi
ceux-ci, au milieu des familles qui visitaient leurs proches et des religieuses
qui s’affairaient à soulager la douleur des blessés avec des moyens dérisoires.
Au fur et à mesure qu’il s’avançait, il remarqua que la quasi totalité des
personnes soignées à l’extérieur étaient des miliciens canadiens, quelques
amérindiens et des habitants de la ville qui avaient été blessés. Encore là, la
réalité le frappa d’un seul coup ! Les officiers et la plupart des
militaires français devaient se trouver à l’intérieur de l’hôpital. Ainsi, même
dans cet enfer, la hiérarchie de la société de l’époque s’y transposait. Se
renfrognant, il se dirigea donc vers l’intérieur.
Il devait être
environ 15 h quand Stéphane, ne retrouvant toujours pas le capitaine De Courcy,
s’adressa à l’une des religieuses qui s’affairait auprès d’un soldat blessé : »Ma
soeur, parmi les blessés, vous n’auriez pas vu un officier français s’appelant
Philippe De Courcy, un capitaine ? » La religieuse se retourna et
hésitante lui dit »Hum... non, ce nom ne me dit rien, mais... »
pendant qu’au même moment une voix située deux lits plus loin
s’éleva : »Il est mort hier à la tombée du jour ! » Stéphane fixa
son interlocuteur et remarqua les traits d’un officier français. Un bandage sur
la tête avec du sang lui coulait sur la joue. S’avançant vers lui il
enchaina : »Vous dites qu’il est mort hier. Êtes-vous certain qu’il
s’agissait bien du capitaine De Courcy ? » L’officier lui
répliqua : »Oui, et vous pourrez vous en assurer vous même. Son corps
doit encore être au sous-sol de l’hôpital, près de l’évêché. C’est une morgue
temporaire en attendant que les corps soient enterrés. Mais comme il y en a
beaucoup trop présentement, certains ne sont transportés que trois ou quatre
jours après le décès. Vous pouvez vous imaginez l’odeur de.... », et
soudainement une clameur provenant de l’extérieur se fit entendre. Stéphane se
dirigea avec quelques personnes vers la cour de l’hôpital. Plusieurs individus
regardaient dans la même direction et il s’arrêta tout à coup sur le portique
de la porte d’entrée, frappé de stupeur. Il vit au loin sur sa gauche, flottant
au vent au-dessus de la Maison
du Gouverneur : l’Union Jack, le
drapeau britannique ! Ainsi, il devait être 15 h 30 le 18 septembre 1759 et la
ville de Québec venait de tomber aux mains des anglais.
Il demeura
immobile pendant environ une minute, pétrifié par la scène du drapeau
britannique flottant sur la ville de Québec et l’annonce qu’on venait de lui
faire de la mort du capitaine De Courcy. Progressivement, les gens présents reprenaient
leurs occupations alors qu’à quelques endroits des attroupements se formèrent.
Il entendait vaguement des chuchotements et certains bouts de
phrases : »C’est le drapeau des anglais... Que va-t-il nous arriver
?.... Çà ne pouvait plus continuer.... » et il sortit progressivement de
sa torpeur. S’étant adossé au mur qui rejoignait la porte extérieure, il
observait distraitement la foule dans la cour de l’hôpital quand il vit
déambuler au loin une silhouette noire qui lui était familière. C’était le
frère Siméon Desrosiers ! Alors qu’il le voyait sortir par la grille de la cour
de l’hôpital et s’éloigner dans la rue en se dirigeant vers l’évêché, il sentit
monter en lui une sourde colère. Puis il se mit à courir en direction de la
grille en bousculant quelques passants. Traversant la grille, il redoubla de
fureur et cria en direction du frère Siméon. Celui-ci, à cause des bruits
environnants, n’entendit pas les cris de Stéphane qui le plaqua au sol si
violemment que sa tête heurta un pavé. Stéphane, aveuglé par la rage, saisit
alors le col de chemise du frère Siméon et dans une prise d’étranglement il
serra de toutes ses forces. Il lui criait : »Salaud de curé ! Tu vas
me le payer ! » Le visage du frère Siméon devenait rouge écarlate. Après
quelques secondes, il perdit connaissance pendant que les bras de Stéphane
resserraient l’étau.
Un attroupement
se forma rapidement autour de Stéphane et du frère Siméon et les cris des
passants attirèrent l’attention des deux miliciens qui montaient la garde à
l’entrée de la cour de l’hôpital. Accourus sur les lieux, ceux-ci furent
horrifiés de voir un religieux ainsi sauvagement agressé. L’un d’eux asséna
alors prestement un coup de la crosse de son mousquet sur la tête de Stéphane
qui tomba au sol. Après quelques secondes, celui-ci redoubla de rage et dirigea
sa colère vers les deux miliciens pendant que le corps inerte du frère Siméon
jonchait le sol. Stéphane se releva et il s’apprêtait à sauter au cou d’un des
deux miliciens quand il reçu une décharge de mousquet de l’autre soldat. La
balle alla le frapper sur le poignet et ricocha sur la plaque de métal qu’il
avait d’insérée sous la peau, plaque de métal qui lui avait servi à voyager
dans le temps. Au moment même où la balle le frappait il se sentit déséquilibré
et projeté dans un trou noir. En une fraction de seconde, les deux miliciens,
le frère Siméon et tout ce qui l’entourait s’allongea démesurément. Puis, une
seconde après, ils devinrent des ombres et au bout de trois secondes ce fût le
néant complet.
Épilogue
Couché sur le
sol, Stéphane ressentit premièrement une fraîcheur sur son visage, puis de
l’eau qui lui coulait sur les joues. Immobile, sa conscience reprit quand il
sortit d’un immense tunnel noir pour faire face à une lumière éblouissante.
N’ayant pas encore ouvert les yeux, c’est donc son odorat qui fût tout d'abord
sollicité. Il sentit en premier une odeur familière de feuilles mortes
d’automne, puis la fraîcheur et la pluie qui tombait sur son visage le firent
frissonner. Il ouvrit les yeux et, alors que son dernier souvenir était le
soleil chaud d’un après-midi de septembre, là il semblait faire nuit et le
temps était froid et humide. Il ouvrit les yeux et remarqua à sa droite le
muret de la cour intérieure de l’hôpital et au loin quelques lumières tamisées
à travers des rideaux de fenêtres. Épuisé, il ne pu tenir que quelques secondes
et referma ses yeux.
Combien de temps
resta-t-il inconscient ? Il n’en avait aucune idée mais quand il se réveilla, il
était trempé au complet et frissonnait sous un faible crachin d’automne. Il
devait faire jour bien que le ciel était couvert de nuages, car il distinguait
une certaine clarté. Il tenta péniblement de se relever en s’appuyant sur son
bras droit puis il sentit une main lui pousser dans le dos pendant qu’au même
moment une voix lui soufflait : »Allez relevez-vous. Mon père est
allé chercher l’aide de la milice et ils vont bientôt arriver. » Ayant
réussit à s’asseoir en s’appuyant sur le muret de l’hôpital, Stéphane jeta un
coup d’oeil rapide à son interlocuteur qui semblait être un jeune garçon d’à
peine 14 ans. Reprenant son souffle, il questionna : « Où suis-je ?»
Le jeune garçon lui répondit : »Vous êtes dans la ville de Québec en
face de l’hôpital. Vous devez avoir eu toute une cuite car vous avez très
mauvaise mine et vous avez passé la nuit couché sur le sol à la pluie battante.
Vous allez attraper froid ». Souriant, Stéphane enchaîna : »
Quel est votre nom mon garçon ? » »Je m’appelle Theo Bélanger, fils
d’Albert Bélanger » répondit le jeun garçon. Après quelques instants,
Stéphane avait repris ses esprits et il continua : » Est-ce que les
anglais sont entrés dans la ville ? Où sont rendues les troupes de Vaudreuil et
du Chevalier de Lévis ? » Perplexe, le jeune Theo le regarda sans rien
dire alors que Stéphane s’impatientant, ajouta : »Est-ce que c’est
encore Jean-Baptiste De Ramezay qui commande ? » Sentant alors que le
jeune Theo prenait peur, il ajouta : »N’ayez pas peur, je ne vous
veux aucun mal, c’est que.... » et celui-ci l’interrompit : »Je
ne connais aucun des noms que vous venez de me mentionner, mais oui, je peux
vous dire que les anglais sont entrés dans la ville car ils y sont depuis plus
longtemps que je suis né. » Saisissant tout à coup la portée des paroles
prononcées par le jeune Theo, Stéphane ajouta : »En quelle année
sommes-nous ? » »1775 » répondirent en écho les voix de trois
hommes qui étaient en retrait.
Réalisant qu’il
avait été propulsé dans le temps seize années après 1759, Stéphane remarqua que
son poignet droit avait été écorché par la balle du mousquet. La blessure était
superficielle bien que douloureuse et par chance la plaque de métal n’avait pas
été transpercée. Relevant la tête, il aperçût deux hommes armés qui devaient
être les miliciens, avec en retrait Albert Bélanger et son fils Theo. Il tenta
de se relever pour faire face aux deux miliciens qui l’observaient. Mais
n’étant pas encore complètement rétabli, il perdit l’équilibre et retomba au
sol face contre terre. Les deux miliciens le prirent par les épaules et le
relevèrent péniblement : »Bon, vous allez venir avec nous au poste de
la milice. Çà vous permettra de finir de dessaouler. Après, vous rencontrerez
le sergent de milice et je vous souhaite qu’il vous évite le commandant. Car
celui-là il n’entend pas à rire avec les soulons de votre espèce ! »
Stéphane marmonna alors : »Et comment il s’appelle votre commandant
de milice ? » « Jean-Thomas
Robichaud » répondirent en coeur les deux miliciens. En entendant ce nom,
Stéphane éclata de rire.
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